‹ Le grand siècleChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE XTI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTI

1. Le gouvernement central. — IL Colbert. — IIL Colbert et les finances : Fouquet. — IV. Colbert et l'industrie, le commerce, les colonies. — V. Colbert et la marine ; Seignelay. — VL L'administration provinciale.

— VII. Conclusion sur Colbert. — VIII. Le « colbertisme » après Colbert.

— IX. Le Clergé; la Noblesse; les Officiers ; le Peuple.

Théoriquement — car en pratique il n'en allait pas du tout de la sorte, — le pouvoir de Louis XIV était absolu. En droit, le roi de France est l'unique source de toute autorité et tout doit se faire en son nom. Seul justicier, les juges ne sont que ses représentants et ses délégués; il fait juger qui il veut par qui il lui plaît, aggrave la sentence si cela lui convient (Fouquet), ou condamne sans jugement (Lauzun, Matthioli, Rolian). Seul propriétaire, tous les biens de ses sujets lui appartiennent : c'est l'avis de la Sorbonne. Ainsi il a tous les droits, comme Dieu même, dont il est la « vive image » et le délégué sur la terre, et à qui seul il doit rendre compte de ses actes : lui désobéir, c'est un péché; telle est la doctrine universellement admise et adoptée par l'Eglise môme : en 1677, Bossuet écrit ssl Politique tirée de r Écriture sainte pour l'établir.

Louis XIV gouverne en s'aidant de divers Conseils et des secrétaires d'Etat.

D'abord le Conseil d'Etat, Conseil d'e?i haut, ou simplement Conseil, qui se tient, au début du règne, les dimanches,

merci'edis et jeudis, plus deux lundis par mois, de dix lioures jusqu'à midi environ, dans l'appartement du Roi. Ceux qui y siègent ont le titre de ministres d'Etat; ce sont ordinairement les secrétaires d'rlitatet leconlrôleur général desfinances, mais pas nécessairement : Barbezieux, par exemple, nommé à la Guerre à la mort de son père Louvois, n'y sera jamais admis, tandis que Beauvilliers et Pomponne (après 1691) y entreront sans être secrétaires d'utat. On y règle les grandes affaires politiques, la diplomatie, la guerre : c'est un peu le Conseil des ministres d'aujourd'hui. — Au contraire, au Coni^eil des d'''pêches, il n'est question que d'administration ; les secrétaires d'Etat y rapportent, debout, les principales affaires de leur département : c'est une sorte de Conseil de l'Intérieur. — Le Conseil royal des finances, oii l'on s'occupe de lirapôt, se réunit ordinairement lesmardi et samedi matin, de dix heures à midi. Il se compose du chancelier, du chef du Conseil des finances (Villeroy, puis Beauvilliers}, du contrôleur général et de deux conseillers d'ii,tat.

Tels sont les Conseils où le Roi assiste régulièrement. Au Conseil prnvé , ou des parties, ou Grand Conseil — qui tient à peu près le rôle de notre Conseil d'Etat et de notre Cour de Cassation, mais juge aussi en première instance tous les procès que le souverain « évoque » — son grand fauteuil rouge demeure ordinairement vide devant la table couverte d'un tapis de velours violet cramoisi, brodé de fleurs de lys d'or, autour de laquelle siègent, sur des pliants de maroquin noir, les conseillers en robes noires à larges manches, présidés par le chancelier, assis à gauche du fauteuil royal. Le Conseil se compose (après 1673), de trente conseillers qui jugent et de plus de quatre-vingts maîtres des requêtes qui rapportent, charges vénales très recherchées car le Roi choisit souvent ses intendants parmi leurs titulaires.

Outre ces quatre Conseils principaux, il en fut d'autres, sortes de commissions temporaires, comme le Conseil de guerre, le Conseil de commerce, le Conseil de conscience, chargé des affaires ecclésiastiques, etc.

LE ROYAUMH; sous louis XIV 343

D'ailleurs, le Roi n'est nullement l'orcé de s'inspirer de ses Conseils, et il faudrait bien se garder de croire que le gouvernement de Louis XIV fonctionne avec la régularité d'un gouvernement d'aujourd'hui. Le Conseil d'En-haut, . notamment, se réunira de moins en moins et, à la fin, Louis' décidera des affaires en tête à tète avec chacun de ses secrétaires d'Etat.

Ceux-ci ne sont encore vraiment, comme au moyen âge, que des « domestiques » du souverain. Au début du règne, sur les états de logement, leurs noms figurent à côté des contrôleurs de la bouche et des garçons du château, et à Fontainebleau, par exemple, ils ont droit à V ordinaire : deux pains, un quart de vin, plus, les jours gras, une pièce de gibier et une livre de lard, et, les jours maigres, six carpes et trois livres de beurre. C'est pour cela qu'il semble naturel à tout le monde que Louis XIV les traite comme de simples secrétaires, à l'occasion, et demande à Colbert ou à quelque autre de ses ministres des services tout à fait privés. D'ailleurs, on sait assez, par les célèbres fureurs de Saint- Simon et de bien d'autres, que Louis XIV n'employa jamais les nobles au gouvernement et ne fit guère d'exception que pour le duc de Beauvilliers.

La répartition des affaires n'était pas faite méthodiquement entre le contrôleur général des finances et les quatre secrétaires d'Etat. D'abord il arrivait que l'un d'eux fût titulaire de plusieurs secrétariats d'Etat, tels Colbert, Louvois, Chamillart. En outre, plusieurs d'entre eux étaient en quelque sorte co-ministres de l'Intérieur : en 1689, le Poitou, le Lyonnais, le Roussillon, la Lorraine, les Trois-Evêchés et les pays conquis dépendent de Louvois; l'Ile-de-France, « le Soissonnais jusqu'à Noyon », l'Orléanais et la Touraine de Seignelay, et ainsi de suite. Enfin ils se partageaient les divers services à peu près selon leurs préférences : Colbert, par exemple, ministre des Finances, s'occupa du Commerce, de l'Industrie, des Colonies, de la Marine, des Travaux publics, de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et

des Postes, sans compter plusieurs provinces avec les fortifications qui s'y trouvaient sises, et même l'extraordinaire des guerres qui eût plus logiquement ressorti à Louvois. — Mais il portait avec joie ce labeur écrasant.

Jean-Baptiste Colbert naquit à Reims, le 29 août 1619, d'une famille de marchands. Un jour, son père quitta son enseigne du Long- Vêtu et la vente de la serge et du camelot pour venir occuper à Paris un petit emploi à l'Hôtel de Ville; grâce à cela et à la parenté de sa mère, Marie Pussort, avec le secrétaire d'Etat Le Tel lier, Jean-Baptiste entra à vingt ans, vers 1640, dans les bureaux de la Guerre. En 1648, il fît un mariage très sortable avec la fille d'un intendant des « turcies et levées » de la Loire, Marie Charon. Secrétaire de Le Tellier, il ne cachait point alors à son patron qu'il n'avait « aucune estime » pour Mazarin. Mais, devenu en 1651 l'homme de Mazarin, il ne sembla plus ressentir aucune bienveillance pour Le Tellier. C'était un intendant modèle ; il mit à accroître, et par tous les moyens, la scandaleuse fortune de ce pauvre M. le Cardinal, son maître, cette même habileté passionnée qu'il devait employer quelques années plus tard à administrer le royaume de Louis XIV. En sorte que le Cardinal, reconnaissant, inséra dans son testament un legs ainsi conçu : « A Colbert la maison où il demeure, sans être obligé de rendre aucun compte, sous peine d'être déshérités pour ceux qui le demanderont, et prie le Roi de se servir de lui, étant fort fidèle ». A quoi Louis XIV ne manqua point.

Colbert « avoit le visage naturellement renfrogné », les yeux « creux », les sourcils épais et noirs, une mine austère et un abord « sauvage et négatif ». Il n'était pas aimable : Mme de Sévigné l'appelle « le Nord » ou le « ministre bourru », et. un jour qu'elle avait à grand'peine obtenu une

audience, Mme Cornuel, poussée à bout par son mutisme, ne se pouvait tenir de le supplier : « Monseigneur, faites-moi au moins signe que vous m'entendez ! » Or, cet « homme de marbre » avait une faiblesse : il voulait à tout prix descendre des anciens roi d'Ecosse, et il avait pourvu, en conséquence, à ce que l'on décrouvrît par hasard dans une église de Reims une dalle tombale portant ces mots en caractères gothiques à demi effacés : « Cy-git ly preux chevalier Richard Colbert, dit ly Ecossois 1300 », sur laquelle il emmenait à l'occasion les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, maris de ses filles, s'agenouiller avec lui, « disant des psaumes et en faisant dire à ses gendres fort dévotement » ; de même qu'il se fâchait tout rouge contre ceux qui lui laissaient entendre que, par considération pour sa personne, on dispenserait volontiers son fils de prouver les quartiers nécessaires pour être admis dans l'ordre de Malte. Mais, en dépit de sa noblesse écossaise, Colbert était prêt à beaucoup de besognes, car, s'il n'était pas dénué de préjugés, il n'était pas non plus embarrassé de scrupules. Que Mme Colbert, sa femme, élevât en secret les enfants de La Vallière — ce qui donnait l'occasion au Grand Roi d'écrire à son contrôleur général des Finances : « Ma fille de Blois m'a demandé la permission de quitter la bavette : j'y consens », — cela n'avait alors rien que d'honorable. Mais Colbert employait volontiers son autorité à mille emplois divers, comme d'intimider les juges chargés de ses procès ou de ceux de ses proches, et il usait des facilités qu'elle lui procurait pour réunir une fortune qu'on a évaluée à plus de 10 millions; puis il faisait de l'un de ses fils, Seiç^neiav. un secrétaire d'Etat de la Marine, de l'autre, Ormoy-Blain ville, un surintendant des Bâtiments, du troisième un coadjuteur de l'évêque de Rouen, du quatrième le général des galères de Malte, du cinquième l'abbé de Bonport, du sixième un colonel ; de ses trois filles trois duchesses; de ses trois frères un évêque, un secrétaire d'Etat, un lieutenant général ; et, sans doute, c'était exactement ainsi qu'avaient agi avant lui Mazarin, Richelieu, Luynes

OU Concini. mais ils n'avaient point eu des airs de probité si rébarbative, ni poursuivi par de si perfides moyens la condamnation d'un Nicolas Fouquet, coupable de s'être précisément enrichi comme eux.

Ainsi Colbert n'avait point une belle âme, mais il avait une belle passion : il était éperdument épris de son œuvre. Il travaillait quatorze heures par jour, avec bonheur, à réaliser certains projets qu'il avait et qu'il estimait propres à faire du Roi, son maître, le plus puissant monarque du monde ; et (si l'on excepte sa propre fortune) rien ne l'intéressa ni ne le toucha jamais qu'en fonction de cette entreprise. Par exemple, il encouragea les arts et les lettres, non point parce qu'il y était sensible, mais parce qu'il jugea convenant que les arts et les lettres florissent sous le règne d'un grand prince. De même, il était croyant et bon catholique, mais il recommandait à l'un de ses agents au Japon : « Vous direz sur l'article de la religion que celle des Français est de deux sortes, l'une la même que celle des Espagnols, l'autre que celle des Hollandais », car rien, pas môme la religion, ne le touchait autant que le commerce du royaume. Et parce que son effort passionné tendait ainsi à la grandeur de la France, il est juste que Colbert, dur à chacun, haï du peuple, détesté des courtisans, improbe, et qui fit une fortune scandaleuse, soit loué par les historiens.

Systématique et rationaliste comme les hommes de son temps, il avait conçu, en partant de quelques idées a priori sur la richesse des Etats (d'ailleurs fausses), un programme qu'il travailla à réaliser en France en dépit des résistances. Or il est certain que la prodigalité du Roi a contribué jusqu'à un certain point à faire échouer sa tentative; et comme on voit que, si Louis XIV eût écouté Colbert, il eût cherché à dominer le monde non pas tant par la force des armes, que par celle de l'argent, et qu'il eût travaillé, soit par l'épargne des finances, soit par la protection accordée à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, à posséder le royaume le plus riche afin de posséder le royaume le plus

puissant, il paraît déplorable que Louis XIV n'ait pas suivi plus constamment les principes de son ministre et tendu ainsi à l'ordre et à l'économie. Mais il est injuste de l'accabler (comme ont toujours fait ses détracteurs) en lui attribuant, et à lui seul, la responsabilité de l'échec (relatif) de Colbert, Et c'est aussi un mauvais procédé, pour décrier le Grand Roi, que de comparer la France glorieuse et ruinée de 1713 à la France riche et commerçante que rêvait Colbert, car cette France-là, elle n'a jamais existé, après tout, et nous ne savons pas même si elle était alors possible. Rien ne prouve, en effet, que, si même Colbert eût été le maître de poursuivre son œuvre absolument à sa guise, il eût réussi ; et il paraît plus probable qu'il eût échoué. En effet, il rencontra dans tout le pays une opposition unanime : peut-être parce que ses projets à la hollandaise n'étaient pas bien appropriés à la France de son temps, et qu'il prétendait réglementer tyranniquement trop de choses qui ne s'accommodent chez nous que de la liberté; quant à cette guerre de Hollande qui fit avorter beaucoup de ses projets, n'est-ce pas lui qui l'a voulue, cherchée et provoquée?... Encore un coup, si Colbert échoua, ce fut beaucoup par sa propre faute ; et le Roi même n'a pas tant que le royaume tout entier, nobles, magistrats, bourgeois, marchands, ouvriers et paysans, résisté à son grand effort.

« Si, de 100 ccus que dépense le Roi, 40 étaient employés effectivement à son service, il pourrait se dire bien servi », écrivait vers 1642 l'ambassadeur vénitien Angelo Correr. Richelieu était mort en laissant les finances dans un état i pitoyable. Mazarin hâta encore leur déconfiture en les confiant à un financier trop aimable et qui ne savait refuser rien à personne (notamment à lui-même).

Ce Nicolas Fouquet était né en 1615 d'une bonne famille

de robe. Avocat à seize ans, conseiller au Parlement de Metz à dix-neuf, maître des requêtes, intendant à l'armée du Nord, puis en Dauphiné, puis en Catalogne, puis à l'armée de Flandre, puis à Paris (1648), il resta fidèle durant la première Fronde à Mazarin, qui l'autorisa à acheter la charge de procureur général au Parlement de Paris. Il seconda habilement la Cour pendant les troubles, et s'employa fort heureusement à sauvegarder les petits bénéfices de « ce pauvre M. le Cardinal » exilé à Bruhl. En récompense, La Vieuviile étant mort en janvier 1653, il fut nommé surintendant des finances ainsi que Servien (février), et il se distingua aussitôt dans sa charge par une habileté extrême à remplir les coffres du gouvernement : c'en était à cette heure l'essentiel et c'était un art difficile, car personne, fût-ce à des taux usuraires, ne se risquait plus à prêter au Roi. Mais Fouquet avait de l'imagination et il manœuvrait à merveille : le plus souvent il agissait en son propre nom, si bien qu'à la tin il ne séparait plus guère les comptes de sa fortune personnelle et le budget de l'Etat.

Il était très riche de son propre fonds et par son second mariage, en février 1651, avec Marie-Madeleine de Castille, qui appartenait à une famille de finances la plus fortunée de France, peut-être, et alliée aux grands noms de la noblesse et de la magistrature. Mais Fouquet était seigneur à dépenser toujours plus d'argent qu'il n'en possédait. C'étaitun aimable homme, à la figure nerveuse et intelligente, « ami des arts, ami des lettres, ami des femmes ». 11 rimait à l'occasion, protégeait Scarron, La Fontaine, Benserade, Boisrobert, Gombault, Charles Perrault, Corneille. Pour sa terre de Vaux-le- Vicomte, où il faisait déjà travailler en 1640, mais qui date surtout de 1656, il savait choisir commme architecte Le Vau, comme jardinier Le Nôtre, comme peintre et décorateur Le Brun. Son cuisinier s'appelait Vatel. Il était curieux de manuscrits et de médailles, de marbres et de tapisseries, de tableaux et de joyaux. Il avait une collection d'orangers que le Roi s'appropria pour Versailles après sa condamna-

tion. Bref, tout le monde aimait sa bonne grâce, sa libéralité, sa cordialiîé, sa « mine riante et fine », et il trouvait aussi peu de cruelles qu'en doit rencontrer un ministre des Financesdoué d'assez d'esprit pour enchanter Mme de Sévigné.

A cause de tout cela, Colbert Tenviail : en 1659, il le dénonçait déjà à Mazarin par un mémoire secret ; mais Fouquet ne redoutait pas beaucoup, alors, le sieur Colbert. Néanmoins, à la mort du Cardinal, il ne prit pas le jeune Roi au sérieux, et cette grosse faute de psycliologio le perdit : il ne sut pas voir que son luxe, ses succès, son rayonnement étaient insupportables à celui qui voulait être le seul astre ; au contraire, il s'attendait à être appelé aux affaires... Le rusé Colbert, lui, outrait exprès ses allures de commis, s'habillait modestement en petit bourgeois : manteau noir, pourpoint noir, collet de point, chapeau uni ; Mme de Sévigné l'appelait « Petit ». Mais chaque jour, après le Conseil, « Petit » parlait au Roi des comptes fantastiques du surintendant...

Par ailleurs, Fouquet fut aussi très maladroit. Il se fit passer pour amoureux de La Vallière sans le vouloir et sans l'être, en essayant de se mettre dans les bonnes grâces de l'amie du Roi. Puis il vendit sa charge de procureur général, qui lui assurait l'appui du Parlement. En août, enfin, il crut faire sa cour en recevant le Roi à Vaux avec une magnificence inouïe : quand il vit cette terre qui avait coûté 18 millions, pour laquelle on avait rasé trois hameaux, dont Mlle de Scudéry décrivaitdans Clé lie les merveilles, et auprès de laquelle les châteaux royaux, Fontainebleau ou Saint-Germain, semblaient des bicoques, Louis XIV, ulcéré, pensa faire arrêter sur-lechamp son surintendant. Mais Colbert lui avait dépeint sous des couleurs terribles la conspiration de Fouquet : « Il vouloit se faire duc de Bretagne et roi des îles adjacentes, — déclarera plus tard le jeune Louis ; — il gagnoittout le monde par ses profusions ; je n'avois plus personne en qui je pusse prendre confiance » Et il est exact, en efïet, que le surintendant avait cherché à se former un parti en pensionnant

une foule de gens, y compris Hugues de Lionne, que de plus il avait fait fortifier Belle-Isle qui lui appartenait, qu'enfin il avait établi un plan de guerre que l'on retrouva corrigé de sa main, et par conséquent qu'il avait songé à résister par les armes et à provoquer quelque nouvelle Fronde, en cas de disgrâce. Mais surtout il était utile à la haine de Colbert que le Roi crût nécessaires les précautions les plus minutieuses pour arrêter Fouquet; on alla donc jusqu'à envoyer des vaisseaux de guerre croiser en vue de Belle-Isle. Enfin, quand tout fut prêt, le 5 septembre 1661, à Nantes, le capitaine des mousquetaires d'Artagnan enleva brusquement le surintendant dans un carrosse, escorté de 100 hommes, et l'écroua au château d'Angers.

Selon le procédé de Richelieu, on déféra le prisonnier non à ses juges naturels, mais à des commissaires spéciaux. La chambre de justice formée pour rechercher les « abus et malversations commises dans les finances depuis l'année 1635» fut peu sévère envers les traitants, à condition toutefois qu'ils eussent assez volé pour être riches et payer rançon ; et de la sorte, beaucoup plus de 100 millions rentrèrent dans les coffres de l'Etat. Mais le procès qu'elle fit à Fouquet dura trois ans. L'accusé se défendit admirablement ; il affectait de se considérer comme « la proie du sieur Colbert », qu'il appelait obstinément : « ma partie », etil était soutenu d'ailleurs par sa famille et ses amis (il en avait gardé de très fidèles). Mais ses fautes n'étaient pas niables, et puis Colbert faisait disgracier et changer les juges qui se montraient favorables à celui dont il voulait la mort, après quoi il falsifiait tranquillement les pièces du procès. Malgré tout, le surintendant ne fut point condamné à la peine capitale, mais seulement au bannissement : c'est Louis XIV qui, par lettres de cachet, commua cette peine, qu'il jugea trop douce, en celle de la détention perpétuelle à Pignerol (décembre 1664). \ Le surin fendant avait été remplacé dans l'Etat par un Conseil des finances où Colbert siégea avec le titre d'intendant des finances jusqu'en 1665 qu'il devint contrôleur général.

Fouquet avait été contraint d'emprunter parfois au taux de 15 à 18 p. 100 ; pour liquider la situation, Colbert supprima purement et simplement une bonne partie des rentes. A vrai dire, les victimes de cette inique mesure n'étaient pas très intéressantes : c'étaient surtout des financiers, des « partisans » véreux; mais dans le nombre, il y avait quelques bonnes gens. D'aucuns réclamèrent : on les mit à la Bastille; cela calma les autres.

Le principal impôt était alors la taille, dont non seulement le clergé et la noblesse, mais une quantité d'officiers de justice, de finances, des municipalités, bref une foule de privilégiés, tous gens aisés, étaient personnellement exempts. Dans les pays qui avaient conservé leurs Etats votant l'impôt, le montant de la taille était moins élevé que dans les pays d'Elections ; de plus la taille y était souvent réelle, c'està-dire fondée sur les immeubles; enfin c'étaient les Etats euxmêmes qui la répartissaient, le plus équitablement possible, entre les paroisses, et qui la levaient. Les pays d'Elections étaient plus malheureux : comme ils étaient taxés directement par le Roi, ils avaient toujours à payer une somme beaucoup plus forte ; en outre, la taille était chez eux personnelle, c'est-à-dire calculée sur le revenu global des taillables apprécié arbitrairement par les autorités. Voici comment on levait la taille personnelle : chaque Bureau des finances répartissait la somme qu'il était chargé de recouvrer entre les Elections qui dépendaient de lui (de même qu'aujourd'hui le Conseil général entre les arrondissements) ; à leur tour, les Elections répartissaient entre les paroisses (un peu comme, aujourd'hui, le Conseil d'arrondissement) ; enfin, dans chaque paroisse, des habitants désignés par roulement, les collecteurs, taxaient chaque habitant en particulier. Les collecteurs, maudits de tous dans le village, étaient encore responsables de leur paroisse et devaient payer pour les insolvables, c'est-à-dire se ruiner ou aller en prison (souvent l'un et l'autre). Cela explique assez bien pourquoi

chaque paysan attendait en tremblant le moment où son tour viendrait de remplir ces fonctions dangereuses^.

La gabelle était l'impôt sur le sel. Dans la plupart des provinces, l'Etat avait le monopole du sel qu'il vendait à un prix exorbitant (comme de nos jours les allumettes), mais il forçait ses sujets à en acquérir une quantité minima, dénommée sel du devoi)\ De même que la taille, cet impôt était inégalement réparti, car toute la France ne payait pas le sel au même tarif : les pays de grandes gabelles, compris à peu près entre la Somme et la Loire, l'achetaient de 35 à 48 livres le minot de cent livres ; ceux de petites gabelles (bassin de la Méditerranée) de 6 à 30 livres ; les régions entre la Loire et la Garonne s'étaient rachetées, rédimées une fois pour toutes ; celles du Nord, du bassin de la Garonne, la Bretagne, l'Alsace étaient exemptes. — Le Roi n'exploitait pas lui-même son monopole, mais l'affermait à un syndicat de financiers, et le peuple haïssait ces fermiers et leurs employés, les « gâpians » comme on nommait alors ces gabelous, du nom d'un petit oiseau de proie. C'est qu'il était défendu, par exemple, de saler le porc ou la morue avec le sel du devoir qui était destiné de par la loi à la cuisine, ou d'employer à la cuisine le sel destiné à conserver la viande ou le poisson, ou de faire boire de l'eau de mer aux bestiaux ; et de là mille vexations : sous le prétexte d'inspecter, le gàpian exécré se faisait ouvrir la huche et le saloir, et abusait trop souvent de la simplicité du paysan. En revanche, la contrebande du sel ou faux-saunage était relativement

1 . La taille personnelle avait du moins cet avantage que les fermiers

des nobles et des ecclésiastiques la payaient : c'est apparemment pour cela que VEncyclopédie du xvin» siècle, rédigée par des privilégiés, la combat si âprement. Or, faute de monographies suffisantes, c'est encore trop souvent d'après VEncyclopédie que l'on traite aujourd'hui des finances de l'Ancien Régime. Il semble qu'on ait généralement beaucoup exagéré l'injustice de la répartition des tailles : l'intendant était là pour corriger les fraudes, et, comme il n'avait point d'attaches locales, il le pouvait faire librement; de plus, comme les collecteurs étaient désignés par roulement, ce qu'on dit de leur vénalité et de leurs vengeances paraît excessif a priori.

aisee, et les peines par quoi on la réprimait moindres que celles dont on châtiait les autres fraudes : les faux-sauniers, en elîet, n'étaient punis de mort qu'en cas de récidive et s'ils étaient pris les armes à la main. Aussi le sel passait-il secrètement, en grande quantité, des pays exempts ou redîmes dans les pays de gabelle, et ainsi la fraude adoucissait sensiblement la rigueur de la loi.

Les douanes, ou traites, ne se payaient pas seulement aux frontières de l'État. Le royaume était divisé en pays où les aides ont cours, — lesquels formaient un noyau dont l'enveloppe comprenait la Normandie, la Picardie, la Champagne, le Nivernais, le Lyonnais, le Bourbonnais, leBerry, le Poitou, l'Aunis et la Saintonge, l'Anjou et le Maine, — et en pays non sujets, où le Roi percevait des droits analogues aux traites et qui variaient selon les régions. Dans les provinces soumises aux traites, les droits n'étaient pas plus uniformes que dans les pays non sujets, si bien que tout le royaume se trouvait ainsi coupé par des lignes de douanes à tarifs variant à l'infini, et parsemé de péages locaux : il y avait le droit de septembre, le grand et le petit pied fourché, le vingtain de caresme, les chemins obliques, le trop bu, le traité d'Arzac, le droit de Manicault, le trépas de la Loire ; en Languedoc, la patente du Languedoc et le denier de Saint- André ; en Guyenne, la branche de cyprès et le guillage; à Arles, le liard du Baron ; à Marseille, la table de mer; en Roussillon, le tarif catalan, etc. En somme, les marchandises se trouvaient arrêtées à tout instant et c'était au grand dommage du négoce.

Les aides étaient les contributions indirectes, droits sur les boissons principalement. Comme les traites, elles variaient à l'infini.

Enfin le dernier revenu légal du trésor était celui du domaine. On appelait ainsi les terres, les droits féodaux et seigneuriaux du Roi. En 1661, le domaine était engagé, vendu, aliéné en grande partie.

Comme beaucoup d'autres avant lui, comme Fouquet par exemple, Colbert fut sensible à l'imperfection et à l'injustice de ce système financier. Mais il n'avait pas l'âme tendre et chimérique d'un Vauban, et il ne rêva pas de le refondre : il entreprit seulement de l'accommoder pratiquement pour le mieux.

Les gabelles, les traites, les aides, le domaine étaient affermés à des compagnies de financiers. Il semble clair que, si les impôts avaient été levés directement par les agents royaux, — mis « en régie », — le Roi et ses sujets auraient bénéficié des sommes énormes qui enrichissaient les fermiers. Mais il faut songer que l'administration des fermes était bien supérieure à celle de l'Etat : les fermiers faisaient des tournées d'inspection remarquablement minutieuses, et les régies des contributions indirectes et des domaines ont conservé la plupart de leurs règlements techniques. Colbert n'essaya donc point d'abolir les fermes : il s'appliqua seulement à réunir le plus de baux possible entre les mains d'une seule compagnie, parce qu'il espéra que, plus importante, celle-ci volerait moins, pourrait servir de banquière au trésor, aurait un personnel plus stable, mieux payé, plus exactement hiérarchisé, bref meilleur. — D'autre part, Colbert lutta de toutes ses forces contre les abus de détail, exhortant sans cesse les intendants à réprimer les pratiques souvent malhonnêtes des commis des fermiers. Puis il tenta de codifier les règlements financiers, de les simplifier, de les uniformiser. Il remédia un peu au désordre des aides. Il rêva de supprimer les traites (mais ce ne fut qu'un rêve). Enfin il reconstitua en grande partie le domaine en en rachetant de force et à bas prix, au détriment des acquéreurs, les parties aliénées, et il réforma par une belle ordonnance l'administration des Eaux et Forêts... — Malheureusement beaucoup de ses projets furent arrêtés par la guerre de Hollande (qu'il voulut), et par l'énorme accroissement des dépenses publiques qui s'en suivit.

Louis XIV ne s'intéressait pas tant aux finances qu'à la guerre ou à la diplomatie : au fond il estimait qu'argent n'est point souci de gentilhomme Sans doute, il répondait courageusement « oui » lorsque Colbert lui demandait s'il devait envoyer quelque ennuyeux rapport détaillé ; mais c'était parce qu'il entendait être le maître et le paraître en toutes choses, et sur Colbert comme sur les autres : dans la pratique, il s'en remettait à son contrôleur général des Finances : « Comme vous le jugerez à propos », répondait-il le plus souvent en marge des rapports, ou : « Je vous ordonne de faire ce que vous croyez qui sera le plus avantageux ». — U était d'ailleurs très reconnaissant à son grand Colbert. Il le rémunérait par un traitement annuel de plus de d 00. 000 livres qui vaudraient peut-être de 4 à 500.000 francs aujourd'hui, par des 400.000 livres de gratifications, par 1.400.000 livres de dot à sa fille Mortemart. II l'encourageait, il le remerciait sans cesse avec une bonne grâce in va- i riable et charmante. Mais il le traitait un peu comme un de ces vieux serviteurs dévoués et habiles, toutefois grognons, et dont il serait peu sage de prendre au tragique les lamentations.

Colbert osa vraiment dire à Louis XIV des choses assez fortes. Il désapprouvait ces ruineuses revues de troupes auxquelles le Roi aimait tant à convier les dames; alors il écrivait hardiment : « Il faut que Votre Majesté sache... qu'il a été affiché dans Paris un libelle portant ces mots : « Louis XIV donnera les grandes marionnettes dans les plaines de Moret ». Ou bien, à propos des bâtiments de Versailles qu'il ne pouvait souffrir : « Cette maison regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de Votre Majesté que sa gloire » (jGG3). Ou bien : « Il m'a semblé que Votre Majesté commençoit de . vouloir préférer ses plaisirs et ses divertissements à toute autre chose » (1666). Ou bien (22 juillet 1666) :

...11 faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires et jeter les millions quand il est question de votre gloire. Je déclare àVotreMajesté, en mon particulier, qu'un repas inutile de 1.000 écus/ méfait une peine incroyable; et, lorsqu'il est question de millions' ,

d'or pour la Pologne, je vendrois tout mon bien, j'engagerois ma femme et mes enfants et j'irois à pied toute ma vie pour y fournir, s'il étoit nécessaire.

Votre Majesté excusera, s'il lui plaît, ce petit transport. »

Toutes ces lettres datent des premières années du règne, mais on a un mémoire de 1680 et des notes postérieures qui montrent que, jusqu'à la fin de sa vie, le ministre fit ainsi à son maître les remontrances nécessaires avec une franchise méritoire.

\ Pour Louis XIV, il supportait patiemment les insinuations ' de Colbert, et il lui répondait avec grâce et politesse, ou par , quelques-unes de ces flatteries délicates à quoi il s'entendait si bien; mais après cela, il maintenait inexorablement ses exigences, dont certaines, les plus grosses, étaient motivées par la guerre, mais dont les autres ne l'étaient que par la Cour. On a calculé (très approximativement) que le budget annuel des dépenses sous Louis XIV, en moyenne, correspondrait à peu près à 600 millions de nos jours, dont 150 environ employés à la guerre et à la marine, et 90 peutêtre aux dépenses secrètes, à la Maison du Roi, aux bâtiments, aux fêtes (ces derniers chapitres, modérés au début, ;] allèrenten augmentant). En 1670, Colbert se plaint déjà que les dépenses passent de cinq millions les recettes ; le 6 mars, "^ Mme de Montespan n'en pefd pas moins au jeu 4.000.000 de livres ; il est vrai qu'elle en regagne cinq dans la même nuit. Avec la guerre de Hollande le déficit s'accroît, et le ministre désolé se voit forcé de recourir à tous les expédients déplorables de ses prédécesseurs : emprunts, créations d'offices, nouveaux impôts, vente de domaines, etc. Malgré tout, À en 1680, le déficit est de près de 48 millions. Et Bussy- Rabutin raconte qu'en janvier 1680, à la noce du prince de Conti et de Mlle de Blois, « il y eut 700 plats à une seule table, qui furent servis à cinq services, c'est-à-dire 140 plats à chaque service »... Cette prodigalité du Roi ne causa pas seule l'échec (relatif) de Colbert ; il faut pourtant reconnaître qu'elle y aida.

Colbert croyait qu'un État s'enrichit (et par suite devient puissant) en gardant son argent et en tirant à lui celui des autres, et que pour cela il lui faut : 1° fabriquer lui-même toutes les choses qui lui sont nécessaires, sans rien acheter à l'étranger afin de ne pas laisser sortir son numéraire ; 2° fabriquer des produits en superflu afin de les échanger contre l'or des autres nations. En conséquence, le système de Colbert fut de grever par des droits considérables les marchandises importées, et en même temps d'activer la production industrielle française en la perfectionnant par le moyen qu'il concevait (et qui était traditionnel en France), à savoir par une réglementation tyrannique. Or ce système eut , d'abord de très bons résultats. Malheureusement tout de ' suite Colbert l'exagéra. Et ses successeurs, en aggravant . encore le colbertisme, nuisirent presque autant que les guerres à l'industrie, au commerce et à l'agriculture.

A l'origine, parce qu'il ne jugeait pas l'industrie française en mesure de se suffire encore à elle-même, Colbert se montra partisan d'une certaine liberté d'échanges. Mais, dès qu'il put constater « l'établissement de diverses manufactures dans le royaume », il fit rendre un édit fixant des droits si élevés qu'il revenait presque à fermer la France aux produits étrangers (1667). La Hollande répondit en surtaxant les produits ■ français, et la lutte de tarifs qui s'ensuivit produisit la guerre \ de 1672, laquelle commença la ruine des finances. A lai paix de Nimègue, Louis XIV fut obligé de renoncer au tarif de 1667, et cette clause, qui désespéra notre ministre, eut apparemment d'heureuses conséquences pour notre pays.

Et le protectionnisme de Colbert causa à l'agriculture, qui était en somme la première industrie du royaume, un tort immense. Assurément le ministre s'elTorça d'encourager certaines cultures, comme celle du mûrier ; il fit planter des

pins en Gascogne ; il créa des haras. Mais, en 1664, il avait frappé le blé d'un droit de sortie fort élevé, pensant empêcher les disettes ; et de la sorte, privé de débouchés, le blé resta à bas prix, sauf durant quelques années de mauvaise récolte, que le paysan finit par souhaiter de tous ses vœux. De plus, en réponse au tarif de 1667, toutes les denrées agricoles, notamment le vin et les spiritueux, qui étaient notre principale exportation, furent lourdement taxées à l'étranger.

Dans les villes, la plupart des métiers n'étaient pas libres, mais jurés, c'est-à-dire que presque tous les artisans et marchands étaient répartis en corporations composées de maîtres, de compagnons et d'apprentis en nombre déterminé. L'inconvénient de ces corporations privilégiées, c'était d'encourager la routine et d'empêcher les améliorations. En effet, puisque le nombre des drapiers, par exemple, était fixé et puisque le public ne pouvait acheter de drap ailleurs que dans leurs boutiques, pourquoi les drapiers eussent-ils travaillé à faire mieux et moins cher ? En revanche, les corporations avaient un grand avantage, celui d'assurer la perfection du travail et du goût français. D'ailleurs la monarchie avait tourné la difficulté en inventant les înamifactures royales : le fabricant qui avait reçu le droit d'inscrire ce titre sur sa porte échappait à la juridiction de la corporation et ne dépendait plus désormais que des requêtes de l'Hôtel.

Colbert, reprenant plus fiévreusement l'effort de Henri IV et de Sully, subventionna des centaines de fabriques, leur prodigua ie titre de manufactures royales, leur accorda des monopoles temporaires, leur trouva des commanditaires, acheta leurs produits. En 1662, il avait installé dans l'hôtel des Gobelins, sous la direction de Le Brun, la fameuse manufacture des meubles de la couronne. En 1664, un bourgeois de Paris, Hinard, fonde avec son aide la manufacture de tapisserie de Beauvais. En 1665, Josse Van Robais, de Middlebourg, attiré par lui, crée la manufacture de drap d'Abbeville. A Aubusson, il encourage la corporation des

tapissiers. A Chaillot, il réorganise la manufacture de la Savonnerie. A Alençon, Chantilly, Sedan, Gisors, Aurillac, des ateliers privilégiés de dentelles, à Saint-Gobain, à Cirey, des fabriques de glaces, à Saint-Etienne une fonderie d'armes, s'établissent. Car le ministre prétend que la France apprenne à fabriquer tous les produits réputés des autres nations : draps fins de Hollande, dentelles et miroirs de Venise, tapisseries de Flandre, acier d'Angleterre, goudron de Suède, fer-blanc d'Allemagne; pour cela, il fait recruter à l'étranger par les ambassadeurs les ouvriers les plus habiles, il les établit dans le royaume, leur facilite la naturalisation : attire les artisans de Faenza qui fonderont à Nevers la fabrique de faïence, les six Vénitiennes, les vingt-deux Flamandes qui montreront aux Rémoises le point de Venise et le point de Flandre, les ouvriers de Murano qui enseigneront aux nôtres à souffler artistement le verre, etc. Enfin il travaille avec succès, comme on l'imagine, à « dégoûter » les sujets du Roi qui persistent à faire leurs commandes au delà des frontières, au lieu de s'adresser à l'industrie nationale. Il serait injuste de dire que le magnifique effort de Colbert ne réussit pas : l'éclat dont brillera l'industrie française au xviif siècle est la preuve du contraire. Mais le succès n'en fut pas complet. Et ce fut d'abord la faute du royaume : les paysans, les ouvriers, routiniers et défiants, refusaient de s'enrégimenter dans les manufactures, comme les municipalités de s'intéresser au sort des industries nouvelles que le ministre créait chez elles. Mais ce fut aussi la faute de Colbert lui-même, qui voulut faire le bonheur des peuples logiquement et malgré qu'ils en eussent. Il intervint despotiquement dans les entreprises privées, imposa de force des prescriptions contraires au goût et aux usages des habitants : ainsi à Chevreuse, où, estimant que si la fabrique de rubans ne prospérait pas, c'était que les ouvriers n'ouvraient pas assez, il fit défendre aux cabaretiers de leur vendre à manger et à boire, sauf une heure par jour. Ses règlements de fabrication eussent été utiles pour assurer la qualité du

travail, mais leur minutie accablante décourageait un peu i,

la production : un édit d'août 1669, par exemple, sur la con- v,

fection des étoffes, spécifiait que les tondeurs ne devraient employer d'autre graisse que le saindoux et qu'ils ne pourraient « se servir de cardes pour coucher lesdits draps et serges, ni en tenir en leurs maisons », mais seulement « de chardons, à peine de 12 livres d'amende pour chacune contravention ». En vain les marchands, les acheteurs réclamaient plus de liberté, demandaient des changements : Colbert sévissait sans rien entendre contre les produits « non conformes au règlement », comme il disait, et sa tyrannie n'était adoucie que parce que les trois quarts des magistrats ne faisaient pas exécuter les mesures trop sévères qu'il édictait.

Il travailla pour le commerce comme pour l'industrie avec un enthousiasme admirable et un dogmatisme malheureux.

Les compagnies de commerce fondées par ses prédécesseurs, Sully et Richelieu, avaient lamentablement échoué. Mais il avait l'exemple de la florissante Compagnie holian- ^; daise des Indes, et, d'autre part, c'était avec délices qu'il ' imaginait tous les marchands français dûment enrégimentés en de grandes sociétés dont chacune exploiterait en bel ordre sa partie du monde et qui toutes dépendraient du Roi et de son ministre. Donc, en 1664, il créa et lança avec art la Compagnie des Indes Orientales, qui eut le privilège du trafic de l'Océan depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan, avec l'île de Madagascar pour centre : un académicien, François Charpentier, en composa le prospectus, et l'on fit à grand fracas connaître aux badauds que le Roi, les Reines, le Dauphin, les princes du sang, les cours souveraines s'en disputaient les actions... Vaine réclame : le public crut que le gouvernement préparait quelque coup de filet comme on en avait tant vu : et la réduction des rentes encore toute récente n'était pas pour lui donner confiance ; au

total, il s'abstint prudemment. C'est que déjà à cette époque les capitaux français étaient timides; le bourgeois avait pour paisible ambition de se retirer du commerce dès qu'il y aurait gagné une petite aisance et le moyen d'acheter quelque office municipal ou autre, qui lui valût la considération de ses voisins. Pour trouver les capitaux nécessaires à l'exploitation, il fallut donc imposer des souscriptions aux grandes fortunes parlementaires. Naturellement, ces procédés ne rendirent pas la Compagnie des Indes populaire... Vainement Colbert fit distribuer, en 1675, un dividende fictif. Sept ans plus tard, il dut s'avouer vaincu : le Roi retira à l'entreprise agonisante le privilège qu'il lui avait accordé.

Toutes les grandes sociétés de commerce que Colbert s'obs- , tina à fonder échouèrent de la sorte. La Compagnie des Indes occidentales mourut en 1674, après avoir englouti en • dix ans 3.523.000 livres. Celles du Sénégal, de la Guinée, du Levant, des Pyrénées et du Nord ne réussirent pas mieux. C'est peut-être qu'elles empêchaient toute initiative privée : les Français ne se sont jamais bien accommodés de ce régimelà. Mais le trop logique Colbert n'imaginait pas que ce qui réussissait en Hollande put ne pas convenir à notre pays.

Toutefois son efïort, ici encore, ne fut pas infructueux. Il i améliora beaucoup le système des routes et des canaux dans ' le royaume : le canal d'Orléans àMontargis, celui de Saint- ' Omer à Calais, le canal du Midi surtout, creusé par Riquet de 1666 à 1681, les rivières rendues navigables, débarrassées d'un grand nombre de péages, portèrent à Marseille, à Nantes, au Havre, à Dieppe, les draps, les vins, les soieries de France, et là, ce furent nos navires marchands, devenus plus nombreux, qui les embarquèrent pour les amener en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Suède. Et puis, en mars 1673, parut la grande ordonnance du commerce, code qui a fait loi jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Enfin Colbert s'occupa avec passion de nos colonies.

Jusqu'aux traités d'Utrecht, en 1713, elles furent immenses, comprenant presque toute l'Amérique du Nord (Terre-Neuve,

Canada, Acadie, Louisiane, découverte par l'héroïque Cavelier de La Salle de 1673 à 1683), une bonne partie des Antilles, la Guyane, le Sénégal, Madagascar, l'Indoustan. Les deux Compagnies des Indes avaient reçu des pouvoirs souverains dans leurs domaines, gouvernaient, jugeaient, déclaraient à leur guise la guerre aux indigènes. Après leur échec, le Roi reprit le gouvernement direct et Colbert travailla mallieureusement à établir une administration calquée sur celle de la métropole, avec des gouverneurs et des intendants qui ne pouvaient rien décider d'important sans le consulter. Mais il veilla de son mieux au développement de nos colonies, à leur prospérité commerciale, à leur peuplement : « Nous préparons les cent cinquante filles, les cavales, chevaux entiers et brebis qu'il faut faire passer au Canada », écrit-il un jour, et, après l'arrivée d'un pareil convoi, les soldats avaient quinze jours pour se marier; finalement, on mettait à l'amende ceux qui n'avaient pas d'enfants...

Louis XIV ne s'intéressait pas à la guerre de mer. Malgré les supplications de Colbert, ce ne fut qu'en juillet 1680 qu'il se décida à se rendre à Dunkerque ; il en revint tout émerveillé d'avoir vu manœuvrer un de ses navires. Mais : « Je considérois que, le bien de l'Etat ne permettant pas qu'un Roi s'expose aux caprices de la mer, je serois obligé de commettre à mes lieutenants tout le soin de mes armes sans pouvoir agir de mon chef », a-t-il écrit un jour, et l'on sent bien que les dépenses nécessitées par l'entretien de cette flotte qu'il ne commanderait jamais, qu'il ne verrait jamais combattre et qu'il ne pouvait faire défiler devant les dames, comme les beaux régiments de Louvois, lui furent toujours douloureuses... Un jour, en 1G66, Colbert lui représentait l'utilité de construire six nouveaux vaisseaux : a Dans le temps que Votre Majesté me disoit que cela étoit tellement

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important pour sa gloire qu'il falloit se tirer le morceau de la bouche pour y fournir, — ajoute-t-il, — dans le même temps, Votre Majesté dépense 200.000 livres d'argent comptant pour le voyage de Versailles, à savoir 13.000 pistoles pour son jeu et celui de la Reine, et oO.OOO livres en repas extraordinaires!... » Ce désintérêt du Roi rend plus belle encore l'énergie du ministre.

A l'avènement de Louis XIV, les ports se trouvaient dans un état pitoyable et leurs arsenaux vides; la flotte créée par Richelieu avait disparu et nos matelots, privés d'emploi, servaient à l'étranger : le tiers des effectifs de l'amiral Ruyter était français... Colbert se mit à l'œuvre en 1665, aidé depuis 1669 par son fils Seignelay. Tout d'abord celuici, âgé de dix-huit ans, sembla soucieux uniquement de se donner autant de plaisir que la situation de son père lui permettait d'en prendre; mais M. Colbert le père n'était pas homme à s'accommoder de cette manière de vivre : morigéné d'importance, Seignelay se mit à travailler sérieusement. Pour le tempérament, le fils de Colbert ne cédait en rien à son rival, le fils de Le Tellier : aussi avantageux et violent que Louvois lui-même, (v audacieux au dernier point », « il osait tout » (Voltaire), et « faisoit fièrement jusqu'à des honnêtetés. » Mais « il avoit toutes les parties d'un grand ministre d'tL,tat )),et, après la mort de son père, continua dignement l'œuvre de Colbert : c'est durant son ministère que la marine de Louis XIV fut à son apogée, et les escadres, comme les ports français, les premières de l'Europe.

On classait les vaisseaux de ligne par le nombre de leurs canons : s'ils en portaient de 74 à 120, ils étaient de premier rang, et ainsi de suite jusqu'au cinquième rang. Les rapides frégates n'avaient guère plus de quarante bouches à feu. On pouvait armer en guerre les flûtes, les corvettes, les goélettes, les gros bricks marchands. Les galiotes à bombes furent inaugurées en 1682, au bombardement d'Alger : avant leur inventeur Renaud d'Eliçagaray, dit le

petit Renaud, personne n'avait eu l'idée que des mortiers pussent être établis ailleurs que sur la terre ferme. D'ailleurs, hauts de deux ou trois étages de batterie, trop ronds et trop massifs, ornés sous leur beaupré de quelque belle figure en bois doré, et leur poupe à triple étage chargée de lourdes et riches sculptures, les vaisseaux étaient pesants et mauvais marcheurs, malgré leur voilure compliquée. On les nommait le Terrible, la Mutine, le Capricieux, le Royal-Louis...

Pour le recrutement de leurs équipages, Colbert organisa ['inscription maritime (1669 et 1673j. Mais les gens de mer avaient horreur de ce service militaire régulier et employaient toutes les ruses afin de s'y soutraire. En fait, pour se procurer les matelots nécessaires, il fallut revenir à l'ancien système de la presse, c'est-à-dire bloquer de temps en temps quelque port et embarquer de force tous les marins qu'on y surprenait.

Les galères ne formaient qu'une minime partie de la flotte et on les employait surtout dans la Méditerranée. Plates et d'un faible tirant d'eau, elles pouvaient parcourir deux lieues à l'heure, utiliser la force du vent en bordant leurs deux voiles triangulaires, et avancer à la rame par le calme plat. Sur leur proue s'élevait une sorte de plate-forme qui portait de gros canons ; à l'arrière se dressait le château de poupe où se tenaient les officiers. Entre la proue et la poupe, les bancs de bois où les forçats ramaient, mangeaient, dormaient, vivaient enchaînés. Le fouet à la main, le comité et les souscomites couraient sur la coursie, couloir qui séparait les bancs de droite et les bancs de gauche dans la longueur de la galère. Au-dessus des rameurs, sur une plate-forme, tout au long du bordage : lecouroir, où se tenaient les soldats. Au-dessous, dans la cale, des chambres pour les provisions et les officiers. Comme on voit, l'espace était mesuré, et les galères, malgré leur nombreux personnel de soldats, matelots et forçats, ne pouvaient emporter que peu de vivres : c'était un de leurs inconvénients.

Le recrutement des galériens fut toujours difficile. Comme

l'avait fait Richelieu, Colbert recommanda aux tribunaux j de condamner le plus possible aux travaux forcés. Mais j certains magistrats se permettaient d'avoir des scrupules. ; En 1662, l'intendant de Poitou annonce à son ministre : « J'ai bien à présent dans mon département vingt condamnés aux galères qui sont bons corps et vigoureux; quand il vous plaira, vous ferez partir un commissaire avec une chaîne pour les prendre, et ie plus tôt sera le meilleur, afin qu'ils ne dépérissent pas ». Mais, peu après, le même intendant doit s'excuser de n'envoyer que cinq forçats : « On n'est pas bien maître des juges », constate-t-il mélancoliquement...

Les condamnés sont amenés au bagne à petites journées, enchaînés par compagnies de cent hommes, vivant d'aumônes sur la route. A l'arrivée, on leur rase les cheveux, la barbe, les sourcils ; on leur donne deux chemises, deux caleçons, casaque, bonnet, capot, et on les embarque. Mais il n'y en a jamais assez. Après la révocation de l'édit de Nantes, les ministres calvinistes surpris à prêcher, les bourgeois et gentilshommes protestants coupables d'avoir voulu quitter le royaume, viendront ramer sm^ les galères du Roi. Malgré^ tout, les effectifs resteront insuffisants. Vainement on fait pour le bagne des rafles de vagabonds et de mendiants ; vainement on retient les forçats à la chiourme quelquefois « quinze à vingt ans au delà de leur condamnation »; ou bien on achète des condamnés au duc de Savoie qui, lui, n'a pas de marine ; et surtout on se procure des esclaves barbaresques aux marchés de Livourne, Gênes, Malte, et des captifs slaves vendus par les Tatars à Constantiuople. Fatalistes et vigoureux, les esclaves turcs sont les plus estimés; on les paye 400 à 4o0 livres en moyenne. Les nègres du Sénégal et de la Guinée ont l'inconvénient de mourir de désespoir. On essaye des Peaux-Rouges : le marquis de Denonville attire des chefs Iroquois dans un guet-àpens et les expédie à Sa Majesté; mais les sauvages se soulèvent et exercent des représailles si atroces que, après quatre ans, on préfère leur rendre leurs chefs. Enfin on engage

des volontaires, des bonnevoglie, — car il se rencontre des maliieureux pour consentir, moyennant une paye minime, à passer une partie de leur vie, activés à coups de fouet et croupissants dans la saleté, à « écrire dans l'eau avec une plume de quinze pieds » ; mais en France les bonnevoglie n'acceptent pas, comme en Italie, d'être enchaînés ; et puis il faut leur payer leur solde...

Les galères passent en somme plus de temps au port qu'à croiser en mer et les équipages à terre que dans leur prison flottante : à Toulon, les forçats errent dans les rues, traînant leurs chaînes, vendant aux passants des bourses, des aiguillettes et de petits ouvrages de patience; quelques-uns parmi les plus misérables trouvent cette vie supportable et demandent à rengager. Mais, en mer, l'existence est affreuse. Généralement nus sous leur large casaque rouge, glabres, tondus, — et beaucoup ont eu le nez et les oreilles coupées en punition de quelque tentative d'évasion, — rongés de vermine, nourris de fèves, de pain noir et d'un peu de lard, les forçats vivent enchaînés à leur banc par équipes de sept, six ou cinq, selon la grandeur des galères. Chaque équipe pousse une rame, dont le plus fort, le pas^^e-avant, dirige le manche, tandis que les autres, Yapostice, le tercero, etc., jusqu'au chétif cague-rageole, en tirent les anneaux. Le comité scande à coups de sifflet le rythme de la vogue, et les sous-comites, courant sur la coursie, stimulent à coups de fouet l'effort des galériens. Parfois les malheureux rament ainsi pendant vingt-quatre heures; en ce cas, on leur donne des biscuits trempés de vin, que parfois les sous-comites leur mettent eux-mêmes dans la bouche afin qu'ils n'aient pas à lâcher les avirons. Si l'ennemi est en vue : « Tap en bouche ! » commande-t-on, et les forçats doivent prendre entre leurs dents un morceau de liège qui leur pend au col par une ficelle et qui les empêchera de crier sous le fouet ou les blessures... La vie n'est point belle sur les galères du Roi...

Dans Tadministration provinciale, Louis XIV et Colbert continuèrent l'œuvre de centralisation commencée par Richelieu.

Les iitats de la Normandie, du Berry, du Maine, de l'Anjou, de la Tonraine, de l'Auvergne, etc., furent supprimés, et Ton employa, pour réduire à rien la liberté des autres, les procédés connus de tous temps : candidature officielle, corruption des députés et intimidation. L'intendant et ses sousordres désignèrent aux électeui's des candidats « dévoués au service du Roi » ; à l'assemblée des ntats, les suffrages furent achetés; enfin les députés qui s'obstinèrent à l'indépendance (ils furent rares) reçurent mille désagréments qui dégoûtèrent les autres de les imiter. A la longue, ces précautions devinrent inutiles : l'intendant n'eut plus guère qu'à déclarer la somme dont le Roi voulait taxer la province pour que les Etats la votassent aussitôt.

De même, dans les villes, les élections municipales j devinrent une simple comédie : le gouverneur ou l'intendant désigna les candidats qui devaient être choisis, et ils le furent. Pour le budget communal, l'intendant le contrôla, au besoin le dressa lui-même ; comme leurs municipalités les volaient, les villes ne se trouvèrent pas plus mal de cette tutelle. En 1692, un édit supprimera jusqu'à l'apparence des élections et transformera les charges de maires en offices que le Roi vendra comme les autres.

Toute l'autorité qui fut retirée aux gouverneurs de province, aux Cours souveraines de justice et de finances, aux Etats, aux municipalités, passa à l'intendant, désormais délégué à demeure. Ce représentant du gouvernement central fut à la fois juge des causes « évoquées » par lui (sauf appel au Conseil) ; il eut à établir et surveiller la rentrée de l'impôt, officiellement ou officieusement; à inspecter et réglementer

le commerce et l'industrie ; à contrôler l'instruction publique ; à résfler la police, l'administration des troupes, les municipalités. Révocable, de naissance médiocre, sans attaches dans la province, dépendant immédiatement de son ministre, il fut le meilleur agent de la centralisation.

Colbert resta bourru jusqu'à sa dernière heure.

On prétend que M. Colbert est mort mal content, que, le Roi lui ayant écrit peu de jours avant sa mort pour lui commander de manger et de prendre soin de lui, il ne dit pas un mot après qu'on lui eut lu cette lettre. On lui apporta un bouillon, là-dessus, et il le refusa. Madame Colbert lui dit : « Ne voulez-vous pas répondre au Roi ? » 11 lui dit : « il est bien temps de cela ! C'est au Roi des Rois qu'il faut que je songe à répondre ». Comme elle lui disoit une autre fois quelque chose de cette nature, il lui dit : « Madame, quand j'étois dans ce cabinet à travailler pour les affaires du Roi, ni vous ni les autres n'osiez y entrer; et maintenant qu'il faut que je travaille aux affaires de mon salut, vous ne me laissez point en repos » (Racine).

Enfin, après avoir testé en faveur de son fils Seignelay et mis ordre à ses affaires en habile homme, il expira, le 6 septembre 1683, dans sa splendide maison de la rue Neuvedes-Petits-Champs. « La haine du peuple de Paris étoit si grande contre lui qu'on n'osa le faire enterrer que de nuit; encore fallut-il faire escorter le convoi par des archers du guet »... On ne lui pardonnait pas sa dureté et sa fortune scandaleuse, ni d'avoir en définitive débuté par une banqueroute aux rentiers et fini par des remaniements des monnaies. Pourtant c'était bien à son corps défendant qu'il avait accru les impôts et il mourut désespéré par la ruine du trésor public ; mais s'il était parvenu à mettre plus d'ordre dans les finances, il n'y avait fait aucune des réformes essentielles. Il avait vu échouer ses créations commerciales et son impérialisme colonial. Il avait mieux réussi à développer l'indus-

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trie, mais, là encore, les résultats qu'il avait obtenus demeuraient inférieurs à ceux qu'il avait espérés...

En somme, si Colbert échoua en partie, ce fut surtout la faute de ses théories : ses idées économiques paraissent retarder sur celles de Montchrestien (conséquemment de Richelieu). Et peut-être son plus grand mérite, au point de vuede l'administration, est-il d'avoir « codifié » (comme Napoléon) : ses belles ordonnances sur la justice' (notamment le code civil en 1667 et le code criminel en I669l, les eaux et forêts, la comptabilité (1669), la procédure criminelle (1670), la police de Paris (1672, encore en vigueur), le commerce (1673), les aides et gabelles (1680), les fermes, la marine (1681), les nègres (le « code noir » en 1685), — à quoi il faut joindre les règlements militaires de Le Tellier et de Louvois, — tous ces codes gardèrent longtemps force de loi et servirent de base à la législation ultérieure. — Encore un coup, l'échec de Colbert est relatif : la marine recréée, tant de routes refaites, le canal du Languedoc creusé, les forêts sauvées, l'industrie renforcée, puis les vaillantes remontrances du ministre à son roi prodigue, une si magnifique passion pour le bien public, enfin cette idée, alors assez neuve, que la plus grande force d'une nation, c'est sa richesse, presque chacune de ces choses accomplies par Colbert suffirait à illustrer un homme d'État.

Les guerres, en arrêtant les relations économiques de la France avec les autres nations, ne firent pas, peut-être, beaucoup plus de tort au commerce et à l'industrie que le système de Colbert exagéré par ses successeurs. En vain les né-

1. On a dit que ces grands édits réformant la procédure ne furent pas exécutés; en réalité, faute de monographies suffisantes, on n'en sait rien, et des cas isolés ne sauraient prouver quoi que ce fût. M. Maurice Besnior, archiviste de l'Eure, a constaté, pour sa part, qu'en Normandie l'ordre est certainement beaucoup plus grand après la fameuse ordonnance de IG67 : les justices seigneuriales sont exercées par des avocats ou des officiers royaux, un notaire sert de greffier et tient régulièrement les registres...

gociants protestèrent de toutes leurs forces contre le « colbertisme » : le gouvernement avait paru les entendre après le traité de Ryswick (1697) ; mais la guerre de la Succession d'Espagne ne lui permit guère de conclure des traités commerciaux, et, à partir de 1713, il resserra encore son protectionnisme.

Les droits de douane sur les marchandises étrangères devinrent en fait prohibitifs. Les Anglais et les Hollandais répondirent par des impositions analogues sur nos produits et allèrent se fournir ailleurs. Prises exclusivement en vue de favoriser les manufactures, les mesures protectionnistes continuèrent de nuire à l'agriculture, et notamment à la vigne; d'ailleurs, en maintes régions on força les paysans à arracher leurs vignes pour planter du blé qui rapportait moins, mais on croyait ainsi prévenir les disettes, qu'on etit coajurées bien plus sûrement en permettant la libre circulation des grains, — Tandis que de telles mesures décourageaient les a2;riculteurs, la réglementation tyrannique de la production n'encourageait pas les industriels, car l'Etat vérifiait à présent jusqu'au nombre des fils dans la trame des draps. Enfin les grandes compagnies commerciales qui subsistaient encore faisaient un tort considérable au trafic maritime : privilégiées, n'ayant pas à craindre la concurrence, elles somnolaient et jugeaient plus commode de restreindre les affaires que de les étendre, quitte, pour se dédommager, à augmenter les prix, qu'elles fixaient à leur guise.

Les finances publiques se trouvèrent à la fin du règne dans un désordre extrême. A la mort de Colbert, le déficit du budget était déjà de 16 millions, bien qu'on eût recouru à tous les expédients financiers. En 1697, les dépenses montent à près de 219 millions et les recettes régulières à 81 seulement; il faut donc se procurer les 138 millions qui manquent par les procédés pitoyables des « affaires extraordinaires ». Non seulement on crée et on vend par milliers de nouveaux offices, mais encore le Roi anoblit pour de l'argent, émet des billets dont il n'a pas de quoi rembourser un sol, fait banqueroute aux rentiers, emprunte, partant, à un taux de

plus en plus élevé, organise des loteries, engage les recettes des années à venir, surtout remanie les monnaies, enfin stupéfie les courtisans en faisant lui-même au sieur Samuel Bernard les honneurs de ses jardins ue Marly, « avec les grâces qu'il savoit si bien employer quand il avoit dessein de combler », et arrache par « cette espèce de prostitution » au banquier ravi l'énorme somme d'argent dont il a besoin.

En 1695, lut établi, à titre provisoire, un nouvel impôt qui dura jusqu'à la Révolution (sauf un court espace de temps, de 1698 à 1701) : la capitation. Tous les Français, depuis les princes du sang jusqu'au dernier manouvrier, se ' voyaient divisés en 22 classes dont la première payait 2000 livres, la seconde moins, et ainsi de suite jusqu'à la dernière, taxée à une livre. Mais en réalité le clereré se racheta moyennant une somme relativement faible, diverses provinces obtinrent de « s'abonner », c'est-à-dire de faire comme le clergé, et les grands et les puissants réussirent généralement, par influence, trafic ou habileté, à être peu taxés, en sorte que ce furent surtout les moins riches, manants, bourgeois ou nobles de campagne, qui continuèrent d'être chargés. Et de plus, après 1701, la capitation changea de caractère : les taillables furent imposés au marc la livre de la taille, tandis que les non-taillables, selon qu'ils étaient nobles, officiers ou bourgeois de villes franches, le fm-ent arbitrairement ou suivant certains tarifs spéciaux.

Enfin, à la capitation, s'ajouta, à partir de 1710, le dixième. C'était également un impôt sur le revenu, mais basé sur le revenu des bienfonds, des rentes, des offices, de l'industrie, et qui par conséquent frappait les privilégiés comme le peuple. Mais les hautes classes se rachetèrent du dixième comme elles s'étaient rachetées de la capitation, à peu près seules, les classes moyennes payèrent.

Sous Louis XIV, le clergé fut plus docile qu'il ne l'avait jamais été, et, le cas échéant, il eût peut-être soutenu Si^n

souverain contre Rome jusqu'au schisme inclusivement. Les Assemblées du clergé volèrent ce que le Roi voulut. Les jésuites mêmes semblèrent avoir beaucoup adouci leur ultramontanisme traditionnel, et ils enseignèrent sans récriminer les articles gallicans de 1682 dans leurs collèges. Par les prêtres, les enfants étaient élevés dans le respect religieux de la monarchie et le culte de Louis. Enfin le bas clergé était vraiment un rouage de l'u-tat : le curé présidait régulièrement à l'assemblée paroissiale où étaient réglées les affaires de la commune : répartition de l'impôt, entretien de chemins, assistance publique, etc. ; de plus il était chargé de recevoir les testaments, de lire au prône les édits, de communiquer les instructions agricoles; c'est par lui seulement que le peuple illettré des campagnes communiquait avec le reste du monde.

Quant aux nobles, sous Louis XIII déjà ils avaient perdu le souvenir de leur indépendance féodale : s'ils se révoltèrent alors, ce ne fut plus pour arracher au souverain que de l'argent. A plus forte raison, sous Louis XIV, ni prince, ni « grand » n'osera plus prétendre au moindre pouvoir réel : les gouverneurs de province, par exemple, seront magnifiquement payés, magnifiquement honorés, mais ils ne pourront déplacer une compagnie ou lever un sol sans la permission de l'intendant. Et le long règne du grand Roi ne verra qu'une seule conspiration nobiliaire, si même ce n'est pas là un trop gros mot pour qualifier la sotte tentative du chevalier de Rohan : d'accord avec une dame de Villers, deux gentilshommes normands : Préaux et Le Tréaumont, et un maître d'école des Provinces-Unies : Van den Enden, ce grand seigneur perdu de dettes, brouillé avec les siens, déclassé, avait imaginé de livrer Quillebœuf aux Hollandais pour de l'argent (1674): il paya de sa tête, ainsi que ses complices, cette trahison.

Et pourtant, Louis XIV se méfie, comme Richelieu, du corps de la noblesse. Il l'écarté de la politique, de l'admi-

nistration, autant que possible du haut clergé; il ne lui laisse d'autre issue que l'armée, — et le métier militaire, bien loin de rapporter, coûte généralement très cher... De plus, le Roi considère que c'est le devoir de tout gentilhomme que de venir lui faire la cour, et il n'accorde aucunes faveurs qu'à ceux qu'il connaît : pour « réussir », donc, il faut être courtisan, — et la vie de Cour est ruineuse...

La « maison » d'un homme de qualité doit se composer de soixante-quinze personnes au minimum, calcule le sieur Audiger en 1692; les écuries ne sauraient comprendre décemment moins de quatorze chevaux de carrosse « qui font deux attelages » et seize chevaux de selle pour Monsieur, sept chevaux de carrosse et quatre de selle pour Madame; letout reviendra à 63. 632 livres, valant plus de 200 000 francs d'aujourd'hui (à ce qu'il semble, car rien n'est moins sûr que cette évaluation), et non comprise la dépense des enfants, qui ont sept domestiques à leur usage, ni celle des châteaux. Treize ans plus tôt, Mme de Maintenon réglait au plus juste, en ménagère entendue, le budget de sa bellesœur qui n'était pas riche, et estimait nécessaires au service trois femmes, quatre laquais, deux valets de chambre et deux cochers, le tout revenant à 12.000 livres (oO 000 francs environ), non compris l'entretien de deux carrosses. Un simple conseiller, en 1675, nourrit un secrétaire, un écuyer, deux valets de chambre, un concierge, un maître d'hôtel, un ofBcier d'office, ime servante de cuisine, deux pages, six laquais, deux cochers, deux postillons, deux garçons de carrosse, quatre palefreniers, et il faut en outre, pour le service particulier de Mme la Conseillère, deux filles, une femme de chambre et quatre servantes. Il n'y a donc pas à s'étonner si M. de Pontchartrain fait vivre 113 domestiques, et si 146 serviteurs logent à l'hôtel de Nevers : pour un grand seigneur, c'est une sorte d'obligation sociale que d'entretenir une véritable armée de « gens m. Encore, avec un personnel si nombreux, est-on fort mal servi, car pour rien au monde un valet de chambre ne consentirait à apporter

la collation, par exemple, ni une femme de chambre à allumer le feu : en l'absence de son maître d'hôtel, il faut que M le marquis se passe de dîner, et l'on sait comment tel des gens de Mme de Sévigné aime mieux se faire jeter à la porte que de faner quand il n'a pas été engagé pour cela. Pourtant, à l'ordinaire, les serviteurs se succèdent de père en fils au service du maître et de ses enfants. Celui-ci signe à leurs contrats, emploie leurs garçons, dote leurs filles ; ils vieillissent et meurent chez lui comme ils y sont nés, car on rougirait de renvoyer de vieux serviteurs âgés et impotents, et pour qu'ils n'aient pas l'humiliation de recevoir l'aumône, on leur confiera quelque sinécure : porter le livre de messe à l'église, par exemple... Mais, encore une fois, quoique les « gens » ne soient guère payés (quand ils le sont), il en coûte cher pour entretenir de telles « maisons ». Même un gentilhomme résolu à mener « petit train », à Paris, en 1692, ne saurait se tirer d'affaires à moins de 5 à 6.000 livres, s'il en faut croire Audigerdéjà cité. A plus forte raison, pour vivre à la Cour, il faut donc être riche, et, comme il n'est guère pour un gentilhomme d'autre moyen de le devenir que quelque fructueuse mésalliance ou la faveur du Roi, la noblesse de campagne, qui ne peut espérer ni l'une ni l'autre, meurt plus ou moins de faim.

Car la « noblesse », ce n'est pas seulement cette luxueuse aristocratie qui brille à Versailles, c'est encore cette multitude de hobereaux dont les manoirs, moitié fermes et moitié châteaux, couvrent le sol de la France. La condition de ceux-là est généralement peu enviable. N'ayant pas les privilèges des gens bien en Cour, ils payent depuis 1701 la capitation, depuis 1710 le dixième, et de tous temps ils ont payé la dîme, et même la taille dans les pavs de taille réelle où cet impôt porte sur les biens et non sur les personnes. Or, depuis Louis XIII, le revenu des terres a diminué encore; beaucoup de hobereaux ne trouvent même plus de métayers pour faire valoir leurs propriétés (aussi bien, ils manquent de capitaux pour se procurer le matériel nécessaire) : comment entretenir « noblement » des

fami 1 les de quinze ou dix-hui t entants comme ils en ont souvent, comment envoyer les garçons à l'armée, comment marier les filles ? D'aucuns se voient réduits à labourer eux-mêmes leurs champs et s'en vont offrir au marché leurs volailles et leurs légumes, l'épée au flanc et le panier au bras ; et pour presque tous les autres, c'est, sinon la misère, du moins les dettes, la lutte contre les huissiers qui opèrent maintenant contre le noble sans plus de danger pour leurs épaules que contre le manant, la gène qu'on essaye de masquer : la fille de ferme qui devient chambrière quand arrive un visiteur, et le petit bouvier dont on fait un laquais, les poulets étiques baptisés poulardes, le cheval de charrue promu genêt d'Espagne... Il n'est rien de plus ridicule qu'un baron de province aux veux des gentilshommes de Versailles : la vanité des Sotenville, des Pourceaugnac, des La Crasse et des d'Escarbagnas, leurs habits du « temps de ma mère grand' », leurs châteaux ouverts à tous les vents, leurs repas ridicules, tout cela emplit les mémoires et la littératm*e. Et, dans TEtat, le hobereau de campagne n'est plus guère que l'habit-ant le plus notable de son hameau.

C'est par la haute magistrature, par la « noblesse de robe », que se renouvelle la « noblesse d'épée », à mesure qu'elle s'éteint ainsi.

La caste des « officiers » s'est en effet confirmée depuis Louis Xin. Colbert et le Roi avaient projeté tout d'abord de la détruire, le ministre parce que la vénalité des charges lui semblait (comme à tout le monde) un abus criant, et Louis XIV pour cotte raison-là aussi, mais surtout parce qu'il se rappelait, comme il le dit dans ses mémoires, que « l'élévation des Parlements en général avait été dangereuse à tout le royaume pendant sa minorité ». Des edits ont donc été rendus en 1665, 1669 et 1671, qui abaissaient le prix des offices et semblaient préparer ainsi leur rachat par l'Etat. Mais, sur ces entrefaites, la guerre de Hollande a éclaté et, loin de supprimer des offices, il a fallu en créer de nouveaux afin de se procurer de Targent.

Il s'est trouvé toujours des gens pour en acheter. Le rêve de tout Français, c'est dès lors de gagner assez de bien pour jouir d'une petite aisance et acquérir quelque « office » qui lui vaudra de la considération ; tout marchand souhaite que son fils puisse abandonner le négoce, devenir, un jour, fonctionnaire (si l'on peut dire), et de la sorte s'élever dans la société. Car les a officiers » forment un véritable « ordre », une classe supérieure à celle des bourgeois : un président au Parlement et un petit huissier de campagne sont de la même caste, en effet, quelle que soit la distance qui les sépare, tout de même qu'un archevêque et un curé.

Plusieurs des grandes charges des Cours souveraines confèrent à leurs possesseurs la noblesse personnelle; quelquesunes, même, la noblesse héréditaire (voilà la « noblesse de robe » ) . Aussi un office de président à mortier au Parlement de Paris vaut-il 350.000 livres en 1665, 500.000 en 1684 (1.500.000 ou 2.000.000 de francs d'aujourd'hui, peut-être); la même charge au Parlement de Rouen vaut 150.000 livres environ ; à celui de Bordeaux, de Rennes ou de Dijon, 120.000 livres; à celui de Rouen, 150.000. L'office de conseiller est estimé 100.000 ou 90.000 livres au Parlement de Paris; 52.000 à celui de Dijon; 48.000 à celui de Rouen; 22.000 à celui de Bordeaux. L'office de premier président à la Chambre des Comptes de Paris vaut 400.000 livres; à la Chambre des Comptes de Rouen, 150.000 ; à celle de Dijon, 130.000. Au Châtelet de Pai'is, la charge de lieutenant civil vaut 400.000 livres ; celle de lieutenant criminel, 200.000... Il faut donc être bien riche pour acheter une de ces grandes charges — si toutefois on en trouve l'occasion, car elles ne sortent guère des mêmes familles, — d'autant plus que leurs revenus sont minces ; mais de quelle autorité sociale sont revêtus ceux qui les détiennent ! En province, le premier président du Parlement fait une entrée solennelle, comme un prince, au bruit du canon, en passant sous des arcs de triomphe à ses armes ; les plus grands personnages lui cèdent le pas; quand il meurt, toutes les cloches sonnent...

(Certes, les Cours souveraines ont bien changé de ton, depuis la Fronde ; elles ne se risqueraient plus à se dresser hautement en face du souverain; en 1673, le Roi a réduit à peu de chose leur fameux droit de remontrances ; et, même en matière de justice, la compétence des Parlements se trouve singulièrement diminuée par le pouvoir que s "arroge l'intendant, toujours appuyé en haut lieu, d' « évoquer » telle ou telle affaire pour la trancher lui-même ou la soumettre au Conseil. Mais l'influence morale, la situation sociale des officiers restent considérables. Inamovibles, propriétaires de leurs charges, sachant que leur avancement ne dépend que de leur propre fortune et qu'ils deviendront de conseiller président ou d'huissier greffier, si leurs moyens le leur permettent et sans que le ministre y puisse rien, le gouvernement n'a presque pas d'action sur eux. Voilà pourquoi ce qu'il y a de plus difficile pour Louis XIV, monarque « absolu ». c'est de se faire obéir par ceux qui jugent et administrent en son nom.

Au début du xvii* siècle, le peuple n'inspirait aucun intérêt. Quand, aux Etats généraux de 1614. Savaron lançait cette éloquente apostrophe : « Que diriez-vous, Sire, si vous aviez vu, dans vos pays de Guyenne et d'Auvergne, les hommes paître l'herbe à la manière des bestes? », les magistrats ses collègues, amateurs de belles harangues à la romaine, admiraient ce mouvement oratoire... En réalité, le vilain leur semblait une sorte d'animal domestique, à peu près comme naguère l'esclave nègre au planteur. Richelieu a eu des mots terribles, tel celui-ci : « Tous les politiques sont d'accord que, si les peuples étoient trop à leur aise, il seroit impossible de les contenir dans leur devoir. » Dans Heraclius, Corneille avait fait tout d'abord, de la femme qui sauve le fils de l'empereur en livrant son propre enfant, une simple nourrice ; mais, à la réflexion, tant d'héroïsme lui parut trop beau pour une femme du peuple : alors la nourrice passa gouvernante. Et que, dans Phèdre, par exemple,

Œnone soit si aveuglément dévoué à sa maîtresse, personne ne songe même à le remarquer : cela est trop naturel, Œnone étant une personne du commun et Phèdre une prin-

\ cesse. Le vilain n'est pas pitoyable : il est ridicule. Avec quelle grâce la bonne Sévigné se moque des Bas-Bretons,

; ces « sottes gens » qu'on envoie à la guerre !

Ils ne peuvent comprendre l'exercice ni ce qu'on leur défend. Quand ils avoient leurs mousquets sur l'épaule et que M. de Chaulnes paraissoit, s'ils vouloient le saluer, l'arme tomboitd'un côté et le chapeau de l'autre; on leur a dit qu'il ne falloit point saluer : le moment d'après, quand ils étoient désarmés, s'ils voyoient passer M. de Chaulnes, ils enfonçoient leurs chapeaux avec leurs deux mains et se gardoient bien de le saluer. On leur a dit que, lorsqu'ils sont dans les rangs, ils ne doivent aller ni à droite, ni à gauche : ils se laissoient rouer, l'autre jour, par le carrosse de M. de Chaulnes, sans vouloir se retirer d'un seul pas, quoiqu'on pût leur dire,..

Pourtant, La Bruyère, qui avait vu l'année la plus affreuse du règne de Louis XIV dans une des régions de la France les plus misérables, a écrit pour la postérité ses lignes pathétiques :

L'on voit certains animaux iarouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé...

Et à leur tour, Vauban, Fénelon, beaucoup d'autres encore, dans les dernières années de Louis XIV, donneront, comme La Bruyère, des témoignages de leur émotion. C'est que le Grand Siècle n'a pas duré aussi longtemps que le Grand Roi : par leurs larmes en prose, leur tendresse, leur pitié

nouvelles, les derniers écrivains du règue annoncent le triomphe de la « sensibilité » et de Jean-Jacques Rousseau

Dans les corporations du moyen âge, la liaison était intime entre le patron et l'ouvrier, entre le maître et l'ancien apprenti devenu compagnon. Le compagnon était souvent membre de la confrérie; il pouvait même devenir l'un des jurés qui gouvernaient le métier ; en cas de maladie ou de chômage, il pouvait être aidé par la boite ou aumône de la corporation... Mais, de siècle en siècle, le fossé s'est creusé entre maîtres et compagnons. Exclus peu à peu de l'association des patrons, les ouvriers s'unissent maintenant en des sociétés secrètes que l'Uglise réprouve et que ia Compagnie du Saint-Sacrement poursuit parce que les rites de l'initiation et le serment de ne rien révéler à son confesseur, que prête l'affilié, sont sacrilèges. On connaît mal encore ces associations occultes, sorte de syndicats ouvriers dressés contre !e syndicat patronal qu'est devenue la corporation : les « compagnons du Devoir n, par exemple, ont des signes de reconnaissance, un mot de ralliement, une caisse commune alimentée par les cotisations des adhérents; à l'occasion, ils décréteront la grève pour obtenir une augmentation de salaire ou la réintégration d'un camarade, et pour imposer au maître telle ou telle condition...

Nomade, l'ouvrier ne se loue que pour peu de temps, parfois une journée, et fait gaiement son tour de France. Il travaille dans la boutique, au fond de la rue étroite, puante et obscure, tout comme le maître, six heures, huit heures, douze heures, quatorze heures, selon la durée du jour, — à moins qu'il ne préfère s'engager à la manufacture (celle des Van Robais occupe 1.500 ouvriers en 1715), ou qu'il n'aime mieux ouvrer en chambre, en dépit des défenses, dans la pièce aux murs nus, meublée d'un coffre, de quelques casseroles, d'une paillasse et d'un matelas recouverts d'une serge verte sinon d'une tirelaine noire et blanche, mais rarement ornée d'une vieille toile en guise de rideau de fenêtre, où !e

« chambreland », comme on le nomme, loge avec sa femme et ses enfants.

En 1700, dans la région d'Amiens, les ouvriers des manufactures de serge gagnent au plus six sous par jour; les mineurs de Saint-Etienne ont quinze à seize sous. Vauban estime que les artisans des grandes villes touchent en moyenne douze sous. Et le pain vaut environ un sou la livre (Sagnac).

Le paysan vit moins libre que l'ouvrier nomade, son contemporain, qui n'est pas comme lui enchaîné à la glèbe. Mais il n'est pas, en moyenne, plus imposé qu'aujourd'hui. Il paye la redevance au seigneur, l'impôt au Roi, et la dîme à l'Eglise qui est sa plus lourde charge ; encore ne l'est-elle point tant qu'on pourrait le croire, car elle ne correspond pas au dixième de la récolte et se perçoit généralement de la onzième à la seizième gerbe. Certes, il peut arriver que les troupes qui passent réquisitionnent ses vivres, volent ses poules ou saccagent son champ, ou encore qu'on l'ai'rache au labour et à la moisson pour l'envoyer au loin à la corvée : refaire une route ou construire des fortifications. Mais les passages de troupes ne sont rien moins que fréquents, sauf dans les provinces frontières, et la corvée est très rare, sous Louis XIV. Et ce qui tourmente le paysan, ce n'est pas tant l'impôt que la façon dont on le perçoit; c'est aussi que le blé et le vin se vendent mal ; et enfin c'est parfois la crainte de la bande noire des gens d'affaires : usurier de village, huissier, agent des fermiers généraux, archers qui n'attendent que l'occasion de saisir impitoyablement ses bestiaux, ses meubles, ses instruments de culture.

Il est assez ordinaire de pousser les exécutions jusqu'à dépendre les portes des maisons après avoir vendu ce qui était dedans; et l'on a vu démolir pour en tirer les poutres, les solives et les planches qui ont été vendues cinq ou six fois moins qu'elles ne valaient, en déduction de la taille. (Vauban, 1707.)

Et puis il y aies années de crise, 1698, 1709 surtout, où

la famine s'ajoute à la guerre : et à ces moments-là, la misère do certaines régions paraît navrante. En 1698, dans la Beauce, « quoique ce soit le meilleur pays du monde pour le rapport du froment », le paysan se contente de pain d'orge ou de seigle mêlé d'un peu de blé, et vend le reste de sa récolte pour payer ses impositions ; seuls, les riches peuvent faire quelques salaisons après la moisson. Dans la région de Rouen, sur 700. OUO paysans, « il n'y en a pas 30.000 qui mangent du pain à leur aise et couchent autrement que sur la paille ». Ceux de la Marche, « noirs, livides, et presque tous hideux », se réfugient en Catalogne et « retrouvent, quand ils reviennent chez eux, leurs châtaignes et leurs raves, dont ils se novirrisseni aussi bien que leurs bestiaux ». Ceux d'Auvergne vivent dans leurs étables pour ne pas mourir de froid. Ceux de Riom se sustentent d'huile de noix, « et c'est presque la seule nourriture, ce qui est étonnant, vu que le pays est d'ailleurs si abondant; mais les impositions dont les peuples sont chargés ne leur permettent pas de jouir des biens naturels de leur patrie »... Toujours en 1698, l'intendant du Berry écrit cette phrase qui fait peine :

11 n'y a point de nation phis sauvage que ces peuples; on en trouve quelquefois des troupes à la campagne, assis en rond au milieu d'une terre labourée, et toujours loin des chemins; mais, si l'on en approche, cette bande se disperse aussitôt...

« Vos peuples meurent de faim, dira en 1709 Fénelon à Louis XIV. Au lieu de tirer de l'argent de cepamTe peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions... »

Toutefois il faut noter que ces témoignages, dont on s'est servi pour tracer de trop noirs tableaux, se rapportent à des années de misère exceptionnelle et de famine : les pays les plus grevés d'impôts ont, à d'autres moments, un autre aspect, et à plus forte raison les pays de taille réelle ou les pays rédimés (cf. Marolles et les récits de voyages). On y peut voir des paysans revêtus encore de ces

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beaux habits qui constituaient alors, avec les meubles de la maison, les animaux el la terre, toute la fortune (car il j avait peu d'argent comptant dans les campagnes et l'on ignorait les valeurs mobilières). La femme porte quelque belle coiffe, un corsage passementé à manches de couleur, une cotte garnie de velours, un tablier de tafïetas, un anneau au doigt, un demi-ceint à la taille, d'où pendent les clefs. L'homme a un grand chapeau, des bas et des souliers, un bon manteau contre le froid ; il cuit son pain, cueille ses légumes, trait sa vache ou sa chèvre, gave ses volailles, sale son porc : il n'est pas malheureux, parfois bien plus à l'aise que le hobereau, son seigneur. En Normandie, les documents n'attestent aucune misère, si ce n'est dans ces années de famine dont nous venons de parler, et cette province est pourtant celle que l'on cite ordinairement comme la plus éprouvée, — celle qui paye, en tous cas, les plus lourdes redevances : taille personnelle, ustensiles pour les armées, gabelle par impôt (plus incommode encore que par devoir)...

Et puis, dans les pays les plus pauvres, on rencontre souvent, au milieu de prairies florissantes, de champs bien cultivés, de gras pâturages, quelque belle ferme aux solides murailles, dont les habitants respirent l'aisance et la paix : c'est la « terre » de quelque seigneur influent, qui protège ses métayers par intérêt certes, et pour augmenter son revenu, mais aussi par orgueil, et même par charité, parce qu'ils lui « appartiennent» et que c'est le devoir traditionnel du gentilhomme de protéger ses vassaux comme il protège ses domestiques, ses gens, sa « maison »...

Enfin, si à la fin du règne les classes rurales sont çà et là misérables, il y a d'autre part des exemples de prospérité inouïe. A Honfleur, par exemple, les maisons d'armateurs doublent d'importance. Saint-Malo, grâce au trafic des galions d'or et au commerce des mers du Sud (Amérique du Sud, Pérou, etc.), ouvert depuis que la succession d'Espagne appartient aux Bourbons, se rebâtit magnifiquement, arme

LE ROYAUME 60US LOUIS XiV 383

la (lotte avec laquelle Duguay-Trouin ira bombarder Rio-de- Janeiro, fait au Roi un prêt d'une cinquantaine de millions, entretient une nuée de corsaires...

Et c'est pourquoi quelques années de repos et de paix suffiront pour ramener l'abondance et la prospérité dans le i royaume fatigué ; jamais peut-être notre nation ne s'est épa- ) nouie avec plus de vitalité que dans les premières années de la Régence : l'eùt-elle pu si le pays eût été, en 1715, épuisé comme on l'a dit? \

La France de Louis XIV, fortement trempée par la discipline catholique, a supporté les épreuves qui l'ont laissée si glorieuse et si grande avec autant de stoïcisme que les a supportées son Roi.

OuvR.^GES A CONSULTER : A. Babeavi. Voyaqeurs en France... (1883) : La ville... La province... La vie rurale sous l'Ancien Régime (l882-9i). — Baudrillart, Les populalions agricoles de la France (18S0-93). — A. Berton, L'impôt de la capilalion (1901). — Bonnassieux, Les grandes compagnies de commerce (1892). — Th. Chapais. Jean Talon... (1904), voir la bibliographie. — Glamageran, Histoire de l'impôt en France (1867-1876). — P. C.\èmfin1, Histoire de Colbert... (1892). — Yic\ip\ng, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV {Documents inédits). — F. Dumas, dans Mémoires de l Académie... de Toulouse (1908). — Fléchier, Mémoires sur les Grands-Jours d' Auvergne (éd. de 1856). — Glasson Histoire du droit et desinstitutions en France, t.- VIU (1903). — Hauser, Les compagnonnages d'arts et métiers à Dijon (1907) ; cf. Revue d'histoire moderne il908). — Lardi, La capilalion dans les pays de taille personnelle (1906). — Lavisse, dans la Revue de Paris (1896. 1897, 19ol) : et Histoire de France déjà citée. — Martin Saint-Léon, Histoire des corporations et métiers... (I8H7) ; Le compagnonnage... (1902). — Sagnac, Histoire de Fraiice, sous la direction d'L. l^;i\isse, t. VII, i (1908). — Ph. Sagnac, La politique commerciale de la France... (1697-1713). dans Revue liist., juill.-août 1910. p. 265 sq. — Etc.

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