CHAPITRE
1. Richelieu et Louis XIII. — II. Affaires de Valteline et révoltes des protestants. — III. La Reine contre le Cardin;^! ; lîuckiriwham ; Ghalais. — IV. Ruine du parti protestant, — V. Affaire» do iviauloue; journée des Dupes; conspiration de Montmorency.
Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, né ie 9 septembre 158a, était le troisième enfant mâle d'un gentilhomme poitevin d'assez bon lieu, et de Suzanne de La Porte, fille d'un avocat au Parlement de Paris. Le premier de ses frères devait être d'épée, le second, Alphonse, d'li,glise, et lui-même, destiné tout d'abord à porter les armes comme son aîné, reçut à l'académie du sieur de Pluvinel l'éducation d'un jeune courtisan. Mais, un beau jour, Alphonse de Richelieu s'étant démis de l'évèché de Luçon pour entrer aux Chartreux, Armand dut se résigner à embrasser la carrière ecclésiastique afin que ce pauvre évêché ne sortît point de sa maison. Sans doute cette résolution lui coûta-t-elle; néanmoins, l'ayant prise, il la soutint fermement, car, outre qu'il n'était pas d'un caractère à se consumer en regrets vains, il songea apparemment que l'Eglise n'était pas, pour réussir, un plus mauvais moyen que l'épée, — au contraire. Donc il fit d'excellentes études théologiques à l'Université ; après quoi il fut nommé évêque de Luçon, en 1606, à vingt ans, cinq ans avant l'âge canonique. Certes, pour un jeune prélat
tout bouillant d'ambition comme il était, ce n'était pas un trop brillant bénéfice que cet évèché de campagne, « le plus vilain évèché de France, le plus crotté et le plus désagréable », ainsi qu'il l'appelle ; mais il était très décidé à prendre tous les moyens de n'y pas demeurer longtemps.
A vrai dire, le premier qu'il choisit pour cela n'était pas bon. Au lendemain de la mort d'Henri IV, il crut bien faire d'adresser à la Reine les protestations d'une fidélité si extrême, que son frère, qui vivait à la Cour, les jugea ridicules et refusa de les faire parvenir. Vainement le jeune M. de Luçon accourut lui-môme à Paris : en dépit des intrigues qu'il y sut nouer tout aussitôt, il ne put obtenir la moindre place dans le nouveau gouvernement; et, comme sa pauvreté ne lui permettait pas le séjour de la Cour, ii lui fallut reprendre le ciiemin de sa province, assez penaud, et simple évêque comme devant.
Il ne se retira pas dans son diocèse, où il s'ennuyait, mais au prieuré de Coussay, près de Alilhau, qui lui appartenait. El là que faire, sinon écrire à tout le monde, s'ingénier à plaire, travailler à rendre des services, s'efforcer de se créer des amis? C'est à quoi il passa quatre longues et mortelles années, et ce qui lui valut d'être délégué par sa province aux ntatsde 1614. Nous avons dit quel rôle il joua dans les querelles des trois ordres. Mis en évidence par ses sermons, par ses discours et par son habileté, ses admirateurs et ses amis réussirent à le faire nommer aumônier de la jeune reine Anne d'Autriche, dont on montait alors , la maison. Bientôt il sut s'insinuer dans las bonnes grâces des Goncini ; il était l'ami de Barbin : par Barbiu il devint l'ami de Léonora, et par Lôonora, ministre en 1616... Quand on voit, sur le fameux tableau où Philippe de Ghampaigne l'a peint au temps de sa gloire, ce maigre et fier visage encadré de cheveux noirs, ces yeux dédaigneux sous ces sourcils élevés, l'air de hauteur et le port impérieux de M. le Cardinal, duc de Richelieu, il est assez piquant
d'imaginer ce 'eune M. de Luçon, si patient à subir la grosse Marie de Médicis, si attentif à courtiser la fantasque maréchale d'Ancre, si diligent à se créer des relations, si désireux de plaire, si souple, si tenace et si calculé. Durant les cinq mois qu'il reste au pouvoir en 1616-1617, avec quelle patience il endure les rebuffades de Concini! il lui écrivait en termes presque plats (au début, tout au moins), et qui marquaient un dévouement si compromettant, que ceux qui saisirent les papiers du maréchal prétendirent un instant englober l'évêque dans le procès. Mais, dans les derniers temps de son ministère, Richelieu avait su se ménager quelques appuis auprès du Roi, et l'on se contenta de le reléguer à son prieuré de Coussay.
Il s'y adonna aussitôt à la théologie avec un zèle des plus rassurants : « réduit en un petit ermitage », il se proclama résolu désormais à « couler douccmeiiL le temps parmi ses livres et ses voisins ». Pourtant le Conseil apprit qu'il entretenait des intelligences secrètes avec la Reine- Mère, et le Roi, furieux, l'envoya poursuivre ses chères études dans son diocèse, puis le relégua en Avignon. Nous avons dit comment il fallut bientôt l'envoyer à Angers calmer Maine de Médicis, et comment, s'étant emparé de l'esprit de cette dame sur le retour, il le dirigea au mieux de ses propres intérêts, s'imposa lentement par son génie, mais surtout par son intrigue, à la Cour et au Roi même, et comment, entré au Conseil à grand'peine, il s'en rendit le chef en quatre mois.
Le plus beau portrait de lui qui existe n'est ni peint, ni sculpté, ni gravé, mais écrit par le cardinal de Retz au chapitre ii de la deuxième partie de ses Mémoires :
[Richelieu] étoit homme de parole où un grand intérêt ne l'obligeoit pas au contraire, et, en ce cas, il n'oublioit rien pour sauver les apparences de la bonne foi. Il n'étoit pas libéral, mais il donnoit plus qu'il ne promettoit, et il assaisonnoit admirablement les bienfaits. Il aimoit la gloire beaucoup plus que la morale ne le permet ; mais il faut avouer qu'il n'abusoit qu'à proportion
RICHELIEU ?.a
de son mérite de la dispense qu'il avoit prise sur ce point de l'excès (le pon ambition... Il étoit bon ami ; il eut même souhaité d'être aime du peuple; mais quoiqu'il eût de la civilité, l'extérieur et beaucoup d'autres parties propres à cet effet, il n'eut jamais le je ne sais quoi, qui est encore en cette matière plus requis qu'en toute autre... 11 distinguoit plus judicieusement qu'homme du monde entre le mal et le pis, entre le bien et le mieux, ce qui est une grande qualité pour un ministre. Il s'impatientoit trop facilement dans les petites choses qui étoient préalables des grandes ; mais ce défaut, qui vient de la sublimité de l'esprit, est toujours joint à des lumières qui le suppléent. Il avoit assez de religion pour ce monde. Il alloit au bien, ou par inclination, ou par bon sens, toutefois que son intérêt ne le portoit pas au mal, qu'il .connaissoit parfaitement quand il le faisoit... Enfin, il faut confesser que tous ses vices ont été de ceux que la giande fortune rend aisément illustres, parce qu'ils ont éfé de ceux qui ne peuvent avoir pour instruments que de grandes vertus.
Il ne faut qu'ajouter quelques traits à ce portrait pour y avoir l'homme tout entier. Et d'a}3ord Ricliclieu, on le sait, aeut pas précisément une âme d'ascète : il voulut passionnément tout ce que les hommes estiment ordinairement que la vie peut procurer de satisfactions. Il ne se contenta pas d'être puissant; pour en jouir, il lui fallut étaler à tous les veux son pouvoir. Il aima de paraître : du temps qu'il était évêque de Luçon, il avait pris un gentilhomme pour maître d'hôtel, bien qu'il eût à peine de quoi vivre : « Cela fait bien, disait-il, il dirige la maison et reçoit la com.pagnie ». Il aima le luxe, le faste et la dépense, — et l'argent, puisqu'il amassa une fortune immense (3 millions de livres de revenu, qui correspondraient peut-être à 12 millions d'aujourd'hui), — et les honneurs, puisqu'il collectionna toujours les titres avec ardeur, — et les femmes, qui, elles, ne le goûtèrent point du tout. Comme les hommes de son temps, il ne lui suffit point d'être honoré dans sa personne et il voulut l'être également en sa « maison » : son frère devint par lui, de simple chartreux, archevêque de Lyon, cardinal, grand-aumônier de France, et prit très bien tout cela; de ses nièces, il fit une duchesse et une princesse du
sang*; il plaça royalement ses neveux et ses cousins. Son orgueil fut immense et insatiable : il prétendit être le premier personnage du royaume après le Roi ; il prit le pas sur les princes du sang, même chez lui ; un jour, peu avant sa mort, il osa recevoir la Reine sans quitter son fauteuil, et comme, loin de s'excuser sur la maladie, il lui déclarait qu'elle ne devait point trouver insolite son procédé, puisqu'on Espagne les cardinaux avaient le fauteuil devant les reines, Anne d'Autriche lui l'épliqua avec bonheur qu'elle avait oublié les usages espagnols et qu'elle était aujourd'hui Française... Joignez que Richelieu n'était pas seulement orgueilleux, il était « glorieux », bref il avait toutes les vanités, y compris celle d'auteur. Du moins, cette dernière paraît bien pardonnable : sans doute il n'était pas précisément un poète ni même un auteur dramatique, ce terrible homme qui joua pourtant de si belles pièces diplomatiques et guerrières sur « la scène de l'Europe », mais qu'il eût du talent et qu'il sût écrire, la prose de ses dépêches et de ses rapports en témoigne ; et, après tout, n'est-ce pas encore un beau travers pour un grand ministre que d'aimer à l'excès la littérature?
Or cette ambition, cet appétit magnifique de M. le Cardinal furent servis par une énergie sublime. Richelieu était un homme sans aucune faiblesse, et, notamment, sans aucune pitié. Il n'avait pas de « cœur », comme on dit. Il montrait bien, à l'occasion, une certaine sensibilité larmoyante, mais « toute en surface », et qui, en somme, « ne i'écarta jamais de la ligne que ses calculs lui avaient tracée ». Il ne se détendait qu'assez rarement en présence de ses familiers, mais alors il se laissait aller à une grosse jovia-
1. Richelieu avait, deux sœurs aînées : 1° Françoise, morte en ÎG15, mariée à René de Vignerot dont elle eut un fils qui devint général des galères, et une fille, Marie-Madeleine, mariée le 26 novembre 1620 à Antoine de Combalet (neveu de Luynes), et qui devint plus tard duchesse d'Aiguillon ; 2» Nicole, mariée à M. de Brézé, dont elle eut une fille qui épousa en 1640 le futur « grand Gondé », et un fils qui fut amiral de France.
lité ecclésiastique, et il riait ionyiiement des facéties de Boisrobert. D'ailleurs, étant sujet à des défaillances physiques, à des découragements nerveux qu'il cachait avec peine, il ne put jamais rester indifférent à la moindre piqûre d'amourpropre; c'est ce que Retz appelle « le faible de ne point mépriser les petites choses », et ce que Talleraant exprime lorsqu'il écrit que le Cardinal « n'avoit pas le don de ne pas s'étonner ». Mais quand on sait que, jusqu'à sa mort, Richelieu fut torturé par des maux de tête violents — il appelait sa tête « la plus mauvaise tête du monde », — • qu'il souffrait abominablement d'une maladie de la vessie, qu'il avait sans cesse des hémorroïdes et des furoncles, et qu'ainsi ce fut un malade qui dut lutter durant toute sa vie et sans un instant de répit, non seulement [contre les ennemis de la France, mais contre l'entourage même de Louis XIII, les intrigues de Cour, les complots, l'assassinat, — alors on se sent pris d'une admiration sans bornes pour cet inexorable Cardinal qui domine toute son époque, et, drapé dans sa pourpre, tout rouge, passe dans l'histoire comme un héros de Corneille.
Tout le monde détestait Richelieu (et son impopularité lui a survécu : voyez quel rôle il joue ordinairement dans notre littérature populaire moderne) ; c'est le propre de ces génies despotiques que d'inspirer l'antipathie avec l'admiration. Il avait bien cherché, au début, à se créer des amitiés, mais son silence même opprimait. Les femmes, toutespuissantes à la Cour romanesque et galante de Louis XIII, le haïssaient : il ne savait point leur parler. Eut-il quelques amis? Le chanoine Fancan trahit sa confiance, et La Valette, Bullion, les Bouthiliers, Servien, Chavigny, cet archevêque de Sourdis même, qu'il préféra durant un temps à tout son entourage, le servirent par intérêt et parce qu'on savait qu'il soutenait fidèlement ses créatures... Mais qui donc l'aima, à part le Père Joseph Le Clerc du Tremblay, la fameuse « Eminence grise » ?
Fils d'un président au Parlement et ambassadeur à Venise,
arrière-petit-fils d'un maréchal de France, le P. Joseph avait paru à la Cour et fait la guerre avant que d'entrer aux Capucins en 1599. Sa foi ardente, son imagination enthousiaste et les chimères qu'il roulait dans sa tête ne l'empochèrent jamais de se comporter comme le plus rusé des agents diplomatiques. Durant une bonne partie de sa vie, il rêva d'organiser une croisade contre le Turc et il crut y travailler. On vit dans toutes les Cours d'Allemagne et d'Italie, où le Cardinal l'employait, sa robe de bure, ses gros yeux sérieux sous ses sourcils en touffes, et la barbe rousse et: hirsute qui emplissait son capuchon et dont Richelieu avouait « qu'il ne connaissoit homme au monde qui la put faire, bien qu'il y eûL belle prise ». De 1633 à 1638, année de sa mort, il vécut ordinairement auprès du Cardinal, qui se déchargea sur lui du soin de communiquer les instructions aux agents secrets et aux ambassadeurs. Le P. Joseph aimait Richelieu parce qu'il l'avait deviné : au temps où son grand homme n'était encore qu'un pauvre évêque « crotté », déjà, comme dit M. Hanotaux, « son âme attentive se penchait sur cette jeune et élégante destinée »... Mais les grands humiliés, les dames ennemies, les robins méprisés, le peuple surchargé d'impôts, tout le monde, à part le P. Joseph, détestait M. le Cardinal.
Le Roi, lui, n'avait pas pour ce ministre, qu'il admirait de toutes ses forces, la haine qu'on a dite, mais peut-être ne sentait-il pas pour lui beaucoup de sympathie. S'il le gardait, c'était parce que Richelieu rendait des services au royaume, et parce que Louis XIII préféra toujours son devoir de roi à sa commodité personnelle. Et cela n'est pas d'une âme médiocre. Au reste, on sait aujourd'hui que le fils d'Henri IV n'a pas été ce fantoche mélancolique et falot des anciennes histoires. Certes, son premier aspect n'était pas réjouissant: toujours vêtu d'étoffes neutres et ternes, même quand la mode voulait que les courtisans fussent couverts de rubans, de franges dorées et de clinquant, pauvre danseur, et qui prenait encore des leçons de ballet à vingt-deux ans,
il apparaissait d'une maigreur affligeante, avec une grosse tête couverte d'une chevelure en broussailles, et sa bouche toujours ouverte sous son grand nez bourbonnien, sa lèvre inférieure légèrement pendante ne contribuaient pas plus à donner de l'esprit à sa longue figure, que son bégayement de la vivacité à sa conversation... Mais sa faiblesse morale, sa méfiance découragée, sa mollesse, autant de légendes.
En 1624, le Roi est un garçon de vingt-trois ans, actif, violent, dispos, — « sport », comme nous disons aujourd'hui, — qui se dépense passionnément à voler le héron ou la perdrix, à courre le cerf ou le sanglier, — Saint-Simon le père o'jtiendra la charge de premier écuyer pour avoir trouvé le moyen de l'y faire relayer plus vite, — ou encore à jouer à la paume, à canoter, à tirer aux armes, à monter à cheval, etc. Sans doute doit il souffrir dès lors de l'entérite dont il mourra mais il faut bien que son tempérament ne soit point si mauvais, puisqu'il résistera durant quarante-deux ans aux soins qu'en prendront les médecins; et, en une seule année, le D'" Bouvard infligera à Sa Majesté quarante-sept saignées, deux cent douze purges et deux cent quinze lavements.
Au moral, Louis XIII n'est pas plus languissant qu'au physique. Assurément, ce n'est pas un « intellectuel » : jamais il n'ouvre un livre. Quand il ne chasse pas, il menuise, il maçonne, il imprime, il tourne, il forge, le tout fort adroitement; naguère encore, il usait ses heures à des jeux d'enfant, à imiter « les artifices des eaux de Saint-Germain par de petits canaux de plume », à cultiver des pois verts qu'il envoyait vendre au marché, à larder les viandes avec l'écuyer Georges, à construire des châssis en compagnie de M. de Noyers ou à faire cuire des confitures tout seul ; un jour, pour se distraire, il rasera la barbe à plusieurs de ses officiers. — Mais, avec cela, Louis XIII est brave comme Henri IV, son père, pour qui il a eu dès l'enfance un véritable culte, et qu'il s'eflorce d'imiter dans ses allures avec une gaucherie touchante, « pensant faire le bon compagnon », sinon dans ses mœurs où l'on sait assez, au contraire, que sa retenue
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fut toujours extrême et même, après son mariage, excessive. Il s'intéresse passionnément aux choses militaires; toute sa jeunesse, il a étudié la manœuvre et la tactique avec des soldats d'argent qu'il rangeait sur une table. D'ailleurs médiocre général, car il ne s'entend guère, en campagne, qu'à marcher droit à Tennemi, sans l'user ni louvoyer; mais bon officier, qui connaît ses soldats par leurs noms et sait interpeller les braves au passage, qui aime à passer des revues, à visiter les cantonnements, à dresser des cartes, à rédiger des ordres, capable, comme à l'île de Riez, de rester dix-sept heures à cheval avec ses hommes, de coucher sur la dure et de se nourrir de ce qui se trouvera dans la première chaumière venue : « un grand morceau de pain bis, sans boire », ou quelque grosse omelette qu'il a aidé lui-même à confectionner... Ainsi fait, soucieux de sa dignité et jaloux de son pouvoir, Louis XîII ne fait nullement figure à ses contemporains d'un homme faible et facile à mener, mais d'un gentilhomme et d'un Roi. Triste certes, affaibli par les saignées et les purges, pudique et réservé, choqué dans sa délicatesse par les mœurs de son entourage, « se mesfiant de soj mesme », mais dissimulé en prince, capable d'énergie et de secret — ne l'a-t-il pas prouvé à seize ans, lors de son complot contre Concini ? — juste, militaire, consciencieux, « passionné pour la gloire de son Estât », Louis XIII fut assurément un des rois les moins asservis à la volupté morale, les plus vertueux qui aient occupé le trône de France, et s'il n'eut point l'intelligence dun grand souverain, il en eut certes tout le cœur.
Violent et jaloux de son autorité comme était Louis, le Cardinal le ménageait fort, et, pour les petites comme pour les £;randes questions, établissait des rapports qu'il adressait au Roi quand il en était éloigné, ou bien qu'il lui soumettait au Conseil, et où les alTaires étaient clairement exposées avec les diverses solutions qu'on leur pouvait donner et les raisons d'en adopter quelqu'une. Louis XIII lisait, écoutait avec application, se donnait du mal pour bien com-
prendre, méditait; après quoi il décidait souvent ce que souhaitait son ministre, mais pas toujours, surtout lorsqu'il s'agissait de questions militaires. Les ambassadeurs le trouvaient parfaitement au courant des affaires et pénétré de ce qui avait été débattu au Conseil; ils le dépeignent prudent, pesant les réponses qu'il leur fait, attentif à bien dire ce qu'il faut, sans se compromettre ni s'engager... C'est donc une erreur que de se représenter Louis XÎII tremblant devant Richelieu. De 1617 à 1624, avant l'arrivée de son ministre aux affaires, le Roi a su montrer en plusieurs cas difficiles précisément cette décision, cette vigueur, cette allure qui caractériseront « sous » Richelieu la politique française. Certes le Cardinal apportera la profondeur et la justesse des vues, la suite dans les idées, le génie politique, mais Louis n'aura pas besoin de lui pour être énergique et résolu.
En résumé, ce ne fut jamais par faiblesse ou paresse que l'honnôte Louis XIII se laissa diriger par son grand ministre, mais parce qu'il avait trop de bon sens pour ne pas "voir la supériorité du Cardinal, et, l'ayant vue, trop d'honnêteté pour ne s'y pas soumettre.
En mars 1623, le prince de Galles s'était rendu incognito en Espagne, accompagné de Buckingham : à la fois romanesque et utilitaire à la façon des Anglo-Saxons, il avait rêvé de frapper d'amour l'infante et de conquérir sa main avec sa dot, le Palatinat. Six mois après (septembre), il revint fort désabusé : on avait voulu le convertir lui-même au catholicisme et la dignité de Palatin avait été conférée au duc de Bavière. Alors il tourna ses vues sur la sœur de Louis XIÏI, et il fut agréé. Richelieu, qui venait d'entrer au Conseil, fut d'avis que la France devait exiger, pour accorder Henriette, les mêmes conditions que l'Angleterre avait pro-
posées pour avoir l'infante, et on le chargea, ainsi que La Vieuville, de négocier le contrat. Les pourparlers furent difficiles : son collègue en effet, afin de lui faire pièce, mandait secrètement aux ambassadeurs anglais de ne point céder. Averti, le Cardinal se plaignit à Louis XIII, qui, sans hésiter, fit arrêter La Vieuville (13 août 1G24). Trois mois plus tard, le contrat était signé. — Sans rival au Conseil désormais, Richelieu allait avoir à y donner sans tarder la mesure de ses talents.
La Valteline est la vallée du haut Adda. Longue de vingt lieues, large d'une, elle est bornée à ses deux bouts par les comtés de Bormio et de Chiavenna qui commandent les défilés du Steivio et du Splùgen, et qui ont toujours partagé son sort. Il était d'un grand intérêt pour l'Espagne d'établir des communications entre sa colonie italienne du Milanais et les domaines de l'Autriche, son alliée naturelle, et par conséquent de tenir les passages du Spiûgen et du Steivio. C'est pourquoi, les Valteiins catholiques étant tombés sous la domination des Grisons protestants, les Espagnols sentirent tout aussitôt que leur conscience leur dictait impérieusement de protéger le catholicisme en Valteline. Donc ils occupèrent le pays (1620), puis ils forcèrent les Grisons à leur laisser le droit de passage moyennant une indemnité annuelle de 23000 écus (janvier 1622). Pendant que ces événements se passaient, la France était toute à sa lutte contre les protestants : mais, aussitôt signée la paix de Montpellier (octobre ,1622), elle conclut avec Venise et la Savoie une ligue pour rétablir les Grisons dans leur conquête (février 1623). Alors les Espagnols, inquiets, proposèrent de remettre les forts dans les mains d'un tiers : par exemple le Saint-Siège ; ce que les Brùlart, qui dirigeaient à ce moment la politique française, acceptèrent fort sottement. Il était visible, pourtant,^ qu'une fois le Pape nommé séquestre, il ne serait plus facile de lui imposer la restitution des places, non plus qu'aucune mesure favorable aux Grisons hérétiques, oppresseurs d'un peuple catholique. C'est là-dessus quecomp-
tait l'Espagne et l'on vit bientôt qu'elle avait raison. Voici en effet la transaction qu'imagina le Saint-Siège : les Espagnols auront le droit de passage et les Valtelins la liberté du cuite ; quant aux Grisons, ils conserveront la souveraineté, mais ils déchoiront s'ils commettent la moindre infraction à la tolérance religieuse ; et, comme c'était le Pape qui se chargeait de les constater, ces infractions, on pense si elles devaient tarder à se produire î L'ambassadeur de France à Rome, Brùlart de Sillery, donna pourtant son adhésion verbale à cette transaction. — Et les choses en étaient à ce point quand Richelieu prit la direction des affaires.
Voici ce qu'il fit. Le 25 novembre 1624, le marquis ae Cceuvres, à la tête d'une petite armée française, pénétra subitement en Valteline à la stupéfaction générale, et s'en empara en moins de trois mois : il ne resta plus au Pape que Riva et Chiavenna. Aussitôt Richelieu désavoua son général ; puis de négocier. — Malheureusement le puissant parti dévot, que le ministre venait de s'aliéner en faisant le mariage d'Henriette de France avec le prince hérétique d'Angleterre et en signant un traité avec les Hollandais protestants, criait à présent au scandale : les canons du Roi avaient tiré sur l'étendard de saint Pierre ! En même temps, les protestants, jugeant l'occasion favorable, se révoltaient une fois de plus : en janvier-février 1625, Soubise, après s'être emparé de sept grands vaisseaux, prenait Oléron, et à cette nouvelle tout le Midi calviniste, excité par Rohan, se soulevait à son tour. — Qu'on juge de l'embarras de Richelieu : brouillé avec le Pape, menacé d^une attaque de l'Espagne, il lui fallait non seulement contenir l'ennemi intérieur de la France : le huguenot, mais encore résister aux dévots et à ses adversaires personnels, c'est-à-dire à quasi toute la Cour; et cela quand il n'était pas encore assez puissant pour imposer avec certitude sa volonté au Conseil même... 11 se tira de cette situation difficile avec une habileté merveilleuse.
Il n'avait en apparence que deux partis à prendre : l'' ou bien faire la paix avec le Saint-Siège et l'Espagne pour
accabler les réformés ; 2° ou bien traiter avec les protestants pour mener ensuite à bonne fin les affaires de la Valteline. Le clan des catholiques prétendait lui imposer la première solution, mais il ne se jugeait pas suffisammeîit fort pour entreprendre sur-le-champ d'écraser les huguenots et il voulait se donner quelque répit. Que fît-il ? Le plus adroitement du monde, il laissa craindre à chacun de ses deux adversaires qu'il ne s'alliât à l'autre pour l'accabler. C'est ainsi qu'il obtint de l'Espagne l'usage exclusif des passages de la Valteline (traités de Monçon, 1"' janvier et 5 mars), et que, le 5 février 4626, il conclut avec les protestants la paix de La Rochelle. « On porta les huguenots à consentir à la paix de jjeur de celle de l'Espagne, et les Espagnols à faire la paix de peur de celle des huguenots, » conte-t-il lui-même dans ses Mémoires. Rien joué; mais la Cour ne lui sut aucun gré de ce succès.
C'est que les Français d'alors ne s'intéressaient pas beaucoup à la politique étrangère. D'abord parce qu'ils la connaissaient ma!, n'ayant que peu de moyens de s'en informer. Le Roi, il est vrai, publiait sans cesse des factums, des Déclarations, où il exposait longuement les affaires de l'Etat, celles de sa famille et les raisons qui décidaient de sa conduite, car la royauté tenait grand compte de l'opinion et travaillait soigneusement à se la concilier. Mais, comme on pense, tout cela était excessivement a officiel » et ne contentait guère la curiosité.
Il existait un périodique, le Mercure français, mais qui ne paraissait qu'une fois par an et n'offrait qu'un résumé des événements « les plus remarquables ». De plus, une foule de libelles et de pamphlets politiques se débitaient sur le Pont-Neuf, au Palais, dans les échoppes, mais l'auteur y vantait hyperboliquement ou y traînait dans la boue les
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grands ou le Cardinal, selon qu'il était pensionné par les uns ou par l'autre. Si bien que le public n'avait guère de renseignements que par les lettres privées (et c'est pourquoi on accoj'dait tant d'importance, au xvii° siècle, à l'art de tourner une missive).
Le l""" mai 1631, sortit le premier numéro du pi-emier embryon de nos journaux. Mais cette Gazette, rédigée par le médecin Théophraste Renaudot, n'était encore qu'une feuille de quatre pages, hebdomadaire, où l'on ne trouvait que des nouvelles sans commentaires. D'ailleurs Richelieu encouragea bientôt l'invention de Renaudot, et l'on sait assez comment les encouragements des gouvernements agissent à l'ordinaire sur la presse... Le public n'accorda aucune confiance à la Gazette.
En sorte que, avant comme après la feuille de Renaudot, nos pères vécurent, si l'on peut dii-e, à tâtons. Voilà pourquoi nous ne devons pas trop nous indigner contre les seigneurs et les dames de la Cour si, dans le temps même que le Cardinal menait de front la guerre contre le huguenot et les négociations avec l'Espagnol, ils travaillaient de leur mieux à le renverser. Les services politiques rendus à la France par un Richelieu et plus tard par un Mazarin, bien souvent la France les connaissait mal ou ne les connaissait pas.
Après la mort de Luynes, tout ce qui se trouvait à la Cour de jeune et de galant s'était groupé autour d'Anne d'Autriche et contre Marie de Médicis, dont l'aniipathique Cardinal passait pour la créature. C'est que la jeune Reine faisait, pour des cœurs romanesques, une si touchante figure d'incomprise et de persécutée !
Après son mariage, la belle Anne s'était vue négligée à ce point par son timide mari que l'Espagne, offensée, avait fait faire des représentations par son ambassadeur. Au début de 1619 seulement — et encore par une sorte de violence — Luynes avait obtenu du Roi qu'il traitât sa femme en épouse; après quoi les relations de Louis et d'Anne étaient
demeurées bonnes, jusqu'au jour où, le connétable étant mort, le premier soin de Marie de Médicis, revenue, avait été de brouiller son fils et sa bru... Tenue à l'écart désormais, la pauvre Anne s'était distraite de son mieux. A ce moment VAstrée était en pleine vogue : qu'y avait-il de mal à écouter les discours dolents et fleuris d'un amant respectueux et disert comme l'un des bergers du Lignon ? M. de Bellegarde, un vieux beau du temps des Valois, gardait encore cette « politesse que Catherine de Médicis avoit apportée d'Italie », et ses manières à l'ancienne mode remplissaient d'admiration les jeunes gens élevés à la Cour grossière d'Henri IV : Anne souffrait donc que M. de Bellegarde « en usât avec elle à la mode du siècle où il avoit vécu, qui avoit été le règne de la galanterie et des dames ». Seulement les discours du vieux duc, non plus que ceux du brave Henri de Montmorency, n'aidaient au rapprochement de la Reine et du Roi .
La meilleure amie d'Anne n'y aidait pas davantage. Marie de Rohan avait épousé à dix-sept ans le duc de Luynes ; à la mort de ce premier mari, sa réputation était déjà si détestable que le nonce croyait devoir déconseiller à la jeune Reine de garder auprès d'elle une dame à ce point compromettante... Mais Anne ne renvoya pas son amie. Un soir, le 14 mars 1624, au Louvre, M""" de Luynes et M'^^ de Verneuil s'amusaient à courir avec la Reine dans ce qu'on appelle aujourd'hui la salle La Caze : Anne, qui était alors dans une situation intéressante, « broncha et tomba, dont elle se blessa ». A ce coup, le Roi, furieux, congédia la jeune duchesse. Mais celle-ci sut bientôt rentrer en grâce en épousant un cadet des Guises, le duc de Chevreuse, que Louis XIII aimait beaucoup.
Or, à peine remariée, M""^ de Chevreuse s'éprit de Henry Rich, lord Kensington, comte de HoUand « un des plus beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée », à ce qu'il paraît. Et certes cette galanterie n'aurait pas d'importance dans l'histoire de France, si M™' de Chevreuse ne
s'était mis dans l'esprit de procurer à son amie, la Reine délaissée, un consolateur aussi charmant que celui qu'elle avait trouvé elle-même. S'en pouvait-il imaginer de plus propre à plaire que le magnifique duc de Buckingham? Justement, Charles P"" venait de l'envoyer à la Cour de France en qualité d'ambassadeur extraordinaire, pour faire escorte à la nouvelle reine d'Angleterre, Henriette (mai 1625). Durant les sept jours qu'il demeura à la Cour. Buckingham profita de son titre pour voir bien souvent Anne d'Autriche et il ne lui déplut pas... Lorsque Henriette partit pour l'Angleterre, la Reine et la Reine-Mère l'accompagnèrent jusqu'à Amiens. Là, Buckingham fut bien hardi, s'il en faut croire La Rochefoucauld, et, quelques jours plus tard, on remarqua qu'en prenant congé d'Anne d'Autriche il cachait mal ses larmes. Puis, à peine arrivé à Boulogne, il prétendit avoir reçu une lettre de son maître qui l'obligeait de retourner à Amiens : il vint saluer la Reine ; elle était couchée, il tomba à genoux. . . Toutes ces extravagances firent du bruit. Le Roi, qui en sut quelque chose, chassa l'écuver et le valet de chambre d'Anne, et accorda d'autant plus de crédit à sa mère qu'il en retirait davantage à sa femme. Mais Anne, persécutée, parut plus intéressante encore, et les dames et les petits-maîtres se prononcèrent plus que jamais contre la Reine-Mère et le Cardinal, sa créature.
Ceux-ci avaient fait le projet parfaitement raisonnable de marier Gaston d'Orléans (Monsieur, frère du Roi) à la plus riche héritière de France, M"^ de ?viontpensier (future mère de la Grande Mademoiselle). Bien des gens étaient contraires à cette alliance : Anne d'Autriche d'abord qui, n'ayant pas d'enfant, ne se souciait pas d'une belle-sœur capable de donner le jour à un héritier présomptif; puis le prince de Condé, premier prince du sang après Monsieur, qui ne voulait pas perdre toute chance de voir sa maison sur le trône; le comte de Soissons,qui désirait pour lui-môme M"® de Montpensier ; le duc et le grand-prieur de Vendôme, frères naturels du Roi ; M"' de Chevreuse, entraînée par son goût
pour rintrigue ; Henri de Talievrand, comte de Chalals, entraîné par son goût pour M™° de Chevreuse ; et bien d'autres qui conspiraient pour des raisons semblables à celles de Chalais : pour plaire à leurs belles amies, par galanterie, par romanesque, pour être à la mode et paixe que c'est apparemment la seule occupation des courtisans que d'intriguer. Ainsi l'amour se mêlait à la cabale, et, au total, un puissant parti travaillait de toutes ses forces à empêcher le mariage de Monsieur.
Monsieur, c'est alors un fort joli homme, qui « a toujours son chapeau comme un gloriot, siffle toujours et a toujours les mains dans ses poches ». Léger, vif et nerveux à miracle, il bouge et pirouette sans cesse, à ce point qu'il faut à ses serviteurs lui passer ses habits à la volée, pour ainsi dire, et le vêtir au jugé. La nuit, il court le guilledou par la ville comme un écolier, entrant souvent « en ces lieux où l'on craint fort le commissaire du quartier », et de telles mœurs scandalisent le Roi « sévère et chrétien », qui le morigène de son mieux. Ainsi, quant à l'esprit, Gaston l'eut toute sa vie « un peu page »; intelligent, au reste, amateur de tableaux, de médailles et de controverses sur le fin du fm, sachant dans un livre s'arrêter aux beaux endroits, accueillant aux gentilshommes, plus accueillant aux dames, avec cela « d'une facilité de mœurs incroyable », bref possédant, comme dit Retz, « à l'exception du courage, tout ce qui étoit nécessaire à un honnête homme », il eût pu figurer un prince charmant, ce Gaston, s'il n'eût été si pleutre. Mais qu'il l'était ! Toute sa vie il conspira « parce qu'il n'avoit pas la force de résister à ceux qui l'y entraînoient par leur intérêt », et trahit ses complices « parce qu'il li'avoit pas le courage de les soutenir »... Il semble à peine de son temps, ce prince fin, gouailleur et veule, qui diffère autant de ses contemporains drus et singuliers par sa mollesse, que par leur vertu les personnages de Corneille de nos héros nerveux.
En 1625, il suivait aveuglément les conseils de son gou-
verneur, le maréchal d'Ornano. Fort caressé par M'"' de Clievreuse, et plus tard par la princesse de Condé qu'il aimait et dont il voulait défendre les intérêts, Ornano — « vieux et le plus laid homme de France » — entra dans le parti de « l'aversion au mariage » et décida sans peine son élève à se refuser à l'alliance de M"^ de Montpensier. Sur ce, liiclielieu, qui ! n'avait pu gagner le vieux maréchal, obtint du Roi qu'on le mît en prison. Mais ce coup ne découragea pas les conspirateurs : même les deux Vendôme allèrent jusqu'à projeter ; de poignarder Richelieu et, peut-être, de mettre le duc d'Or- • léans sur le trône... Chalais était dans la confidence de ces noirs desseins. C'était un beau jeune homme de vingt-huit ans, souriant, aimable, frivole : « belle tête, mais de cervelle point. » Il eut l'imprudence de raconter ce qu'il savait à l'un de ses amis, qui le menaça de le dénoncer s'il ne révélait lai-même, et sur-le-champ, tout le complot au Cardinal. Chalais s'exécuta. Aussitôt l'habile Richelieu d'écrire au Roi ce qu'il venait d'apprendre et de lui offrir sa démission. « Quiconque vous attaquera, vous m'aurez pour second, » répondit Louis en colère, et, sans hésiter, il fit arrêter ses deux frères naturels, les Vendôme (il juin 1626), tandis que Richelieu, de son côté, intimidait Monsieur (cela n'était pas difficile) et lui faisait signer un acte très humble de soumission au Roi (31 mai).
Mais Gaston, ayant accoutumé, comme il dit, de réserver « toujours quelque chose en jurant », n'avait fait que « de bouche » son serment de fidélité. Toutes les nuits, Chalais, rengagé dans la conspiration pour l'amour de M"' de Chevreuse, le venait voir en robe de chambre, e+ l'exhortait à se révolter franchement, puis à se retirer en quelque place forte. Malheureusement, le 2 juillet, l'imprudent Chalais se vit dénoncé au Roi par son ami intime, le comte de Louvigny, avec qui il s'était pris de querelle, et, arrêté aussitôt, il fut assez maladroit dans ses interrogatoires. L'étourdi confiait des lettres pour M"" de Ghevreuse à un valet qui les remettait aux juges.
Si mes plaintes — y disait-il dans le jargon à la mode — ont touché les âmes les plus sensibles quand mon soleil manquoit de luire dans les allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne prendront part à mes sanglots dans une prison où ses rayons ne peuvent jamais entrer? Et mon sort est d'autant plus rigoureux qu'il me déi'end de lui faire savoir mon cruel martyre...
Cependant Gaston, tremblant de peur, avouait, nommait ceux qui s'étaient fiés à lui, compromettait tout le monde... Lorsque le Cardinal lui eut promis qu'il aurait une belle dot à son mariage, il se sentit tout à fait persuadé o;ue, « en cette extrémité, le meilleur étoit de s'accommoder avec le Roi », et, le 5 août 1626, Richelieu, triomphant, bénit son union avec Mlle de Montpensier.
Quatorze jours plus tard, Chalais montait sur l'échafaud. Ses amis avaient éloigné le bourreau à prix d'or, espérant jusqu'au dernier moment une grâce qui ne vint pas. Mais Richelieu promit le pardon à deux condamnés à la potence, moyennant qu'ils serviraient, l'un d'exécuteur, l'autre de valet. Le premier coup que porta le bourreau improvisé, de l'épée d'un Suisse dont on l'avait armé, ne fit qu'une faible entaille; alors il demanda une doloire (il était tonnelier de saprofession). Au vingtième coup de cet instrument, le patient criait encore : « Jésus Maria et Regina Cœli !... » Il en reçut trente-quatre, et, pour achever de lui couper la tête, il fallut retourner son corps... Ainsi périt le frivole Chalais, conspirateur par amour. Mme de Chevreuse, qu'il avait compromise par ses lettres et par ses aveux à l'instruction, fut exilée en Lorraine. Ornano mourut en prison comme on allait lui faire son procès (août 1626). Le grand-prieur de Vendôme décéda deux ans plus tard (février 1629). Le duc, son frère, ne sortit de prison qu'en 1630. Le comte de Soissons alla faire un petit voyage. Quant à Anne d'Autriche, elle dut comparaître devant le Roi, la Reine-Mère et le Cardinal. Louis XIII lui reprocha d'avoir souhaité sa mort pour se remarier à son frère : « J'aurais trop peu gagné au change », répliqua-t-elle fièrement; et il est probable, en effet, que ce
projet n'avait jamais eu d'existence que dans l'imagination trop fertile de Mme de Chevreuse ; néanmoins le Roi resta toujours persuadé de la culpabilité de sa femme : « En l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais je ne la dois pas croire », déclarera-t-il encore sur son lit de mort. — Seul, Gaston, pour avoir trahi tout le monde, gagna une héritière et un apanage à la a conspiration de Chalais».
Les protestants étaient des ennemis plus dangereux pour la France que les conspirateurs de Cour. En 162o, selon leur coutume, ils avaient choisi pour se révolter le moment où ils pensaient que le gouvernement, occupé à l'extérieur, serait le plus en peine de leur tenir tête, et donc, une fois de plus, ils avaient agi de concert avec les ennemis du royaume. Toutefois, il ne faut point juger leur conduite de notre point de vue moderne.
A cette époque, personne en Europe n'a la moindre idée de la tolérance. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, partout, la religion de la majorité se trouve imposée par la loi. La liberté ne fait point question : l'avis général, c'est que l'on doit vivre sous une seule religion comme on vit sous un seul maître : cujus regio, ejus religio. Si bien que la minorité protestante n'a pu s'imposer chez nous que par la force. L'éditde Nantes même, les huguenots n'ont réussi à l'arracher à Henri IV que par des menaces et dans le temps qu'il combattait l'Espagne à grand'peine. D'ailleurs cet édit a été mal reçu à la fois par les catholiques que ses clauses ont indignés et par les protestants qu'elles ont déçus. Les premiers se sont efforcés de s'opposer à son exécution dans presque toute la France où ils dominaient; les seconds ont travaillé au même dessein dans les pays où ils étaient les maîtres, comme le Bas-Languedoc et le Béarn, et où le premier effet de l'Edit devait être de rétablir la religion romaine qu'ils avaient
plus OU moins supprimée... Joignez que, sous Louis XIII, la ferveur religieuse s'étant ranimée des deux parts, la tolérance n'y a rien gagné. Dans les pays catholiques, à chaque instant la foule insuite les huguenots, tourne en dérision leurs convois funèbres, interrompt leur culte, rase leurs maisons ou démolit leurs temples, parfois les massacre euxmêmes, — tandis que, dans leurs villes de sûreté, les protestants font aux papistes toutes ces mêmes choses. Comment les Parisiens admettraient-ils que les « Prétendus Réformés » ne se découvrissent pas, comme tout le monde, et que leurs femmes ne se missent point à genoux, quand passe dans la rue le Saint-Sacrement, à qui le Roi lui-même fait escorte respectueusement lorsqu'il le rencontre sur sa route? A cela pourtant, les protestants se refusent le plus souvent ; même des fanatiques ne se font point faute d'injurier les processions ou de commettre des sacrilèges à la messe, ni les pasteurs de traiter l'Eglise romaine de « paillarde », les catholiques d' « idolâtres », ou, comme Jérémie Ferrier, le paped' « Antéchrist »... Et puis des bruits, tantôt de massacres préparés par les papistes, tantôt de complots huguenots, courent sans cesse dans la foule... En somme les Français, divisés en deux religions, se considèrent comme deux peuples hostiles. Et cela d'autant plus que l'idée de nationalité n'est pas encore très nette dans tous les esprits. Le patriotisme, tel que nous l'entendons aujourd'hui, c'est-à-dire l'amour et la fierté des qualités françaises, n'est peut-être devenu un sentiment général qu'après le règne du Grand Roi. Au xvii'' siècle, au moins dans la noblesse, le sentiment féodal vit encore; on est royaliste plutôt que patriote : la vertu du citoyen, c'est la fidélité au Roi; en un mot, la patrie, la France, c'est le Roi (et telle sera encore Topinion des émigrés honnêtes lors de la Révolution). De plus, sous Louis XIII, pour beaucoup la religion passe avant le royalisme même, puisque l'on discute toujours la thèse ligueuse de la suprématie temporelle du Pape sur le Roi. Et certainement un grand nombre de catholiques se sentent plus proches des Espagnols par
exemple, catholiques comme eux, que des hérétiques français; mais surtout la plupart des protestants se sentent plus compatriotes de leurs coreligionnaires genevois ou anglais que des papistes français. D'où l'alliance des réformés avec les ennemis du royaume. Pour tout bon huguenot, notamment pour ces Rochelais qui entretiennent des députés auprès du roi d'Angleterre et attaquent en mer les navires battant pavillon français, la France catholique est comme une nation étrangère.
D'ailleurs, il est juste d'ajouter que tous les réformés ne pensent pas de la sorte : lorsque Rohan travaille à mobiliser le parti contre le Roi, il ne rencontre souvent qu'un enthousiasme modéré. C'est que l'Etat protestant est une sorte de fédération où chaque ville tient à garder sa liberté et as^it avant tout selon son intérêt particulier. Les cités du Midi, qui font avec La Rochelle la force du parii, — vraies petites républ iques théocrat iques à l'image de Genève — ne souhaitent généralement pas plus la guerre qu'elles n'ont autrefois souhaité l'édit de Nantes dont elles n'avaient pas besoin. En somme, la nation des réformés est fort divisée. Les seigneurs méprisent les assemblées politiques, qui à leur tour se méfient d'eux, tandis que les églises (les huguenots nommaient ainsi ce que les catholiques appelaient des paroisses) se méfient à la fois des seigneurs et de l'assemblée générale. Au reste, ce qui maintient la cohésion du parti, ce n'est pas son organisation politique, mais son organisation ecclésiastique. Chaque église est démocratiquement gouvernée par une assemblée élue, nommée consistoi}-e, et desservie par un ou plusieurs pasteurs. Les députés d'un certain nombre de consistoires composent une assemblée de second degré, appelée colloque. A leur tour, plusieurs colloques forment un synode provincial, et les synodes provinciaux délèguent au synode national où toute la France protestante se trouve ainsi représentée. Rien plus que les assemblées politiques, moins régulières et moins populaires, ce sont ces assemblées ecclésiastiques qui forment le cadre du parti réformé. — - La
première d'entre elles, le consistoire, chargée de faire appliquer la « discipline », contrôle les moindres actes, presque les pensées des « fidèles ». Ceux-ci appellent des sentences du consistoire au colloque, puis au synode provincial, enfin au synode national. Et cette parfaite subordinaîion de leurs assemblées les unes aux autres donne aux réformés une unité morale qui fait toute la puissance de leur minorité.
Ainsi organisés, inspirés par cet esprit, et bien qu'ils ne soient pas absolument d'accord sur la politique générale, les protestants ont des intérêts particuliers qui ne sont pas ceux du royaume et qui les rendent fort dangereux comme ils l'ont assez prouvé. Dès 1611, Richelieu projetait de supprimer le régime d'exception qu'ils ont obtenu d'Henri IV, et leur conduite en 1625 n'a pas été pour le dissuader de ce dessein : aussitôt débarrassé de l'Espagne, il s'est donc mis à préparer la destruction de La Rochelle — ce « nid de guêpes » comme il l'appelle. îl a fait élever deux forts dans l'île de Ré et envoyé ie brave Toiras gouverner la forte garnison qu'il y a placée. Puis, nommé grand-maître et surintendant de la navigation, il a fait construire force vaisseaux... L'Angleterre va lui fournir à point un prétexte pour commencer la guerre.
Buckingham, favori de Charles P" comme il l'avait été de Jacques P'', n'avait aucune raison de chérir le « barbare époux » d'Anne d'Autriche, et Louis XIII, on l'avouera, en avait moins encore de l'aimer lui-même. Le traité de Monçon, qui rapprocha la France de l'Espagne, la brouilla avec l'Angleterre. Buckingham fit saisir nos navires de commerce, puis, le 27 juin 1627, il mita la voile à Portsmouth et cingla vers La Rochelle, où il parvint un mois plus tard. Des gentilshommes protestants étaient accourus de toutes parts au-devant des Anglais.: il en fit une troupe qui dut marcher la première à tous les assauts... Mais il s'amusa à attaquer l'île de Ré, au lieu d'entrer dans La Rochelle ; et quand, le 10 septembre, les canons rochelais se décidèrent à ouvrir le feu sur les troupes royales, Louis XIÎÏ avait eu le temps de
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masser 17 régiments d'infanterie et 22 compagnies de carabins, chevau-iégers et gendarmes devant la ville.
Cependant, Toiras résistait toujours à Saint-Martin-de-Ré. Dans ia nuit du 7 au 8 novembre, Schomberg perça le blocus des Anglais et se jeta dans l'île avec les régiments de Navarre, Plessis-Praslin, La Meilleraye, Piémont, les gentilshommes de la Reine et les chevau-iégers. Atteint et défait malgré sa prompte retraite à travers les marais, Buckingham, découragé, rembarqua ses troupes... Qu'on imagine le désespoir des Rocheiais quand, du haut de leurs murailles, ils virent l'escadre britannique disparaître à l'horizon ! Mais, irrémédiablement compromis, ils ne pouvaient que continuer la résistance.
Le Conseil royal ne voulait pas risquer l'assaut et prétendait réduire la ville par la famine : du côté de la terre il fit établir une ligne de redoutes et de batteries reliées par des tranchées longues de trois lieues, et, du côté de la mer, après plusieurs essais infructueux, la fameuse digue de 747 toises, hérissée de canons, percée en son centre pour laisser passer la marée, protégée contre les attaques par une barricade flottante de poutres et de vaisseaux enchaînés, gardée par 25 navires, 12 galères, 45 barques; il fallut six mois à l'architecte Metezeau et au maçon Thiriot pour mener à bien, en dépit de l'ennemi, cette entreprise gigantesque.
Le Cardinal était arrivé avec le Roi le 12 octobre. Louis XIII aimait à se figurer que ses capitaines ne respectaient pas plus Richelieu « qu'un marmiton » ; mais, en réalité, M. le Cardinal ne prêtait point du tout à rire quand il passait à cheval, escorté de ses pages et de son capitaine des gardes, « fort pensif et jaune de visage », deux pistolets à l'arçon de sa selle, l'épée à la ceinture, coiffé d'un chapeau à panache, vctu d'un habit feuille morte brodé d'or et d'une cuirasse couleur d'eau, ou bien en costume de « général d'armée : castor noir, cordon d'or, habit de satin rouge, casaque d'écarlate toute couverte de canctille d'or, basdesoieet mulos
rouges ». De concert avec Louis XIÎI, il avait admirablement organisé les troupes : la solde y était payée régulièrement, les vivres achetés et non pris aux paysans, les soldats bien vêtus, bien abrités sous des baraquements, confessés et communies régulièrement. (Il serait peut-être imprudent de croire, néanmoins, qu'ils ressemblaient tout à fait, comme on Ta dit, à « des religieux qui auroient porté les armes. »)
Au début du printemps, dans la ville canonnée toutes les nuits à boulets rouges, les vivres déjà devenaient rares; mais, le 30 avril, l'échevin Jean Guiton fut élu maire, et l'énergie de ce petit homme sec, loup de mer énergique, qui débuta par déclarer qu'il n'était pas besoin de le nommer si l'on n'était pas décidé ô résister jusqu'à la mort, rendit du cœur à tout le monde. Et bientôt, le 11 mai, parut en vue du port une superbe flotte de 52 bâtiments de guerre escortant de nombreux transports : c'était lord Denbigh, beaufrère de Buckingham, qui la commandait. Tous les Rochelais coururent gaiement aux remparts pour admirer la manœuvre de l'escadre et observer les troupes royales qui fourmillaient en se hâtant sur la digue et dans la tranchée... Hélas! au bout de quelques jours d'escarmouches, l'amiral britanniaue, jugeant la digue infranchissable, leva l'ancre et disparut... I! fallut réduire d'un tiers les rations des 2.000 soldats, des 200 Anglais et des 4.000 bourgeois de la milice qui formaient la garnison. Beaucoup de femmes s'échappaient de la ville pour venir mendier du pain aux soldats du Roi, à quoi les plus jolies réussissaient mieux que les autres. Un jour, Guiton fît expulser les bouches inutiles, que ne laissa point passer l'armée royale : une foule de malheureux périrent ainsi entre les murs et la tranchée.
Supplié par les envoyés des Rochelais, Charles P"" envoya une troisième escadre, qui parut en \'ue de Ré le 28 septembre. Mais elle ne fit pas mieux que les précédentes, et, trois jours après son départ, les Rochelais — « n'ayant plus d'herbe à manger sur leurs contrescarpes, de cuirs de bœuf ou de cheval, de courroies, de bottes, de souliers, de ceintures, de pen-
dants d'épée, de pochettes dont ils faisoient des gelées avec de la cassonade et des bouillies sucrées qu'ils mangeoient pour se nourrir » — se résignèrent à implorer la clémence du Roi. Le 1" novembre 1628, jour de la Toussaint, Louis XIII fit son entrée dans la ville entre deux rangées de squelettes qui, « d'une voix faible », criaient : « Vive le Roi ! » Le Cardinal célébra la messe à l'ancienne étrlise Sainte-MarqTierite, qui fut rendue au culte catholique comme toutes les autres; on créa dans la ville un évêché ; les libertés et franchises furent abolies et les murailles rasées; mais les habitants (ils n'étaient plus que 5 . 000 après avoir été 28 . 000, dit-on) , Guiton lui -môme, eurent la vie sauve, et on leur accorda le libre exercice du culte réformé.
Durant que le Cardinal menait à bien ce siège mémorable, Vincent II de Gonzague, duc de Mantoue, marquis de Mon tferrat, était mort (21 décembre 1627). Régulièrement, son héritage revenait à son oncle à la mode de Bretagne, chef de la branche puînée des Gonzague établie en France : Charles, duc de Nevers et sujet de Louis XIII. Mais, voyant les forces françaises occupées à combattre les protestants, le duc de Savoie Charles-Emmanuel revendiqua le Montferrat au nom de sa petite-fille, Marie, nièce du défunt duc. A son tom:*, Marie de Gonzague, duchesse douairière de Lorraine, sœur de Vincent II, fit paraître les mêmes prétentions. Et l'Espagne résolut de soutenir celles du duc de Guastalla sur le Mantouan, en môme temps qu'elle négocia avec Charles-Emmanuel le partage du Montferrat. Le 17 février, le fils du duc de Nevers avait pris possession de l'héritage au nom de son père ; le 25 février, les Savoyards et les Espagnols entrèrent en campagne contre lui ; bientôt Casai fut investie. — Richelieu, occupe à La Rochelle, ne put d'abord que négocier. Mais, aussitôt débarrassé des Rochelais, remet nnt à plus tard de soumettre les villes huguenotes du Midi, il partit pour l'Italie avec le Roi et l'armée. En plein hiver, Louis XIII passa les Alpes et enleva brillamment d'assaut le pas de
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Suze à la tête de ses troupes. Bientôt la paix fut imposée au duc de Savoie, et Casai secourue (mars 1629)... Louis XIII aurait bien voulu poursuivre ses succès en Italie, mais le Cardinal sut lui persuader d'achever tout d'abord la défaite du parti huguenot. Et, tandis qu'il demeurait à Suze pour surveiller les négociations, le roi-soldat marcha au secours de Condé, dont les sauvages dévastations dans les Cévennes et le Languedoc avaient exaspéré le courage des réformés.
Ceux-ci étaient commandés par un rude homme à qui il ne manqua peut-être que l'occasion pour devenir un grand homme : le duc de Rohan. Son honnêteté lui avait valu d'être populaire dans son parti, où il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu un grand seigneur ne se point vendre au Roi. Abandonné par les Anglais, Rohan s'était tourné vers l'Espagne, et il avait signé avec Philippe IV un traité où il s'engageait à entretenir une armée et la guerre en France moyennant un subside annuel de 300.000 ducats (^3 mai 1029). Mais Louis XIII prit et incendia Privas (27 mai), puis reçut la capitulation d'Alais, tandis que ses généraux menaçaient Nîmes, Castres et Montauban. Alors Rohan comprit qu'il lui fallait se résigner à faire sa soumission. Le 28 juin 16'29, à Alais, le Roi lui accorda la Paix de grâce. Les réformés y perdaient toutes leurs places de sûreté et cessaient désormais de former « aucun corps séparé et indépendant des volontés de leur souverain », mais, pour tout le reste, l'édit de Nantes leur était confirmé : le Roi déclarait, en effet, qu'il avait voulu seulement « ôter la faction du milieu de ses sujets, le reste [la foi] étant un ouvrage qu'il faut attendre du ciel, sans y apporter aucune violence que celle de la bonne vie et du bon exemple ». A vrai dire, il encouragea par la suite la propagande catholique et n'épargna jamais l'argent pour acheter des apostasies. Mais les protestants gardèrent légalement leur liberté de conscience. Et il faut faire grand honneur à Louis XIII de cette tolérance, qui n'était pas chez lui un effet de l'indifférence, car il était d'une piété fervente,
mais de son équité naturelle, — et par laquelle il dépasse vraiment son temps.
Malheureusement, en Italie tout se trouvait à recommencer. L'empereur Ferdinand, en effet, était intervenu sous prétexte que le duc de Nevers ne lui avait pas demandé l'investiture du Mantouan et du Montferrat, et il avait fait occuper les passages de la Valteline, en même temps que le général espagnol Spinola avait envahi le ÏMontferrat. — Aussitôt libres, après la paix d'Alais, Louis XIII et Richelieu accoururent, mais ils ne purent secourir Casai, où Spinola assiégeait le brave Toiras, ni empêcher les Impériaux de metîre Mantoue à sac (l"" juillet). Par bonheur, grâce aux efforts du légat et d'un jeune homme de sa suite, fort habile et qu'on nommait Giulio Mazarini, on conclut, à Rivalte, le 4 septembre, une trêve qui devait durer jusqu'au 15 octobre; ce n'était pas la paix définitive, mais le Cardinal espérait bien qu'avant la reprise des hostilités, le Père Joseph et Brùlart de Léon, qu'il avait envoyés à la diète de Ratisbonne, sauraient obtenir de l'Empereur le traité qu'il en attendait.
Depuis la fin de juillet, le Roi, souffrant de la dysenterie, avait quitté larmée. A Lyon, où il s'était rendu, son état s'aggrava rapidement; du 27 au 30, il pensa mourir. La Reine sa mère et la Reine sa femme le soignaient avec beaucoup de dévouement : il s'attendrit et leur demanda pardon des peines qu'il leur avait causées... De toutes ses forces, Marie de Médicis haïssait maintenant son ancien favori Richelieu : n'avait-il pas abandonné ses intérêts, à elle qui l'avait fait ce qu'il était? l'année précédente encore ne s'était-il pas opposé à ce que Gaston reçût les gouvernements frontières de Champagne et de Bourgogne qu'elle
demandait pour lui?... Donc, pendant la maladie du Roi, Marie, renforcée d'Anne, supplia son fils de renvoyer le Cardinal aussitôt que la guerre et les affaires de Mantoue seraient terminées, et Louis, pieux, affaibli, et qui se croyait mourant, n'osa point refuser à sa mère ce qu'elle sollicitait si instamment. Mais, à peine guéri, il se repentit et avoua à son ministre la promesse qu'il s'était laissé arracher.
Pour fléchir Marie « il n'y eut sortes de complaisances et de flatteries » que Richelieu n'employât, paraît-il, «jusquelà que, la Reine s'étant fâchée contre un fol qu'elle avoit, qui s'étoit émancipé en sa présence, il l'appela et lui dit d'un ton sérieux et grave devant tout le monde : « A quoi pensez-vous Manuguet (c'est ainsi qu'il se nommoit) de fâcher la Reine ? Ignorez-vous qu'elle est si grande princesse et si puissante qu'elle peut faire du cardinal de Richelieu un Manuguet et de Manuguet un cardinal de Richelieu? » Qu'on imagine combien de tels discours durent coûter à l'orgueilleux ! Ils furent vains cependant, car la grosse Marie, têtue et bornée, poursuivait avec obstination les projets qu'elle avait une fois boutés dans sa cervelle... Elle renvoya avec éclat Mme de Combalet, nièce du Cardinal, qui la servait comme dame d'honneur. Richelieu se crut perdu.
La guerre passait pour terminée : la Reine-Mère résolut d'arracher au scrupuleux Louis XIII l'accomplissement de la promesse qu'elle lui avait arrachée. Le 10 novembre, comme il était venu la visiter au Luxembourg où elle logeait, elle s'enferma avec lui dans un cabinet, après avoir commandé que personne n'osât les déranger. Tout à coup, au plus fort de leur explication, la porte s'ouvi'e, ils regardent : c'est Richelieu I — Résolu à risauer le tout pour le tout, le ministre a réussi à passer par une porte donnant sur la chapelle, et la Reine déclarera souvent par la suite que, « si elle n'avoit pas négligé de fermer un verrou, le Cardinal étoit perdu ». — En voyant Richelieu, Marie s'emporte immédiatement et perd toute mesure. Lui, il se
défend de son mieux, s'humilie, pleure, demande son congé, puis sort désespéré... Le Roi, fort « ennuyé », comme dit Goulas, partit pour son petit château de Versailles, où Marie commit la faute de ne pas l'accompagner : oile demeura au Luxembourg à recevoir toute la Cour qui s'empressait d'encenser sa victoire. Mais, pendant qu'elle savourait son triomphe, le marquis de Sourdis, Bout! lier, le P. Joseph dépensaient dans le carrosse de Louis toute lem* éloquence en faveur de Richelieu. Et Louis réfléchissait...
Quand le Cardinal, qui avait suivi son maître, arriva à Versailles, le Roi le reçut « parfaitement » et le fit loger au-dessus de sa chambre; enfin « ils parlèrent la nuit quatre heures ensemble » (Arnauld d'Andilly)... Ce fut un be;iu revirement chez les courtisans.
Telle fut la Journée des dupes. 11 ne faut point s'étonner, connaissant Richelieu, si elle fut suivie de longues représailles. Le garde des sceaux, Michel de x^larillac, que Je parti de la Reine-Mère voulait porter au pouvoir après la chute du Cardinal, fut exilé; la connétable de Lesdiguières, la duchesse d'Elbeuf, la princesse de Conti, consignées dans leurs terres; Bassompierre, ami de la dernière, enfermé à la Bastille, non « pour aucune faute qu'il eût faite, mais de peur que l'on ne le portât à mal faire » ; le Père Sufïren, confesseur du Roi, fut renvoyé; le duc de Guise crut prudent d'aller faire un voyagea l'étranger; enfin le maréchal de Marillac, frère du garde des sceaux, fut arrêté par son collègue Schomberg. Son procès fut un scandale d'injustice : le Cardinal, selon sa coutume, le déféra non aux tribunaux réguliers, mais à une commission spéciale; et, comme celle-ci fut trouvée trop lente à condamner, il en fit nommer une autre qui siégea dans sa propre maison, àRueil. On reprochait à l'accusé, comme crime principal, d'avoir détourné la paye de ses soldats et fraudé sur la fournilui"e des vivres; c'était pourtant là un usage constant chez les généraux et l'honnête maréchal déclarait avec stupéfaction : « Il n'est
question que de paille et de foin dans ce procès, il n'y a de quoi fouetter un page ! » Il n'en fut pas moins condamné à mort à la majorité d'une voix, et exécuté (mai 1632).
Marie de Médicis avait obstinément refusé de se réconcilier avec Richelieu et même de siéger au Conseil à ses côtés. Puis, le Roi lui ayant donné le gouvernement du Bourbonnais et l'ordre de se retirer à Moulins, elle s'entêta à demeurer à Compiègne, où elle se lamenta sur tous les tons de la « persécution » que son indigne fils lui faisait subir; en cinq mois, Louis XÎÎI, fort embarrassé, n'obtint rien d'elle ni par promesses, ni par menaces. Enfin, en juillet, elle s'enfuit et le Roi respira. Elle comptait se faire livrer, par un de ses partisans, la petite place de La Capelle, où elle se serait établie pour faire ses conditions; mais, quand elle parvint devant la ville, les portes en demeurèrent closes et il lui fallut passer aux Pays-Bas. Louis XIII l'y laissa jusqu'à sa mort. Ce fut en 1642, à Cologne, six mois avant Richelieu, qu'elle rendit à Dieu sa grosse âme.
Quant à Gaston, au lendemain de la Journée des dupes, impressionné, il s'était d'abord tenu coi. Mais, le 30 janvier 1631, poussé par ses favoris, il se rendit chez le Cardinal, l'insulta fièrement, puis, terrifié, gagna Orléans à toute bride. Une armée marcha contre cette ville : il passa en Bourgogne; mais seul le gouverneur s'en déclara pour lui et la province ne bougea point; alors il se réfugia en Lorraine. Là, il s'éprit de la sœur du duc, Marguerite, qu'il épousa clandestinement (janvier 1632); après quoi, ayant publié divers manifestes contre Richelieu, il rentra en France à la tête d'une armée (juillet).
Parmi ses partisans, il comptait un très grand et très puissant personnage : le duc de Montmorency, premier baron du royaume, beau-frère de Condé et filleul de Henri IV. Bien qu'il eût les yeux « de travers » et l'esprit court, Henri de Montmorency était un gentilhomme de belle mine, franc, brave, galant, libéral, chevaleresque et fort goûté par les dames. Jusqu'ici il avait assez fidèlement servi le Roi et
même le Cardinal contre les protestants ou les Espagnols, mais il ne s'était pas jugé récompensé comme il eût souhaité de l'être. Or, dans le Languedoc dont il était gouverneur comme l'avaient été avant lui son père et son grand-père, sa famille s'était fait une clientèle considérable et lui-même s'était rendu populaire par ses belles façons et sa générosité. Maître et patron de cette puissante province, il pouvait donc être un précieux allié pour Gaston et un adversaire redoutable pour le Cardinal ; mais, quand le duc d'Orléans rentra inopinément en France, il ne se trouvait pas encore prêt. Il se rendit aux Etats du Languedoc, à Pézenas, et il obtint l'adhésion des députés à la révolte, mais la province ne suivit point. Il fit néanmoins sa jonction avec Monsieur à Lunel, puis tous deux marchèrent sur Castelnaudary. Là ils rencontrèrent une petite armée royale commandée par Schomberg : au premier choc, leurs bandes indisciplinées s'enfuirent, et Montmorency, qui avait cherché la mort, fut pris, après avoir été couvert de dix-sept blessures, « faisant vingt-quatre trous dans son corps » (l®' septembre 1632). Bien que sa dignité de pair de France lui donnât le droit d'être jugé par le Parlement de Paris comme l'avait été Biron sous Henri IV, le Roi et Richelieu ordonnèrent que son procès fût fait par le Parlement de Toulouse, et sous la présidence d'une créature du Cardinal, le garde des sceaux Châteauneuf : double abus. En vain le Parlement de Paris protesta : il fallut obéir. Montmorency, condamné à mort, subit bravement son supplice, le 30 octobre 1632; la Cour entière avait intercédé pour lui sans succès et toute la nuit la populace avait crié : « Miséricorde ! » sous les fenêtres du Roi. Quant à Gaston, dès le 29 septembre, à Béziers, il s'était engagé « à aimer particulièrement son cousin le cardinal de Richelieu », non moins qu'à « ne prendre aucun intérêt en celui de ceux qui se ^ont liés à lui en ces occasions » et à « ne prétendre pas avoir sujet de se plaindre quand le Roi lem' fera subir ce qu'ils méritent », — c'est-à-dire à abandonner Montmorency qui s'était perdu pour lui. Toutefois,
quand il vit que l'on coupait décidément la tète à son allié, il crut prudent daller rejoindre Marie de Médicis à Bruxelles (novembre). Il y resta deux ans, après quoi, poussé par son favori, Puylaurens, qui s'ennuyait, il fît son accommodement avec le Roi qui lui rendit « tous ses biens, apanages, pensions et appointements » (octobre 1634). C'était là le principal à ses ysux; on put ensaite arrêter, sans qu'il protestât, Puylaurens (14 février 1633), qui mourut au donjon de Vincennes, comme y étaient morts Ornano, le grandprieur de Vendôme et Marillac, après quelques mois d'incarcération (1" juillet).
OuvR.\.GEs A CONSULTER : Les ouvrages déjà cités, et les Mémoires de N. Goulas. de 0. Talon, de M"" de Motleville ; les Historié/tes de Tallernant des Réaux. — A. Barine, La jeunesse de la Grande Mademoiselle (l'JOl). — V. Cousin, M'^" de Chevreuse (1862). — Abbé Houssaye, Le cardinal de Be'rulle et le cardinal de Richelieu (1910). — La Roncière, Histoire de la marine..., t. IV (lâlO). — Dora ya\ssète, Histoire du Languedoc, t. XI-XII.