CHAPITRE IV
L Justice. — II. Finances, commerce, morine. — III. Le clergé. IV. La noblesse. — V. Conclusion.
De nos jours, la justice et l'administrafion ne se confondent point : nos magistrats jugent et nos fonctionnaires, nos préfets, par exemple, administrent. Sous TAncien Régime, les pouvoirs n'étaient pas séparés de la sorte : il ne se trouvait pour ainsi dire pas d'administrateur qui n'eût de pouvoirs judiciaires, ni de juge qui n'eût certaines fonctions administratives, si bien que l'on comptait à peu près autant de juges que d'officiers royaux.
Non seulement les juridictions étaient innombrables, mais leurs pouvoirs étaient mal délimités. D'abord il y avait les Parlements, dont l'un, celui de Paris, avait dans son ressort presque la moitié de la France, tandis que les neuf autres, ceux de Bordeaux, Dijon, Rouen, Toulouse, Aix, Rennes, Grenoble, Pau et Metz, n'avaient guère qu'une province chacun. Au-dessous des dix Parlements venaient les quatrevingts présidiaux, répartis plus irrégulièrement encore. Au moins les présidiaux avaient-ils tous la même compétence, tandis que les bailliages et sénéchaussées, qui exerçaient au-dessous d'eux, avaient des devoirs et des droits qui variaient. Enfin une foule de tribunaux inférieurs jugeaient en premier ressort au nom des villes, des nobles, des abbayes,
on du Roi, et de ceux-là les prétentions et les pouvoirs étaient plus divers encore. — Mais ce n'était pas tout. A côté de cette première hiérarchie judiciaire, il en existait une autre : celle des administrations financières; tous les procès relatifs à l'impôt étaient jugés par les Elections, les Bureaux des finances, la Cour des Aides, la Chambre des Comptes, la Cour des Monnaies. — Puis il j avait aussi le Grand Conseil du Roi, dont les pouvoirs étaient assez vagues : il avait pour devoir de résoudre les conflits qui s'élevaient entre les Cours souveraines, mais il jugeait encore en première instance tous les cas « évoqués » par le souverain. — Joignez une quantité de juridictions spéciales : pour les gens d'Eglise les officialités; pour les gens de guerre les prévôts des maréchaux; pour les procès maritimes les sièges d'amirauté et la Cour des salines ; pour le personnel des palais royaux le grand prévôt de l'hôtel, etc.. On s'égarait parfois dans ce dédale.
Un autre vice de la justice, c'était la compîoxité et la lenteur de la procédure. Quel beau temps pour la nuée des procureurs, avocats, huissiers, sergents et chicanoux de toutes robes, que celui-là, où la prescription n'existait pas, où le moindre procès faisait foisonner mémoires, factunis, productions, contredits, rôles et pièces de toutes sortes ! Tout cela remplissait des sacs qu'il fallait transporter sans cesse de l'étude du procureur au Palais et du Palais chez le juge. « J'ai vingt-sept procès sur les bras et j'ai de quoi les faire durer tous vingt-sept ans », disait un financier de 1625. La procédure est vraiment alors un « m.aquis » : procureurs et avocats ont à leur disposilion le droit romain. le droit canon, les ordonnances roj^ales, les innombrables * coutumes » locales qui ont force de loi : on trouve là tout ce qu'il faut pour embrouiller les affaires les plus claires.
Cependant les sacs de procès s'ajoutent aux sacs et finissent par coûter une fortune. Afin de défendre son bien, il faut presque le dépenser. Tout se taxe en détail. Pour un
seul acte, il fau' payer au procureur le conseil qu'il a donné, plus le mémoire, plus l'assignation, plus la copie, plus la présentation, plus la journée, plus les frais de voyage — que sais-je? Au criminel, lorsque le coupable n'a pas de quoi se faire exécuter à ses irais, c'est la partie civile qui doit payer sa condamnation; et la plus économique des exécutions capitales ne revient pas à moins de trois à quatre cents livres; il est vrai qu'on y relève des articles de ce genre : « A l'exécuteur, pour se faire panser et médicamenter... Aux chirurgiens qui ont pansé et médicamenté ledit exécuteur. . » Et, par un abus criant, ce sont les justiciables qui doivent payer les juges. Jusqu'au xvi*" siècle, les épices étaient à peu près facultatives. Maintenant elles sont fixées et les magistrats tiennent la main à ce qu'elles soient réglées d'avance. Sans argent, pas de justice. Les pauvres ne peuvent avoir de procès (ce qui les désespère).
Payer n'est pas tout: il faut encore solliciter ses juges, attendre dans leur antichambre et, si l'on n'est pas homme de qualité, y retourner maintes fois pour être reçu; en tout cas leur faire, aîin de les bien disposer, quelque cadeau de vni, de chapons, de confitures. Cette magistrature que l'on courtise et que l'on paye de la sorte est-elle donc vénale? Point du tout : elle juge avec beaucoup d'équité, au contraire. C'est que ces visites et ces cadeaux, étant d'iisage et parfaitement avoués, ne tirent pas autrement à conséquence, et que l'officier de justice n'a rien à risquer à juger selon sa conscience, puisqu'il est propriétaire de sa charge, partant inamovible et indépendant. Un magistrat d'aujourd'hui, — fonctionnaire soumis au ministre dont il attend son avancement, d'ailleurs n'ayant au criminel d'autre pouvoir que celui d'appliquer la décision du jury, et, au civil, dirigé, commandé par le code et la jurisprudence, — n'a rien de commun avec ces magistrats héréditaires d'autrefois, dont l'autorité était immense et qui formaient dans la nation une caste à part où l'honnêteté et l'orgueil étaient traditionnels, pompeuse dans ses mœurs certes, et imbue jusqu'à
l'excès de sa dignité, mais profond cment pénétrée de ia grandeur de sa fonction sociale. Tous, depuis rhumi3le bailli de village jusqv/à « Monsieur le Premier », qui préside le Parlement de sa province et qui, à son entrée dans la ville, gagne son hôtel en grande pompe et au bruit du canon, jugeaient en toute liberté et bien plus selon la simple équité que selon la jurisprudence. De tant de lois, de coutumes et d'ordonnances trop souvent contradictoires, ils ne se préoccupaient pas toujours, et tranchaient souvent les questions selon le bon sens plutôt que selon les « précédents » : ils étaient ce qu'on appellerait aujourd'hui de « bons juges ». De la sorte le désordre du droit assurait souvent le triomphe de l'équité.
Que lit Richelieu?
Richelieu ne travailla guère à perfectionner le mécanisme judiciaire et à rendre la justice plus commode aux sujets du Roi ; il chercha seulement à rendre la magistrature plus souple et plus soumise au gouvernement.
Il faut songer, en effet, que ces officiers de finances et de justice, ces magistrats, propriélaires de leurs charges et inamovibles, n'étaient point du tout dociles. Quand le Roi avait rendu un édit, la difficulté était d'abord de le faire « recevoir », et, après qu'il était reçu, de le faire appliquer. Les Parlements pouvaient surseoir à « enregistrer » les édits : en ce cas, il fallait pour les y contraindre que le gouvernement recourût à la force (et cela réussissait quand il était fort), ou bien qu'il négociât (et cela réussissait quand il était riche). Encore les ordonnances, luie fois « reçues », n'étaient-elles guère mises en pratique. On voit les rois renouveler à chaque instant leui's édits et ceux de leurs prédécesseurs : preuve que ceux-là ni ceux-ci ne sont pas appliqués. Et c'est centre cette opposition passive, contre cette force d'inertie des officiers que viendra plus tard se briser en partie l'eh'ort de Colbert.
Non seulement les Parlemeuls &e refusaient à enregistrer
les édits si bon leur semblait, mais encore ils adressaient au Roi des « remoairauces ». Celui de Paris sm'tout prétendait, en les enregistrant, examiner les testaments royaux, les traités, les actes officiels, c'est-à-dire à un pouvoir politique. A cela Richelieu mit bon ordre.
Lorsque le Parlement de Paris avait décidé de « faire ses très humbl.'s remontrances », voici comment les choses se passaient. Un président et un conseiller se rendaient chez le chancelier pour lui demander quand il plairait au Roi entendre les remontrances. Au jour fixé les députés, neuf ou dix présidents et conseillers, se réunissaient à sept ou huit heures du matin chez le premier président, qui les accompagnait toujours. Si la Coar était à Saint-Germain, dont Louis XIII affectionnait la résidence, ils y arrivaient vers onze heures, dînaient chez le premier président qui y avait un logis, attendaient que le Roi put les recevoir ; puis, revêtus de leurs robes, ils étaient solennellement introduits en sa présence. Louis leur donnait audience dans son cabinet, entouré de toute sa Cour : invariablement, ii débutait par les gourmander avec sa violence ordinaire ; alors, un peu intimidés déjà par cet accueil, ils faisaient très respectueusement leurs représentations; le garde des sceaux, le surintendant, le Cardinal discutaient avec eux : on les menaçait encore... Quand il était nécessaire, Louis mandait devant lui les conseillers les plus récalcitrants, leur adressait les plus durs reproches, au besoin les exilait. — Et les Parlements des provinces n'étaient pas mieux traités. Pendant le siège de La Rochelle, par exemple, le Roi fait venir au camp le premier président du Parlement de Bordeaux, M. de Gourgues, un autre président, le procureur général, un conseiller et le greffier; Gourgues ayant commencé de haranguer, Louis l'interrompt d'une voix tremblante de colère : « A genoux, petit homme, devant votre maître » ; même il l'empoigne par sa robe pour le contraindre à obéir; ce fut un scandale... Terrorisés de la sorte, toujours sous Louis XIII, les Parlements cédèrent.
Outre leurs attributions judiciaires, les Parlements, Prcsidiaux, Bailliafïes, etc. n'avaient guère, en fait d'attributions administratives, que la police, et ils la conservèrent, à Paris, par l'intermédiaire du procureur général surtout et du lieutenant de police ; en province par le moyen des lieutenants de police des Bailliages et Sénéchaussées (offices qui dojneurôrent vénaux et héréditaires). — Mais les juridictions financières (Gourdes Aides, Elections, etc.) avaient toutes sortes d'attributions administratives : elles réoartissaient l'impôt, administraient le domaine, veillaient à la voirie, aux travaux publics, contrôlaient la solde, la nourriture et les étapes des gens de guerre, etc. Or, les officiers de finances, propriétaires de leurs charges et inamovibles comme les mitgistrats du Parlement, ne se montraient pas plus dociles. C'est pourquoi Richelieu s'appliqua à leur retirer le plus qu'il put de leurs pouvoirs administratifs, qu'il confia à des fonctionnaires révocai^Ies et passivement soumis au gouvernement dont ils dépendaient entièrement : les intendants.
Depuis la fin du xvi® siècle, la royauté avait accoutumé d'envoyer en mission dans les provinces des maîtres des requêtes ou des conseillers, sorte d'inspecteurs, qu'elle chai'geait de surveiller les magistrats et de lui faire des rapports sur les désordres de la justice et de l'administration. Richelieu ne créa donc nullement les intendants. Mais il en usa et il en abusa : tantôt il en fit des vice rois d'une province ou d'une ville, tantôt des commissaires à la suite des années, tantôt des juges, tantôt des agents politiques et des policiers. Ils furent les agents d'exécution de la loi, qui restait souvent lettre morte lorsqu'il s'agissait de la faire appliquer par des officiers héréditaires dont elle contrariait les intérêts. — En dépit des intendants, et jusque sous Louis XIV et Colbert, la principale difficulté de la monarchie, dite absolue, n'en restera pas moins de se faire obéir.
Il fallait à lu. le Cardinal, pour juger ses ennemis, des
juges plus obéissants, plus attentifs à ses intentions que les orgueilleux officiers de robe. C'est pourquoi tous ses adversaires, Chalais, d'Ornano, Marillac, Châteauneuf, Cinq- Mars, etc., furent soustraits aux tribunaux ordinaires et déférés à des commissions spécialement formées pour les condamner : quelques magistrats, parfois plusieurs ducs et pairs, siégeant au besoin dans le cabinet du Roi, ei forcés d'opiner à haute voix en sa présence ; telle, par exemple, la commission qui « jugea » La Valette. — En théorie, il faut le dire, le Roi n'excédait pas son pouvoir en ôtant un prévenu à ses juges naturels pour le soumettre à d'autres juges choisis par lui ; le monarque en effet était le juge souverain de tous ses sujets ; les magistrats du royaume n'étaient que ses délégués et ses représentants : toute justice se rendait en son nom et il pouvait, si tel était son plaisir, évoquer à lui telle ou telle cause particulière : c'est en vertu de ce principe que se justifient parfaitement le meurtre du duc de Guise sous Henri III, ou celui de Concini. ■ — ^Mais si, en confiant à des commissaires spéciaux le soin de juger tel ou tel de ses sujets, Louis XIII ne dépassait nullement sou droit, c'était là, en pratique, un procédé tyrannique et odieux, contre lequel l'opinion se prononça nettement. Richelieu l'employa pourtant sans cesse; en vain le Parlement protesta. On vit des maîtres des requêtes parcourir le royaume, munis de pouvoirs discrétionnaires, procédant sans aucunes formes, comme ce Laffemas, qu'on appelait le « bourreau du Cardinal », le « grand gibecier de France », ou « vir bonus, strangulandi peritus », et qui s'écriait volontiers : « Qu'il feroit beau pendre aujourd'hui ! »
« Le crime de lèse-majesté est si important, déclare Richelieu, que celui même qui en est coupable par une simple pensée est digne de punition ». Or, on sent bien que tout peut devenir crime de lèse-majesté : parler du gouvernement « avec un peu trop de liberté », par exemple, ou chercher « à supplanter le Cardinal », et même être de ceux « qui auroient vu sa chute avec plaisir ». C'est exactement la
faute du jeane Barradas, favori « venu en une nuit comme un potii'on, qui pensoit être mieux aimé du Roi que le Cardinal, et qui, dernier terme de la folie, l'osoit dire à Sa Majesté ». Aussi le punit-on de Texil. Le ministre a été si bien informé de ses moindres propos! Il y en a un, notamment, qu'il a appris par Du Plessis, qui le tenait du cardinal de la Valette, lequel l'avait su de BeMegarde qui l'avait entendu dire par Barradas à la Reine : Richelieu nous rapporte cela très sérieusement.
Des « potins », des « racontars », des « on dit », cela suffit presque à ce que le Cardinal vous fasse exiler, pendre ou trancher la tête, ou du moins vous défère à ses commissaires, ce qui revient au même. Sa police est fort bien faite : il a une nuée d'espions semblables à cette cuisinière de M. de Tré ville qui touche 400 livres sur sa cassette. D'ailleurs, attendu qu'en « matière de conspiration il est presque impossible d'avoir des preuves mathématiques », comme il dit, les présomptions suffisent. Aussi n'est-ce pas sur des faits qu'on condamne Châteauneuf, par exemple, mais sur « certains desseins » qu'on lui prête, lesquels « ne se rapportent pas entièrement au service du Roi » : raison d'Etat...
Telle est la justice de Richelieu.
Dans son administration des finances aussi, Richelieu ne s'est guère soucié de remédier aux abus et point du tout d'améliorer le sort des contribuables : il n'a cherché qu'à se procurer par n'importe quels moyens l'argent qui lui était nécessaire pour continuer son admirable politique étrangère. Peut-être formait-il, en prenant le ministère, de beaux et vagues projets de réforme administrative. Mais, s'il était admirable diplomate et bon ministre de la guerre, il n'était guère législateur et, quant aux chiffres, il n'y entendait
rien, ce qu'il avouait de la meilleure grâce du monde. Il s'en remettait aux surintendants des finances du soin de pressurer les contribuables et de berner les créanciers : à ses veux, d'Effiât ou Bullion s'acquittaient de leur charge à merveille puisqu'ils trouvaient toujours de l'argent. Que ce fût par des emprunts incessants à des taux usuraires, par des banqueroutes ou des refontes de monnaies, — expédients déplorables qui restèrent les procédés habituels de la monarchie et rendirent irrémédiable le désordre financier dont l'Ancien Régime finit par mourir, — Richelieu ne s'en souciait guère : il avait à vaincre la maison d'Autriclie et ses propres ennemis.
Les ventes d'offices étaient un de cesexpédients financiers. Dans la première moitié du xvn® siècle, chacun considérait comme un abus la vénalité des charges, et Richelieu tout le premier, qui. aux Etats généraux de 1614, l'avait flétrie dans un beau discours. Ministre, il la développa : on vit après lui des aulneurs de toile, par exemple, ou des « langueyeurs » de porcs, chargés d'examiner la langue des cochons. Il est vrai que, le plus souvent, ces créations d'offices n'étaient qu'un impôt déguisé sur les officiers déjà existants. Un beau jour, le Roi décidait, par exemple, que telle charge serait exercée à l'avenir six mois par son titulaire actuel, et six mois par un titulaire nouveau; ou encore il augmentait le nombre des conseillers d'un présidial. Pour ne pas voir diminuer leurs revenus dans le premier cas, ou leur considération dans le second, les titulaires rachetaient les charges nouvelles. — Et cela explique comment l'Etat, quand il était pressé d'argent, retranchait un ou deux quartiers tant à ses officiers qu'aux rentiers de l'Hôtel de Ville; pour lui, les uns et les autres étaient sur le même plan.
Surtout à partir de 1636, les impôts furent considérablement aggravés. Ceux des villes, par exemple, doublent de 1636 à 1646; la plupart d'entre elles percevaient des droits d'octroi: ces droits furent accrus de moitié au profit du Trésor. Pourtant, il ne faut pas accepter absolument les chiffres tels qu'ils apparaissent sur les documents officiels :
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les taxations des comptables étaient établies sur le montant des rôles émis, en effet; or il jeut des non-valeurs considérables, dont chaque année, régulièrement, il était fait remise; plutôt que de réduire le montant nominal des rôles, et par conséquent leurs pourcentages, les officiers répartiteurs préféraient majorer sans cesse ce montant fictif, qui, ainsi, excédait de beaucoup les recouvrements réels.
Les impôts étaient très inégalement répartis sur le royaume. La Bretagne, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et les anciens domaines des rois de Navarre, comme le Béarn et le comté de Foix, avaient conservé le droit de réunir leurs Etats, assemblées élues qui votaient la redevance au Roi. Mais, à côté de ces pays d'Etats, il y avait les pays d'élections, que le Roi administrait directement par ses agents financiers, et où l'impôt, fixé par lui seul, était toujours, par conséquent, beaucoup plus élevé. — Richelieu entreprit ou feignit d'entreprendre de changer les pays d'Etats en pays d'Elections. En réalité, son seul but était d'obtenir une grosse somme d'argent, et il permit à la plupart des provinces de se racheter : il n'y eut guère que le Duuphiné qui perdit ses Etats.
Gomme le bas peuple supportait une grosse part des impôts, à partir de 1630 presque aucune année ne se passa plus sans révolte; mais la plus terrible fut celle des « Vanu-pieds » en Normandie. Dans l'été de 1639, les paysans d'Avronches massacrèrent le lieutenant-criminel de Coutances parce qu'ils le soupçonnaient d'être venu établir chez eux la gabelle qui n'y existait point encore. Un ecclésiastique du pays, qu'on nommait Jean Va-Nu-Pieds, se mit à leur tête : il eut bientôt une armée de 20 000 croquants. La révolte, peu oumal réprimée, gagna Caen,Bayeux, Falaise, Rouen. Il fallut envoyer Gassion, alors maréchal de camp, avec40U0 hommes pour écraser les Nu-pieds. Répression terrible : la province fut dévastée par la soldatesque. « On ne sauroit faire un trop grand exemple, écrivait le ministre ; outre le châtiment des particuliers, faut raser les murailles des villes »...
En somme on voit que, sous Richelieu, la monarchie se montrait plus apte à couvrir la France de gloire qu'à l'administrer comme une bonne maison de commerce. Le Cardinal avait pourtant quelque souci du négoce, et il fît certains efforts pour encourager les grandes compagnies qui se formèrent en vue d'exploiter les colonies françaises, à quoi d'ailleurs elles échouèrent lamentablement. Ces colonies, à peu près abandonnées par la métropole, ne se peuplèrent guère que de missionnaires, comme les Jésuites qui fondèrent à force d'héroïsme, chez les Hurons du Canada, une sorte d'iitat théocratique et sauvage (un peu analogue au Paraguay), — ou de pirates, comme les « flibustiers » de l'Ile de la Tortue, — ou d'établissements peu durables, comme celui de Pronis à Madagascar.
C'est que, en vérité, les commerçants, émigrants, colons, marchands, matelots et armateurs se trouvaient exposés à trop de risques physiques et pécuniaires. La mer était alors comme une sorte de terrain mal famé où foisonneraient les malfaiteurs plus que les passants inoffensifs, et la loi du plus fort y était toujours la meilleure. C'était miracle qu'un navire marchand pût faire une croisière sans rencontrer quelque ennemi, corsaire ou pirate, ou même l'un de ces garde-côtes français qui commençaient habituellement par dépouiller les sujets du Roi sous couleur de les protéger. Espagnols, Hollandais, Anglais surtout, tout le monde pillait sans souci des traités, et de préférence les vaisseaux de la France (qui, d'ailleurs, rendait à l'occasion les brigandages avec usure). La Méditerranée était infestée par les Barbaresques, Tunisiens, Algériens, Marocains, Turcs, qui vivaient de piraterie. En vain les agents de Richelieu concluaient des trêves avec le bey, le dey ou le sultan : les chrétiens étaient souvent les premiers à attaquer les chaloupes ou les tartanes musulmanes qu'ils rencontraient. Mais les Infidèles razziaient jusque sur nos côtes En 1633, il y avait 25 000 esclaves chrétiens en Algérie, que l'on n'aurait pu racheter que par une rançon de 300 livres en moyenne ^ et contre 1 000 Turcs,
LE ROYAUME SOUS LOUIS XIII iOI
le dey ne consentait à échanger que 130 chrétiens seulement; d'où il résulte qu'un chrétien, selon lui, valait un peu plus de 7 Turcs et demi : c'était cher.
Richelieu fit un effort merveilleux : plus encore qu'une armée, il sut improviser une marine de guerre. En 1626, il achetait de Montmorency la charge d'amiral de France, qu'il transformait et étendait sous le titre de Grand Maître et Surintendant de la navigation. Deux ans plus tard, à la fin de 1628, une escadre de 67 vaisseaux déjà mouillait devant la Rochelle. C'étaient là presque tous bâtiments loués, à vrai dire, ainsi que leurs équipages, car on levait alors une flotte comme une armée : pour un temps. Mais peu à peu, les matelots se formèrent ; on leur donna pour otïiciers non pas de ces « chevaliers frisés » que le Cardinal goûtait peu, mais des « gros mariniers vaillants, nourris dans l'eau de la mer et la bouteille », et ainsi l'on n'employa plus de mercenaires étrangers, souvent insoumis comme ces Hollandais qui refusaient au dernier moment de tirer sur leurs coreligionnaires. Bientôt même, !e Roi put faire construire quelques bâtiments dans son royaume : en 1638, ce fut un beau jour que celui du lancement de la Couronne^ longue de plus de 200 pieds (les vaisseaux de Hollande n'en avaient que 100), armée de 88 pièces de fonte, et laissant claquer au vent le pavillon de France, immense étendard de soie qui valait 1 400 écus ! On vit alors flotter sur les mers du « Ponant » (Manche et Océan) les galions et les ramberges, vaisseaux de haut bord, les grosses flûtes de transports, les pataches légères pour les reconnaissances, les pinasses de faible tonnage. Au « Levant », sur la Méditerranée, le Cardinal m.ena vivement, avec ses galères, la guerre contre les Barbaresques ou les négociations avec le dey. Mais il n'arriva pas à supprimer la piraterie, et il n'entreprit même pas d'empêcher les exactions que les consuls de France et notre ambassadeur à Constantinople imposaient à leurs propres nationaux. Si bien que peu à peu le commerce du Levant décrut, jusqu'à tomber, sous Louis XIV, à presque rien.
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Richelieu était tout le contraire d'un libre-penseur, d'un « libertin » à la manière du cardinal de Retz. Non seulement il était profondément pieux et pratiquant, de même que Louis XIII, mais encore il était, si l'on ose dire, « clérical », c'est-à-dire qu'il aimait à s'environner d'ecclésiastiques et à leur confier toutes les besognes, même celles qui nous semblent aujourd'hui les moins convenantes à des prêtres, comme de gouverner la marine (l'archevêque Sourdis), de diriger les opérations militaires (le cardinal de La Valette), ou de conduire à la guerre les contingents de leurs diocèses (les évêques de Montpellier, Nîmes, Mende et Aibi en 1639). Il est vrai qu'en ce temps-là les prêtres, môme les plus fervents, ne se piquaient pas toujours d'une douceur angélique, à preuve le Père Joseph : un jour, le pieux capucin répondit fort tranquillement à un capitaine qui lui demandait ses ordres : « Qu'on tue tout ! » après quoi il continua de dire sa messe. — Au surplus, l'usage d'employer les ecclésiastiques aux soins les plus profanes, et même à la gueiTe, était répandu dans tous les pays, et Richelieu lui-même donnait l'exemple : il travaillait de toutes ses forces à ce qu'il estimait le bien de la France, et il y travaillait sensiblement plus qu'au bien de l'Eglise. Non certes qu'il se désintéressât des progrès du catholicisme et de la vertu, seulement il les faisait passer après ceux de l'Etat.
Or, l'Eglise de France était alors en proie à d'indiscutables abus, tels celui des commendes. Un abbé « commendataire » habitait à Paris ou ailleurs, et, quand il lui prenait fantaisie de visiter son monastère, il descendait dans un logis plus ou moins agréable qu'il s'était fait bâtir en dehors du couvent. Il touchait les revenus de l'abbaye, à condition d'entretenir les bâtiments (qu'il réparait aussi peu que possible), et d'assurer la vie du prieur et des religieux (qu'il
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réduisait à la frimine quand les moines n'avaient pas obtenu, à fojce de procès, quelque concordat réglant la part de chacun). — Pour les cures, il en était tout de même que pour les abbayes : ceux qui en touchaient les revenus n'étaient pas ordinairement ceux qui en remplissaient les fonctions. Beaucoup de curés titulaires ne résidaient pas dans leurs paroisses; c'étaient des suppléants qui confessaient, communiaient et enterraient leurs ouailles. Heureuses encore les communes ainsi desservies! Beaucoup d'autres se voyaient réduites à plaider pour n'être pas privées du service divin et pour obtenir que leur curé envoyât du moins quelque prêtre exercer à sa place. — Et les canoaicats se donnaient comme les cures ; seulement les chanoines ne se faisaient même pas remplacer. — Quant aux évêques, ils résidaient plutôt moins encore que les chanoines, les curés et les abbés.
A cette époque, un prêtre n'a droit à aucun salaire en tant que prêtre : il lui faut donc, pour vivre, un bénéfice. Or le nombre des clercs est immense au royaume de France, bien plus grand que celui des bénéfices, en sorte que beaucoup de religieux, de prêtres mêmes, sont forcés retravailler de leurs mains pour ga<^ner leur vie, comme de simples ouvriers, trop heureux s'ils trouvent à s'engager au service d'un riche seigneur qui les emploiera à faire ses courses, sinon à d'autres besognes moins relevées : peutêtre à monter derrière son carrosse, vêtus de quelque jusliiucorps de laquais ; c'est du moins ainsi que le comte de Grammont utilise son aumônier, M. Poussatin.
D'ailleurs tous les bénéfices, modestes cures de campagne ou riches abbayes, s'accordent sans condition d'âge ou de convenance : Richelieu donne l'évêché de Grasse au petit Godeau pour le remercier d'une pièce de vers, et un monastère au violon Maiigars dont il est content; le fds de la duchesse de Guise tient à dix-sept ans Saini-Denis; la comtesse de Guiche possède Châtillon ; le huguenot Sully a quatre abbayes. A vrai dire les laïcs, les femmes et les protestants ne sont pas abbés en titre : ils possèdent leurs bénéfices par un homme de
paille, un intermédiaire ecclésiastique rétribué, qui touche leurs revenus en son nom : l'abus n'en est pas moindre pour autant. Quant aux cures, prébendes et évêchés, ils ne s'accordent qu'à des clercs, mais sans plus de considération au mérite. La noblesse et la magistrature regardent ces bénéfices comme des gratifications que doit le Roi à leurs cadets : « on stipulait une abbaj'e pour la dot d'une fille et un colonel remontait son régiment avec le revenu d'un prieuré » (Voltaire). Et, naturellement, ces cadets de famille qui se sont faits d'Eglise pour avoir de quoi tenir leur rang dans le monde, ces grandes dames religieuses, ces évêques en nourrice ou « régentez dans les collèges », tous ces ecclésiastiques amateurs, si l'o*' peut dire, font parfois des prêtres fort étranges : athée' comme l'évèque Lavai^din, débauchés comme l'évèque &^ Broc ou l'abbé de Gondi, scandaleux comme le chanoine Bois-Robert. D'autre part, tandis que beaucoup de rjuvents de femmes ressemblent à ceux que décrit Boccac^!, dans une foule d'autres les leligieuses vivent sans nul 9/)Uci de la règle et reçoivent « indifféremment toutes sortes de pensionnaires » : dames qui « veulent plaider contre leurs maris ou cacher le désordre de leur vie », filles qui veulent « éviter les poursuites d'un galant ou en attendre et en attraper quelqu'un » [Francion) . . .
A la Cour d'Henri IV, l'incrédulité avait été de fort bon ton et l'athéisme du dernier galant. Durant tout le règne de Louis XIII, mais surtout au début, les « libertins » menèrent grand tapage, tournant les dogmes en ridicule et raillant (fort pesamment) les mystères. Il ne faut pas s'étonner si le Père Mersenne estime que Paris renferme au moins 40000 libertins, quand ou voit que Richelieu lui-même admet dans son entourage des libres penseurs avérés. Un jour, MM. de Matha et de Fontrailles chargent le crucifix, l'épée à la main, en criant : « L'ennemi ! » Et ce ne sont pas des procès comme celui de Théophile de Viau qui pourraient effrayer ces gentilshommes... D'ailleurs il faut, pour combattre l'irréli-
gion des missionnaires plus passionnés que les huissiers du Parlement.
Il y en eut : l'époque des libertins est aussi celle des Bérulle, des Bourdoise, des Vincent de Paul, des Olier, des Rancé. Elle voit naître les premiers séminaires : Saint- Nicolas-du-Chardonnet (1620 et 1644), Saint-Sulpice (1641), et toute une floraison d'ordres religieux, comme les Oratoriens, les Madelonnettes, les Lazaristes, les Sœurs de la Charité, les Eudistes, qui portent le bon exemple dans les provinces, combattent l'ignorance et réforment le clergé, — puissamment aidés à cela par la Compagnie du Saint-Sacrement.
C'est vers 1625 qu'un vertueux gentilhomme, le duc de Ventadour, jeta les bases de cette société secrète qui prit par la suite un développement immense. Les « confrères » qui la composaient étaient de toutes classes : prêtres et laies, petits bourgeois, gens de robe ou grands seigneurs ; et le Supérieur, seul, connaissait leurs noms. Or, cette dévote Compagnie ne se contenta pas d'exercer la bienfaisance : d'améliorer le sort des galériens, par exemple, de visiter les malades et les prisonniers, de soulager très heureusement, au temps de la Fronde, la misère des campagnes ; elle s'occupa aussi de combattre l'hérésie ou l'irréligion, et de « venger l'honneur de Dieu » en surveillant les mœurs. C'est ainsi qu'elle lutta très efficacement contre le jansénisme qui lui parut une sorte de complot sournois des réformés, et contre les protestants eux-mêmes qu'elle persécuta en détail avec une ingéniosité non pareille, mettant à l'index les artisans huguenots, rendant la vie impossible, par mille petites chicanes, ici à un médecin hérétique, là à un avocat, ailleurs à un pasteur ou à un officier. Le devoir des « confrères » était de s'enquérir clandestinement de la vie privée de chacun, de connaître les bien et mal vivants, les libertins, et de les dénoncer ensuite modestement. A la longue, la « Cabale des dévots » finit par exaspérer tout le monde, mais on soupçonnait les pieux espions
sans pouvoir les saisir. Au reste, la Compagnie avait des protecteurs très puissants : après la mort de Louis XIII, la Régente, Gaston d'Orléans lui furent favorables, et le prince de Conti lui demandait « des mémoires assurés de tout ce qui se passoit » dans ses terres. Seulement Mazarin, lui, ne goûtait pas du tout son pouvoir clandestin, toujours grandissant, et Colbert l'apprécia moins encore. Si bien qu'à partir de 1661, la Cabale des dévots, trahie et révélée à tous, fut interdite, ses réunions dépistées, ses membres traqués. Après 1666, elle ne subsista plus que dans quelques villes de province, et c'est, semble-t-il, la caricature d'un confrère que les contemporains de Molière huaient dans Tartuffe.
Richelieu laissa faire les dévots et les fondateurs d'ordres sans beaucoup les encourager, et c'est fort indûment que, — dans ce Testament politique qui est moins le programme de ce qu'il a fait que de ce qu'il a voulu faire, et le monument de ses bonnes intentions, — il s'attribue la grande réforme des mœurs catholiques qui eut lieu sous Louis XIIL En réalité, il s'attacha moins à améliorer la moralité du clergé qu'à en améliorer, si l'on peut dire, le rendement. L'ordre le plus opulent du royaume ne payait à l'État que les d^'cimes et le don gratuit marchandé chaque année par l'Assemblée du clergé. En 1641, le Roi ordonna sans cérémonie aux bénéficiaires de verser dans sa caisse une bonne partie de leurs revenus (abbayes, évêchés, bénéfices simples : 33 p. 100; cures : 17 p. 100; chapitres : 40 p. 100). Aussitôt l'Assemblé du clergé de pousser de si hauts cris que le gouvernement transigea pour o 500 000 livres payables en trois annuités. Encore deux archevêques et trois évèques refusèrent-ils de signer cet engagement. Richelieu répondit par un petit coup d'Etat : c'était assez sa manière. D'Emery fut envoyé à l'Assemblée et, au nom du Roi, il intima l'ordre aux protestai aires de se retirer sur-le-champ dans leurs diocèses : punition fort sensible à des prélats de ce temps-là. L'archevêque de Sens lui répondit « qu'il rece-
voit avec honneur et respect tout ce qui venoit de la part du Roi, même les paroles injurieuses », et, d'Émery avant répliqué qu'il n'y avait pas de paroles injurieuses venant du Roi : « Vous me devez donner loisir d'achever, repartit M. de Sens, et vous entendrez que je les appelle injurieuses venant de votre bouche. » Après quoi, l'Assemblée poursuivit en liberté ses délibérations...
Et telle fut l'œuvre religieuse du cardinal de Richelieu.
Le premier personnage du royaume après le Roi, le Dauphin et la Reine, c'était Monsieur, frère du Roi. Il avait naturellement le pas sur les princes du sang : Henri de Condé et le comte de Soissons, cousins issus de germain de Louis XIIL Plus bas, bien au-dessous de ces membres de la famille royale, venaient les nobles. D'abord, les « princes étrangers » (cadets de maisons régnantes vivant en France, ou petits princes souverains en même temps sujets du Roi, comme Guise, cadet de Lorraine, Bouillon, prince de Sedan, Valentinois, prince de Monaco, Nemours, Nevers, Luxembourg, etc.) — et les ducs et pairs, dont Louis XIII et surtout Louis XIV augmentèrent beaucoup le nombre. De simples ducs il n'y avait guère : Louis XIII créa quelques ducs à brevet, c'està-dire qu'il autorisa quelques courtisans à se faire appeler ducs durant leur vie, mais ce ne furent là que des titres de courtoisie, semi-officieux, non reconnus par le Parlement. Quant aux autres titres : baron, vicomte, comte ou marquis, ils se valaient tous. C'est qu'alors « la noblesse était attachée à l'individu, tandis que les titres étaient attachés à la terre » (D'Avenel). S'il vendait sa terre, un marquisat par exemple, un seigneur vendait en même temps à l'acheteur (à moins que celui-ci ne fût roturier) le droit de porter le titre de marquis, ainsi que le nom du marquisat. Les pères conféraient à chacun de leurs fils le nom de l'un de leurs fiefs ;
mais les enfants ne pouvaient prendre le nom de la seigneurie paternelle avec des titres décroissants comme il est d'usage depuis le xviii^ siècle : « une terre érigée en marquisat ne donnait qu'un titre de marquis, et non pas un titre de comte, un de vicomte et un de baron en surplus ». C'est à l'ancienneié, à la célébrité du nom qu'on attachait du prix, le titre ne comptait pas. A la Cour, beaucoup de gentilshommes portaient celui de comte ou de marquis comme ils eussent fait un bel habit, sans que personne protestât ; d'autres, en revanche, n'adoptaient pas même la particule (à tort dite nobiliaire), que portaient de simples artisans.
Tous les membres de la famille royale avaient le droit moral, presque le devoir d'intervenir dans le gouvernement : « Un prince du sang doit plutôt faire la guerre civile que de remettre rien de sa dignité, » écrira encore Retz. — Or Richelieu laissa mourir Marie de Médicis à l'étranger ; il imposa à Gaston les bassesses les plus déshonorantes ; Soissons périt à La Marfée; Condé, petit vieillard rapace, intelligent, et si crasseux que le ministre lui faisait dire de se nettoyer les jours qu'il venait voir Su Majesté, ne se sauva que par ses flatteries et fut trop heureux d'obtenir pour son fils, le futur héros de Rocroy, une nièce du Cardinal... C'est ainsi que Richelieu traita tous ces princes égoïstes et brouillons.
En province, l'ancienne noblesse d'épée tendait à s'éteindre par suite de sa ruine pécuniaire. Toute la fortune des gentilshommes était en terres, en effet, et ces terres ne rapportaient souvent qu'un revenu infime, parce qu'au moyen âge leurs propriétaires les avaient aliénées à perpétuité moyennant un loyer annuel, le cens, fixé une fois pour toutes et à jamais, à des tenanciers qui se succédaient de père en fils; et, depuis lors, le « pouvoir » de l'argent avait beaucoup diminué. Un arpent de terre avait pu être accensé raisonnablement, au moyen âge, pour un sou, quand, sous Louis XIII, il ne rapportait plus que cette pièce de cuivre, le seigneur à qui il appartenait n'était pas riche !
Pour vivre, les gentilshommes ruinés épousaient les filles des riches magistrats et financiers, — et c'est ainsi que la noblesse provinciale se renouvelait; — ou bien ils venaient solliciter les charges, les bénéfices, les sinécures, toutes les largesses du Roi, — et c'est ainsi que la noblesse de la Cour se formait. Montrant le chemin à Louis XIV, Richelieu fit tout pour développer cette aristocratie courtisane, parasitaire, entretenue, qui nuisit certainement à la vie économique et à la santé de la nation, mais qui devait porter l'esprit français à son point le plus exquis.
A cette époque, pourtant, les mœurs nobles sont encore brutales — même à l'hôtel de Rambouillet — et fort loin du raffinement qu'elles auront plus tard. Un garçon de bonne naissance étudie dans son enfance l'escrime, la danse, un peu de musique, moins de mathématiques ; à quatorze ou quinze ans, on l'envoie passer quelque temps à !a suite d'un régiment pour apprendre le métier militaire, puis quinze mois dans une « académie » à Paris pour qu'il devienne « bon homme de cheval »; et c'est là toute sa culture. Aussi la plupart des gentilshommes ne souhaitentils pas du tout une réputation de politesse ou d'esprit, mais de bravoure et de & magnificence ». Ils se tiennent pour contents si leur hôtel déborde de domestiques et de laquais, s'ils possèdent un ou deux de ces pesanis carrosses à six chevaux, cruellement démunis de ressorts, et dont les mantelets de cuir ne protègent guère les voyageurs contre la pluie et le vent, mais somptueusement tendus de velours et emportant pour le moins trois ou quatre laquais à l'arrière, enfin s'ils peuvent faire accompagner cette lourde et cahotante machine, lorsqu'elle sort par les rues, d'une immense troupe de serviteurs, qui cause un tapage infernal et témoigne clairement par là de la grandeur de leur maison. Leur principale qualité, c'était une bravoure folle, absurde, charmante. Ne savez-vous pas, disait un Italien, que les Français vont à la mort comme s'ils devaient ressusciter le lendemain'?... Vers 1625, il ne se passait presque point de
semaine qu'il ne se fît quelque duel à la Cour. On tirait Tépôe pour la moindre chose, et quelquefois pour rien, pour le plaisir : « Monsieur, on m'a assuré que vous étiez Lrave, disait Boutteville à ceux dont il lui déplaisait que la réputation de bretteurs égalât la sienne ; il faut que nous nous battions ensemble ». Un certain chevalier d'Andrieux tua soixante-douze personnes à lui seul, dit-on. Ordinairement I' « appelant » et 1' « appelé » n'étaient pas seuls sur le terrain, mais chacun d'eux se faisait assister par un, deux, au besoin trois, ou même quatre amis, et ces « seconds » se battaient les uns contre les autres. Un jour, en 1638, Bussy-Rabutin reçut la visite d'un gentilhomme qu'il ne connaissait pas :
Ayant appris que j'avois affaire avec Buse et que je le cherchois, il me venoit offrir de m'apprendra où il étoit, pourvu que je me voulusse servir de lui... Je lui rendis mille grâces... je le priai de considérer que j'avois déjà quatre de mes amis auprès de moi et que ce seroit une bataille si je recevois l'honneur qu'il me vouloit faire... Il me témoigna d'être content de mes raisons, et : « Puisque, me dit-il. Monsieur, je ne puis être des vôtres, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille ofi'rir mon service à M. de Buse et que je lui dise que vous êtes ici. » J'estimai le procédé de ce gentilhomme...
Valençay, chevalier, bailli, puis commandeur de Malte, avait été un bretîeur fameux : il n'en devint pas moins cardinal. C'est lui qui, servant de second au marquis de Portes, se battait un jour contre Cavoye, depuis capitaine des gardes de Richelieu. « Cavoye blessa le chevalier de Valençay de deux petits coups, car il étoit fort adroit, et lui disoit : « Monsieur le chevalier, en avez-vous assez? » Le chevalier lui répondit : « Un peu de patience, ne voltigez point tant, » et lui donna un si grand coup qu'il en pensa mourir » (Tallemant). — D'ailleurs le duel ressemblait parfois à l'assassinat. Louvigny, celui qui trahit Chalais, se battant un jour avec Hocquincourt, futur maréchal de France, lui dit ; « Otons nos éperons », et « comme l'autre se fut baissé, il
lui donna un coup d'épée qui passoit d'outre en outre ». Le chevalier de Guise transperça son adversaire avant que celui-ci eût eu le temps de dégainer ; c'était procéder « un peu trop en prince », chacun en tomba d'accord ; pourtant iDien des seigneurs moins huppés agirent tout de même que le chevalier de Guise. Un valet de Paymorin occit d'un coup de fourche dans le dos Balagny avec qui son maître ferraillait en pleine rue des Petits-Champs. ^Iais il est juste d'ajouter que c'étaient plutôt ià les mœurs du xvi' siècle ; ordinairement, sous Louis XIII, les duellistes se piquaient de se tuer avec beaucoup de courtoisie.
Depuis Henri IV, la royauté s'était souvent préoccupée contre ces combats défendus par l'Eglise et où mourait parfois la fleur de noblesse. Mais jamais la loi n'a réglé la mode, et les édits contre le duel n'avaient pas eu plus d'effet que les ordonnances contre le luxe des vêtements. D'ailleurs Louis XIII était le premier à railler ceux qui ne se battaient pas : jamais il n'aurait condamné Boutteville, si celui-ci n'eût montré tant d'insolence.
A vingt-trois ans, Françoisde Montmorency, comte deBoutteville, seigneur de Lusse et autres lieux, s'était battu plus de vingt fois. En 1624, après une rencontre avec Pontgibault, le Parlement le décréta de prise de corps; il sortit de Paris en plein jour, dans un carrosse à six chevaux, escorté par deux cents amis et domestiques, et s'en fut prendre du service en Flandre ; puis, dès son retour, qu'il fit fièrement sans se préoccuper de la condamnation à mort qu'il avait encourue, il tua Thorigny et, peu après, blessa le marquis de La Frette. Louis XIII venait justement de signer un nouvel édit : offensé à ce coup, il voulut faire arrêter Boutteviile, mais celui-ci s'était réfugié à Bruxelles en compagnie de son ami d'enfance et « second » ordinaire, le comte Des Chapelles. C'est là que vint le provoquer le jeune Beiivron. Boutteviile ne pouvait se dérober; comme il avait promis à l'archiduchesse, gouvernante des Pays-Bas, qu'il ne tirerait point l'épée sur ses terres, il fut décidé que la rencontre aurait
lieu à Paris. Et c'est ainsi que, le 12 mai 1627, six gentilshommes descenaaient de leurs carrosses sur la place Royale, dégainaient et s'escrimaient si bien qu'après quelques minutes Beuvron était désarmé par Boutteville qui lui accorrlait la vie, Bussy d'Amboise tué par Des Chapelles, et La Berthe grièvement blessé par Buquet. Tandis qu'on ramenait en carrosse le mort à son logis, et qu'on transportait le blessé à l'hôtel de Mayenne, les survivants montèrent à cheval et s'enfuirent, Beuvron et son écuyer en Angleterre, Boutteville et Des Chapelles vers la Lorraine. Au soir, ceux-ci furent reconnus par hasard, à l'auberge où ils s'étaient arrêtés pour passer la nuit, et on les arrêta. En vain tous les parents de Boutteville intercédèrent pour lui. Sa femme vint se jeter aux pieds du Roi : Louis passa sans lui répondre et dit à ceux qui l'accompagnaient : « La femme me fait pitié, mais je veux et je dois garder mon autorité. » 11 était persuadé que Boutteville avait prétendu le braver et c'est cola qu'il ne pouvait pardonner. Dès 1633, Corneille pourra mettre à la scène un duel, dans sa comédie de la Galerie du Palais, sans que le Roi ni le Cardinal s'en émeuvent le moins du monde. Et ainsi, l'exécution de Boutteville et de Des Chapelles n'empêcha pas que les rencontres fussent tout aussi fréquentes par la suite : le maréchal de Grammont contera plus tard que, durant la régence d'Anne d'x\utriche, neuf cent quarante gentilshommes ont péri en combat singulier. Contre l'abus du duel, l'autorité ne pouvait rien : il fallait que le changement vînt des mœurs.
Avant Richelieu, le pouvoir du souverain se trouvait limité par l'autorité de certains corps constitués ou de certains personnages, par les droits particuliers de certaines provinces ou de certaines villes, par des institutions très anciennes, par des traditions séculaires, par des coutumes aussi impé-
rieuses que des lois. Louis XÎII et son ininisl.e travaillèrent de toutes leurs forces à réduire ces usages, ces pouvoirs autonomes, ces libertés locales, tout ce qui contrôlait, -en fait, l'action du monarque. Certes, ils furent fort loin d'y réussir tout à fait: encore sous Louis XIV, à chaque instant la volonté royale sera tenue en échec par les traditions et les résistances locales. Pourtant, après Richelieu, le pouvoir se trouva mieux concentré que jamais il ne l'avait été entre les mains du Roi ; et, par les intendants, agents soumis du gouverneineat, l'administration centrale s'ingéra partout. La mouai'chie dite absolue, telle qu'elle fonctionna en France itax xvii" et xviii^ siècles, date bien moins de Louis XIV que de Richelieu.
Richelieu n'avait pas l'esprit spéculatif et doctrinaire ; c'était un homme d'action, et non point du tout un administi'uteur et un législateur. Aussi n'a-t-il pas procédé rnéthodi- (juement à son œuvre de destruction et de réforme : il n'a pas entrepris de refondre dans ses principes mêmes, selon lin système d'ensemble, l'adrainisiration française; il s'est contenté d'en adapter tels ou tels détails. « En une ancienne monarchie », dit-il avec une ssi^esse toute « renanienne » dans son Testament politique, certaines « imperfections ont passé en habitude, et le désordre lait, non sans utilité, partie de l'Etat ». Pourtant il n'eût peut-être pas été mauvais de l'accommoder du mieux possible, ce désordre, et de travailler à le rendre confortable aux sujets du Roi. C'est ce que n'a pas tenté le Cardinal. Il n'a pas cherché, par exemple, à rendre la justice plus juste ou ies agents de finances moins voleurs, bref à améliorer la condition sociale dea habitants du royaume ; il s'est seulement proposé de rendre les fonctionnaires plus soumis et les institutions plus souples, de remplir de plus d'argent les coffres du gouvernement, et en somme de faire de la France un meilleur in.strument de force et de puissance extérieures entre les mains du monarque. C'était là l'idéal de presque tous les hommes de gouvei'nement d'autrefois : contrairement à ceux d'aujourd'hui, le bonheur indi-
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vldue! de chaque Français n'était pas leur premier souci ; ce qui paraissait à un Richelieu le but même de la politique, c'était la gloire de la collectivité, de la France, autremeut dit : la gloire du Roi.
Ouvrages a consulter : Voir la bibliographie des chapitres précédents, notamment d'Avenel et Hanotaux.
Raoul Allier, La Cabale des dévots (1902), et Rébelliau dans Rev. des Deux Mondes (1910). — Abbé de Broglie, Saint-Vincent de Paul (1897). — E. Glasson, Le Parlement de Paris (1901). — llsnolaux, Études sur le XVI' el le XVW sièc/es(188fi) ; Origines de Vinslilution des intendants... (1884j. — Terrens, Les libertins en France... (189'.)). —P. de Vaissière, Gentilshommes campagnards de l'ancienne France (1904).
CÎÎAPITRE V
I. La société : VAstrée et les Précieuses. — IL La liltéralure ùe Malherbe à Corneille.
Un fait considérable se procliiit sous Lonis XÎÎI : « l'organisation de la classe aristocratique en société mondaine » (Lanson). La noblesse féodale achève de se transformer en noblesse de Cour, et les seigneurs, qui s'accoutument de plus en plus à demeurer auprès du Roi ou à Paris, n'ayant plus rien à faire que se regarder les uns les autres, comparer leurs idées, leurs sentiments et leurs mœurs, deviennent des « gens du monde ». Sous les derniers Valois déjà, la « vie de société » avait brillé d'un certain éclat, mais seulement à la Cour, et l'on admirait autant, dans les premières années du règne de Louis XIII, les manières raftlnées et galantes des vieux courtisans d'Henri III, que, vers 1820, les façons surannées des survivants de l'Ancien Régime. Après les tourmentes religieuses de la fin du xvi' siècle, quand la France commença de se reposer, de se refaire, sous le règne réparateur d'Henri IV, il se reforma — non plus certes ;'i la Cour grossière et sans façons du Vert-Galant, mais à la « Ville » — une petite société polie, curieuse de beau langage et de littérature, presque précieuse déjà, pour laquelle un certain nombre d'auteurs composaient des romans d'amour. Peu à peu, le nombre de ces gens du monde s'accrut : sous Louis XIII, il s'en trouva assez pour faire un succès prodi-
gieux à un roman psychologique et mondain : VAstrée, et pour créer la vogue du premier de nos « salons » : celui de Mme de Rambouillet; et en même temps, par un juste refour, le livre et le salon contribuèrent beaucoup à répandre la délicatesse et les belles manières.
UAstrée d'Honoré d'Urfé se rattache aux romans d'amour et de chevalerie du xvi^ siècle, et aux pastorales grecques, italiennes et espagnoles d'Héliodore, de Tatius, de Longus, duTasse, de Guarini, de Montemayor, etc., si goûtées depuis la Renaissance. C'est une histoire assez insipide, d'un style très agréable. On y voit tout d'abord l'amoureux Céladon, désespéré par la jalousie injuste que lui a fait paraître la bergère Astrée, se jeter dans le Lignon, non sans avoir adressé des discours fort tristes à une bague et à un ruban que l'ingrate lui a laissés. Il est sauvé par les nymphes d'Isoure, et bientôt, déguisé lui-même en bergère, il devient l'intime « amie » de sa maîtresse qui ne le reconnaît point; et il ne s'enhardira à reparaître aux yeux de la belle sous son véritable costume, qu'après qu'elle l'aura souhaité elle même, et lorsque les scrupules d'Astrée, la passion malheureuse de Gaiatée, les amours de Diane et de Silvandre, les aventures du volage Hylas, les discours trop copieux du trop sage druide Adamas, la guerre et le siège de Marcilly, et cent épisodes qui interrompent à tout moment la trame légère du récit, auront rempli les cinq tomes du roman.
Or, le succès de cette histoire — dont les trois premiers volumes parurent de IGOl à 1619 et les deux derniers en 1627 — fut incroyable : pendant trente ans, toute la France soupira pour x\slrée ou rêva de Céladon. Dans certaines sociétés, rapporte Tallemant, « on se divertissoit entre autres choses à s'écrire des questions sur V Astrée, et qui ne répondoit pas bien payoit, pour chaque faute, une paire de gants de frangipane ». L'an 1624 vit se fonder en Allemagne une Académie des vrais amans, dont les membres, seigneurs germains et dames teutones, ayant adopté les noms et les
mœurs des bergers du Lignon, s'étudièrent à conduire de tendres agneaux à la houlette et travaillèrent à s'aimer avec grâce. Pendant la Fronde, on lisait VAstrée autant que le Grand Cyrus, et il paraît clairement que la plupart des terribles adversaires et des belles ennemies de Âlazarin conspiraient moins par conviction ou même par intérêt, que par romanesque et pour ressembler aux héros dont ils avaient la tête farcie. Sous Louis XIV, et beaucoup plus lard encore. Honoré d'Urfé garda une foule de lecteurs enthousiastes, dont certains, comme La Fontaine, Mme de Sévigné, Racine ou Jean-Jacques Rousseau ne sont pas des plus obscurs. — - Pourtant, que cette facile et interminable histoire, où les épisodes et les phrases gracieuses se succèdent et se ressemblent, nous semble fade aujourd'hui ! C'est que nous n'avons plus le robuste appétit de nos pères ; blasés sur les contes et malaisés à distraire, il nous faut des récits plus vifs et plus relevés, écrits dans une langue moins noble et moins majestueuse, plus dramatique et plus mouvementée. - — D'autre part, il faut songer aussi, pour comprendre la vogue de VAstrée, que ce roman fut pendant vingt ans comme le manuel de la bonne compagnie : les apprentis « gens du monde » y trouvèrent des modèles pour parler, écrire et penser; ils y apprirent à traiter les dames avec le respect et l'admiration qui se doivent, à leur tenir des propos respectueux, fleuris et ingénieux, à leur écrire des lettres pompeuses et littéraires; bref, ce fut dans VAsirée qu'ils prirent des leçons de politesse et de maintien. — Joignez enfin que le livre d'Honoré d'Urfé est tout entier consacré à glorifier la femme dans le temps même où la femme triomphe le mieux dans la société française. Depuis que, sous l'influence du platonisme de la Renaissance, s'était élevée en France cette fameuse querelle des partisans et des détracteurs « des dames », — qui, après avoir occupé toute une partie de la littérature du xvi* siècle, se prolongea encore au xvii", — les « féministes » (si l'on peut dire) avaient pris le dessus, du moins à la Cour, dans la grande littérature-,
H8 LE GRAND SIECLK
dans le « monde », sur ceux qui persistaient à ne voir dans la femme que Théroïne des contes graveleux du moyen âge, la femelle méprisable et redoutable à la fois. Et, avec eux, avait triomphé la théorie néo-platonicienne de l'amour, credo des précieuses, que l'une d'elles, et non des moindres, Mme de Sablé, formulait en des termes qu'eussent sûrement approuvés, un siècle plus tôt, la Marguerite des Marguerites ou Héroët, quand elle déclarait :
Que les hommes pouvoient sans crime avou' des sentimens tendres pour les femmes, que le désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus: mais que. d'un autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement du monde et faites pour être servies et adoiées, ne devoienL souffrir des hommes que leurs i-espects.
A vrai dire, Mme de Sablé n'en souifrit-elle jamais rien d'autre, dans la pratique ? « L'amour que cette dame avoit pour elle-même, nous dit Mme de Motteville, la rendit un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignoient »... Quoi qu'il en soit, l'amour platonique, la « belle galanterie », comme disait Anne d'Autriche, était à la mode auprès des précieuses. Et VAstrée, consacrée tout entière à diviniser l'éternel féminin, à glorifier la passion intellectuelle, à louer les amants respectueux et les amantes vertueuses et qui, par là, correspondait aux plus intimes sentiments des raffinés du temps, méritait bien d'être, comme elle fut, l'évangile de l'hôtel de Rambouillet.
C'est vers 1607 que Catherine de Vivonne, mai^quise de Rambouillet, âgée d'une vingtaine d'années, se déclara décidément écœurée par les mœurs et les façons des courtis&ns du Vert-Galant et « ne voulut plus aller aux assemblées du Louvre ». Elle se retira dans sa maison et, comme elle était aimable, fort cultivée, sachant l'espagnol et l'italien, comme elle était riche, comme elle avait tant d'esprit qu'il suffisait, pour tomber épris d'elle, de passer une après-dîner dans sa
ruelle, môme sans la voir, assure Mlle de Scudérj, et « en un de ces jours d'été où les dames font une nuit artificielle dans leurs chambres pour éviter la grande chaleur » ; comme avec cela « toutes ses passions » étaient « soumises à la raison » ; et qu'enfin elle avait, pour recevoir, la vocation de certaines personnes de son sexe, son hôtel devint en peu de temps le rendez-vous d'une société choisie de dames, de sei.sjneurs et de gens de lettres.
Il se trouvait à peu près à l'emplacement actuel du pâté de maisons qui fait face, sur la place du Palais-Royal, aux magasins du Louvre En 1618, Mme de Rambouillet entre prit de l'aménager selon un plan qu'elle uvcit imaginé, fort original, paraît-il, et qui se prêtait très bien à ses desseins. Elle fut la première, dit Tallemant, à s'aviser d'y « faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné » ; la sienne, tendue de velours bleu rehaussé d'or et d'argent, ne tarda point à devenir fameuse. A cette époque, dans les hôtels de Paris, les pièces n'avaient pas encore d'affectation bien fixée : on couchait, on prenait ses repas, on tenait salon dans quelque cabinet, dans une chambre, dans l'antichambre, dans la salle, selon les commodités du moment. Pour Mme de Rambouillet, elle réunissait ordinaiioment ses amis dans la chambre bleue. Son lit, placé probablement la tête au mur, et sur lequel elle devait s'étendre pour recevoir, selon l'usage, était séparé de la pièce par une balustrade; et c'était une faveur que d'être admis dans l'espace compris entre le mur et le lit : dans la ruelle. Douze ou dix-huit sièges meublaient vraisemblablement la chambre bleue, fauteuils, chaises ou pliants, qu'il fallait attribuer aux visiteurs suivant leur qualité : art difficile. Enfin, d'après le nombre des personne.-^ présentes, Mme de Rambouillet faisait déployer ou refermer des paravents contre le froid.
Tel était le cadre où se forma pendant quarante ans, mais orincinalpm'Mit entre 1630 et 1615 environ, la grande société française. On vit là des duchesses et des bourgeoises, comme
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cette Mlle Pavilet, la v belle lionne », à qui sa fière beauté et ses cheveux blonds, autant que son esprit, faisaient pardonner un passé audacieux ; des marquis et des hommes de lettres : le brave Scudéry et sa charmante et laide fille de sœur, le fin abbé Cotin, le judicieux Vaugelas, le savant Ménage, l'intl tient Chapelain, le petit Godeau qui fit subitement, à l'élonnement général, un très vertueux évêque ; bref, parmi les auteurs, tous ceux qu'on pouvait montrer à des dames, depuis Malherbe jusqu'à Corneille, sans oublier le jeune abbé Bossuet, ni surtout Voiture, causeur et amuseur incomparable, qui fut le roi de cette société — elrey chiquito, l'appelait-on en raison de sa petite taille, — et qui, pour fils d'un marchand de vins qu'il se ti'ouvât, savait tenir sa place et se donnait les gants d'être aussi susceptible que s'il eût été prince.
L'hôtel de Rambouillet était avant tout un salon littéraire : on s'y communiquait des poésies, des lettres, comme des friandises; on y écoutait, on y discutait les ouvrages que les auteurs y venaient lire : Corneille y déclama presque tous ses chefs-d'œuvre. Ce public d'honnêtes gens et de femmes, connaisseurs en beau français, — car on discutait courageusement des problèmes de grammaire et l'on raffinait sur le style, dans la chambre bleue, — exerça indubitablement une influence sur la littérature et sur la langue. Certes, il ne faut pas s'exagérer son action sur les grands écrivains : les salons ont sur les bons auteurs une faible influence à l'ordinaire (quand elle est forte, elle est néfaste) ; mais ils répandent le goût de l'esprit, ils augmentent le nombre des connaisseurs, et c'est ce que fit celui de Mme de Rambouillet : il procura aux écrivains un public excellent, averti, passionné d'art et de psychologie (public, d'ailleurs, qui attendait de la littérature moins une peinture de la réalité, que des modèles pour parler et pour penser, que la littérature se mit sur-le-champ en devoir de lui donner).
Et l'hôtel de Ram])ouiilet eut d'autres effets excellents. Dans la ciiambre bleue, on ne demandait aux habitués que
d'amuser et de plaire, et c'était là l'originalité. Naguère encore, un gentilhomme se targuait peu de charmer par sa conversation et par ses lettres; ce qu'il souhaitait, c'était de passer pour brave d'abord, ensuite pour j)uissant, magnifique et capable d'une grande dépense : l'esprit était le cadet de ses soucis. D'ailleurs, avant l'hôtel de Rambouillet, on n'avait point idée que la conversation put être un plaisir si j^rand qu'on se réunît à seule fin de le prendre; on s'assemblait, comme au Louvre, pour un ballet, pour le jeu, pour quelque spectacle ou gala, mais non point pour causer. Quand les habiiués du « rond » eurent mis l'esprit à la mode, on commença d'estimer les gens pour ce qu'ils en montrèrent et non plus seulement pour leur naissance et leur fortune; assurément les écrivains ne devinrent point les égaux des gentilshommes, mais ils obtinrent dans le monde une certaine considération de professionnels; et, d'autre part, parmi les nobles eux-mêmes, celui qui ne se montra pas suffisamment « honnête homme » ou homme du monde cessa d'être goûté.
Aussi bien, tout cela n'eut pas lieu du jour que « l'incomparable Arthénice établit son empire ». Ce ne fut que peu à peu, lentement, en dehors d'un petit cercle, que la noblesse et la haute bourgeoisie françaises s'afOnèrent. Et môme, à vrai dire, si le ton de l'hôtel de Rambouillet et de ÏAstrée nous semblent délicats, c'est par comparaison à celui de la société qui les entoure plutôt qu'au ton de celle qui leur a succédé. Les amis de Mme de Rambouillet et elle-même s'amusaient à des facéties qui paraîtraient peut-être grosses à des collégiens d'aujourd'hui. Il faudra bien des Polexandre, des Casaaiidre , des Grand Cyrus et des Clélie pour arriver à la Princesse de Clèves, et pour que la galanterie subtile, pompeuse et superficielle des héros de romans se transforme en délicatesse vraie. Au reste, on sait assez aujourd'hui que le Grand Siècle ne fut pas figé dans cette attitude noble et impeccable qu'on lui prêtait jadis : bien après Richelieu, jusque sous Louis XIV, la société resta bouillante de vie.
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de jeunesse et de sève. Sous leurs rubans, leurs plumes et leurs façons, les courtisans de Versailles cachent une fougue et une violence extrêmes : ce sont des gars, sous leurs perruques. Mais s'ils ont au fond le tempérament rude, brutal même, ils ont aussi une souplesse, une élégance, une politesse d'esprit inimitables. Et certes, en mettant la femme à la place qu'elle doit tenir dans la société, en lui faisant accorder l'influence qu'il faut qu'elle exerce sur les mœurs, l'hôtel de Rambouillet a beaucoup aidé aux progrès de cette politesse. L'incomparable Arthénice et les précieuses ont rendu un service inappréciable à l'esprit français.
La décadence du salon commença vers 1645, quand Mlle de Rambouillet, la fameuse Julie d'Angennes, se fut décidée à « couronner la flamme » du marquis de i\iontausier, qu'elle avait tenu en haleine pendant douze ans selon toutes les règles de la « cruauté »; aussi était-il temps que cette jeune personne devînt moins inhumaine : elle avait quarante ans. Elle partit pour la Saintonge, gouvernement de son mari, et, avec l'héroïne de la Guirlande deJulie^, la chambre bleue perdit la plus inexorable de ses précieuses. En 1648, Voiture mourut; puis la Fronde éclata : Mme de Rambouillet se retira dans ses terres et, sans fermer ses portes, le salon perdit peu à peu son éclat. Mais la mode était lancée et partout d'autres « réduits » et d'autres « ruelles » formés à son image lui faisaient maintenant concurrence : il y avait les « samedis « de Mlle de Scudéry, où fréquentaient surtout les gens de lettres et des bourgeois, les pédants « mardis » de la vicomtesse d'Auchy. les réceptions de la marquise de Sablé, de Mme de Bouchavannes ou de Mme de Brégis; la province même voyait florir ses précieuses. Et, comme le propre d'une mode est d'aller toujours en s'exagérant jusqu'au moment où elle meurt subitement de ridicule, les imitations du salon de Rambouillet ne manquaient pas de pousser
1. Getle « guirlande » était un cahier de vélin orné de 29 fleuri peintes par Robert et où l'on avait calligraphié 62 madrigaux, composés par les habitués du « rond ».
à l'abus les tendances de leur modèle. Déjà, dans la chambre bleue, il arrivait qu'on parlât de littérature avec un sérieux excessif — c'est un grand écueil pour un salon que le sérieux, — et même, pour tout dire, qu'on pariât de grammaire. D'autre part, bien souvent, les discours, pour tortillés qu'on les fît, ne s'en trouvaient pas plus légers, et l'entretien se montrait ordinairement un peu trop laborieusement badin pour être vraiment spirituel. Enfin, il arrivait aussi qu'on traitât des riens de galanterie avec une insistance qu'on ne saurait qualifier que de pédante, et qu'on poussât l'affectation de la délicatesse jusqu'à !a niaiserie. Ces défauts-là, ce « bas-bleuisme n, cette prétention dans les manières, le langage et les sentiments, bref ce snobisme xvii" siècle, c'est ce qu'on a appelé la « préciosité ».
La préciosité triompha de plus en plus dans les ruelles à mesure que le salon de Mme de Rambouillet déclina. Beaucoup des « bureaux d'esprit » qui s'ouvrirent de IGoO à 1660 atteignirent au plus ineffable ridicule. Pour n'y pas faire évanouir de dégoût « chères » et « alcôvistes «, il y fallut « savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin », « pousser le doux, le tendre et le passionné », dire non point : les dents, mais « l'ameublement de la bouche », non point: les joues, mais « les trônes de la pudeur », non point : un sergent de police, mais « un mauvais ange des criminels », non point — grands dieux ! — un lavement, mais un « bouillon des neuf sœurs », non point : soufflez ce feu, mais « excitez cet élément combustible ». non point : approchez ce fauteuil, mais « voiturez ici les commodités de la conversation »; et certaines précieuses, même, u'allèrent-elles pas jusqu'à réclamer « le retranchement de ces syllabes sales », et jusqu'à prétendre que l'on prononçât à l'avenir « trois livres » et non plus « un écu »?
C'en était trop. Lorsque, le 18 novembre 1659, à la première représentation des Précieuses ridicules, les spectateurs virent paraître, aux yeux charmés des deux pecques provinciales, M. de Mascarille dans son étonnant costume
d'élégant, de « plumet », avec sa perruque « si graiide qu elle balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la révérence », son chapeau « si petit qu'il étoit aisé de juger que le marquis le portoit bien plus souvent dans la main que sur sa tête », son rabat qui, en conscience, « se pouvoit appeler un honnête peignoir », ses canons qui « sembloient n'être faits que pour servir aux enfants qui jouent à cligne-musette », le « brandon de glands » qui « lui sortoit de sa poche comme d'une corne d'abondance », ses souliers « si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étoient de roussi de vache d'Angleterre ou de maroquin », mais élevés à ce point qu'on restait « fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre », — tout le monde éclata de rire. Bientôt le nom de « précieuse », qui était jusqu'alors un compliment, devint une moquerie... D'ailleurs, la mode, après avoir été à ia délicatesse, passa à la science, et Molière, qui avait fait rire en 1659 des précieuses ridicules, put railler en 1672 les femmes savantes.
Ainsi l'hôtel de Rambouillet donna comme public à la littérature les gens du monde. Et bientôt les gens du monde se piquèrent eux-mêmes de littérature. Sous Richelieu, un noble n'eût pas consenti à être de l'Académie française ; plus tard, les grands seigneurs solliciteront pour y entrer. Cette pénétration, si l'on peut dire, de la littérature par la société et de la société par la littérature eut des effets excellents pour l'une et pour l'autre. — D'abord ce ne fut bientôt plus assez pour un honnête homme que d'être instruit; il fallut encore qu'il eût du « tour », qu'il sût s'exprimer clairement et joliment en parlant et en écrivant, bref qu'il sût plaire, séduire, amuser, charmer; tel fut l'art que les hommes du monde poussèrent alors à sa perfection, l'ayant
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appris dès leur enfance et pratiqué jusqu'à leur mort, art fort utile au reste, sinon indispensable, dans un temps où presque rien ne s'obtenait par le droit, mais presque tout par la faveur et par l'habileté à la solliciter. — Quant à la littérature classique, ce qu'elle gagna à l'influence du monde, ce fut son admirable clarté. En effet, « le public fit la loi... Il obligea les auteurs à ménager sa peine sans plaindre la leur, à savoir nettement ce qu'ils voulaient dire, et à le dire sûrement » (Lanson). Nul pédantisme, pas de fausse profondeur, aucun lyrisme, une limpidité et une ordonnance parfaites dans les idées, un goût et un art extrêmes dans le style, pour sujet l'homme en général, certaines de ses mœurs sociales et ses passions telles que les ont faites dix-sept siècles de christianisme, ce seront les caractères de la grande littérature du xvii" siècle.
Sous Louis XIII, trois hommes, outre l'hôtel de Ram bouillet et la société mondaine, contribuèrent surtout à former le style classique : Malherbe, Balzac et Vaugelas.
François de Malherbe (1555-1628) était un vieux gentilhomme fort grognon, fort bourru, « rustre et incivil », dit Tallemant, licencieux dans ses mœurs, grossier dans ses propos, mais que stylisait la passion qu'il avait pour son art. Après avoir servi la beauté durant toute sa vie, il retrouvait encore des forces sur son lit de mort pour relever une expression fautive de sa garde-malade, et, comme son confesseur l'exhortait à ne plus songer qu'au Seigneur, il lui déclarait, par une boutade assez sublime, qu'il entendait « jusques à sa mort maintenir la pureté de la langue française ». — Or, Malherbe n'a aucune sincérité naturelle, aucune spontanéité, aucune sensibilité; il est tout livresque en effet : entendez que la vie et la nature ne lui semblent intéressantes et émouvantes que dans les livres ; mais à force de justesse dans la composition et d'harmonie dans les mots, certains de ses poèmes sont beaux. Beaucoup de ses prédécesseurs avaient eu, outre l'émotion et l'enthousiasme c{ui
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lui manquent, infiniment plus de traits, d'images, do couleurs qu'il n'en a lui-même, mais aucun n'était aiTivé à écrire dans une langue si pure, si précise, si matériellement belle. Donc, tel est son grand mérite : avoir ramené le goût de la perfection technique, avoir conseillé aux poètes de travailler, de craindre les constructions douteuses, d'éviter les cacophonies et les hiatus, de soigner non seulement leurs images, mais jusqu'au rythme et au son de leurs mots, d'écrire, si Ton peut dire, non seulement pour les yeux de l'imagination, mais encore pour l'oreille, bref de faire de notre langue une musique (voyez pour exemple les siances sur le Dessein de quitter tme dame qui ne le contentait que de proinesses). — Malheureusement, Malherbe n'a pas épuré que la langue, il a épuré aussi l'inspiration poétique. Il avait une si haute idée de l'art, en effet, qu'il aurait voulu que le poète s'abstînt des sujets que lui, Malherbe, trouvait bas, comme ses propres chagrins et sa vie particulière; et les grands sujets qu'il recomm.andait, c'était la prise d'une ville, par exemple, ou le départ du Roi pour la guerre, autrement dit la poésie officielle ; si bien que, de la sorte, il tendait assurément à « épurer le lyrisme de iout ce qu'il contenait de personnel » et à le « transformer en éloquence » (Brunetière) ; mais de cette épuration-là, la poésie lyrique mourut et mit deux siècles à renaître.
En somme, « le vieux pédagogue de cour », « le tyran des mots et des syllabes », comme Balzac appelle Malherbe, a été professeur de langue et de versification françaises autant que poète, et l'on pourrait presque dire que ses poèmes ont servi à la génération qui l'a suivi comme un recueil d'exemples et de corrigés. Pourtant, il n'eut que deux disciples immédiats, Maynard (1582-1646) et le marquis de Racan (lo89-1670), et son action sur les poètes, ses contemporains, fut nulle. Tous l'attaquèrent ou le raillèrent, les uns au nom du XVI* siècle outragé (on sait que Malherbe faisait profession de considérer Ronsard et ses disciples comme des galopins, et c'était lui qui disait un jour à Desportes que son potage
valait mieux que ses vers), les autres au nom de la liberté, de l'inspiration, de la fantaisie qu'offensait, à leur avis, celui qui ne leur semblait qu'un regratteur de mots. — Il faut renoncer à les citer tous, ces charmants poètes précieux, burlesques et libertins qui florirent sous Louis XIII et dans la première partie du règne de Louis XÎV, et qui ne sont apparemment des « petits poètes » que parce que leurs meilleurs poèmes sont ordinairement courts. Presque tous ont composé des pièces délicieuses et beaucoup sont arrivés, au moins une fois dans leur vie, à la perfection et au chefd'œuvre : la langue française était alors si belle ! Et au surplus le meilleur d'entre eux n'est pas Théophile, auteur d'une cinquantaine de vers exquis (et point beaucoup davantage), ni Saint-Amant dont tel sonnet ressemble à une petite toile hollandaise, ni le merveilleux, l'éblouissant Scarron, qui eut le tort de faire son Virgile travesti, ni M. de Sygognes dont on ne sait rien, évocateurdes nains, des mazetles, des poules mouillées et des nabotes :
Petit rat de Brésil, qui vous a botiné?
Où allez-vous ainsi en robe de guenuche.
Les bras sur les rognons comme ceux d'une cruche ?
Vous froncez le sourcil ? Estes-vous mutiné ?...
...Le moindre petit vent, pour soulager sa peine, Comme un vent de lutin la porte à la fontaine, Car elle pèse moins, la nymphe du jardin, Que son vertugadin...
ni Jacques Vallée, sieur des Barreaux, auteur de l'un des plus beaux sonnets chrétiens qui soient, intitulé Recours d'un pécheur à la bonté de Dieu, ni l'honnête Gombaud, « un peu infatué du Parnasse », ni Tristan l'Herraite, ni Cyrano de Bergerac, ni Sarasin :
Achille, beaj comme le jour Ht vaillant comme son espée.
Pleura neuf mois pour son amour Comme un enfant pour sa poupée.
A chanter ses fameux exploits J emploierais volontiers ma vie ; Mais je n'ai qu'un filet de voix Et ne chante que pour Sylvie...
ni Voiiure, ni Benserade, ni même le grand Mathurin Régnier; — c'est Jean de La Fontaine.
Ce môme travail que Malherbe avait fait subir au style poétique, Jean-Louis Guez de Balzac (io97-16o4) le fit subir à la prose. Il n'y aurait pas de plus désagréable figure que celle de ce sec et vaniteux personnage, si lui aussi, comme Malherbe, il n'était tout ennobli par i amour passionné qu'il porta durant toute sa vie à la langue française. Vivant au fond de sa province, il était en correspondance avec une foule de gens. A vrai dire, cette correspondance était assez espacée, car Balzac sentait un juste mépris pour ceux qui « font un livre en moins de huit jours », et il passait, lui, des semaines à polir une de ses épîtres, si bien que les îetlres auxquelles il s'était promis de faire réponse s'entassaient sur son bureau, et qu'il se trouvait parfois répliquer à l'annonce d'un mariage après la naissance du premier enfant. Peu importait : ou se montrait, on se disputait ses missives. Le fond, pourtant, en est vulgaire et les idées banales, mais peut-être ce qui nous paraît aujourd'hui le plus usé des lieux communs n'était-il encore, au temps de Balzac, qu'une forte vérité; et d'ailleurs, ce que ses contemporains appréciaient et discutaient passionnément, c'était sou style, sa langue, ses longues phrases bien construites : il apprenait à ses lecteurs comment on développe congrùment un sujet, comment on bâtit un « discours », ou compose une « narration », comment on ordonne harmonieusement et clairement les parties d'une période... En somme, un bon ouvrier d'art, sous les ordres de qui, on l'a dit, la France fît sa rhétorique.
Vers 1629, « un certain nombre de particuliers » avaient accoutumé de se réunir chez M. Conrart, à certains jours, afin de goûter « tout ce que la société des esprits et la vie
raisonnable ont de plus doux et de plus charmant ». Parmi ces beaux esprits était Boisrobert, qui parla de ses amis au Cardinal, son maître. Richelieu fit demander à la compagnie si elle ne voudrait pas « faire un corps et s'assembler sous une autorité publique » ; on accepta sans enthousiasme, mais les désirs de M. le Cardinal étaient impérieux. Tels furent les débuts de l'Académie fi'ançaise, qui tint sa première séance le 13 mars 1634, et qui siégea d'abord chez l'un ou l'autre de ses membres, puis à l'hôtel Séguier de 1643 à 1672, ensuite au Louvre, dans les deux salles que l'on appelle aujourd'hui de Puget et des Coustou (Musée de sculpture modei'ne).
L'Académie s'était proposé de composer une Grammaire, une Rhétorique, une Poétique, et tout d'abord un Dictionnaire, à quoi elle s'occupa bientôt. Or il existait à cette époque un être timide, maladroit, naïf jusqu'à la crédulité, mais qui, lui aussi, avec plus de goût que Balzac et plus de finesse encore que Malherbe, s'était fait l'analyste passionné de la langue française : on l'appelait Claude Favre, baron de Péroges, sieur de Vaugelas (Io8o-I630). Attaché au service de Gaston d'Orléans, il y avait perdu sa petite fortune. En 1639, Richelieu lui fit accorder une pension pour qu'il pût travailler sans préoccupation au Dictionnaire, à qui l'on reprochait déjà de n'avancer pas vite; néanmoins, en 1647, quand Vaugelas publia ses Remarques sur la langue française, le Dictionnaire se trouvait bien loin d'être prêt à paraître.
Les Remarques, qui obtinrent le plus grand et le plus légitime succès, ont eu beaucoup d influence sur le langage et donc sur la littérature. Ce n'était pas un traité méthodique, mais un recueil de notes sur divt^rs points. Comme Malherbe et Balzac, Vaugelas y posait en principe que « le roi et le tyran » de la langue, c'est l'usage, et qu on lui doit obéir en tout cas, soit-il absurde. Mais il y a un bon et un mauvais usage, et le bon, celui qu'il convient de suivre, c'est celui des gens du monde...
Car il existait alors un langage des gens du monde : un élégant, une élégante se reconnaissaient à leurs discours autant qu'à leur ajustement; nous avons parlé de ce snobisme particulier. La grammaire même était un des jeux préférés de la société précieuse ; et l'on a assez souvent raconté comment les ruelles discutaient avec passion sur l'emploi de la conjonction car, par exemple, ou sur la question de savoir s'il convient de prononcer sarge ou serge, et nmscardin ou muscadin. En somme, le « monde » continuait, après Balzac et Malherbe, à épurer la langue, et cela avait un inconvénient : celui d'appauvrir le vocabulaire en éliminant une foule de vieux mots comme ceux dont La Bruyère regrette la perte, non moins que tous les termes techniques et spéciaux dont des gens du monde n'ont que faire; mais cela avait, d'autre part, de grands avantages : d'abord celui de fixer la syntaxe et le sens des mots, de rendre la langue plus claire, plus précise, plus propre à exprimer la pensée; ensuite de mettre en circulation une masse d'images et de métaphores qui enrichissaient le style. Car un très grand nombre de ces métaphores précieuses, qui faisaient rire aux larmes les sujets de Louis XIII, sont devenues rapidement d'un usage courant; et pour la plupart des autres, il y a tout à parier que si on les trouvait dans Victor Hugo (et on les y trouve), elles ne nous paraîtraient nullement ridicules, tant nous sommes devenus plus hardis en matière d'images que les contemporains de l'hôtel de Rambouillet.
Ce fut donc ce langage des précieuses que Vaugelas étudia et dont il recueillit le meilleur avec un goût admirable; qu'en 1694, un demi-siècle après Vaugelas, l'Académie codifia dans son Dictionnaire ; qu'employèrent enfin tous les grands auteurs, lesquels se piquèrent de purisme et de « parler Vaugelas ». Que ce langage eût des qualités, les écrivains du siècle de Louis XIV en ont fait la preuve.
Voici maintenant l'homme qui a donné à la littérature classique la philosophie qui lui convenait : René Descartes
(Io96-16o0). Fils d'un conseiller au Parlement de Bretagne, il naquit au bourg de La Haye, en Touraine. La première partie de sa vie se passa à voyager au milieu des hommes ; il fit la guerre sous Maurice de Nassau et le duc de Bavière, parcourut la Hollande, l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, l'Italie, revint en France en i62o, puis retourna en Hollande à cette fin d'être tranquille, et y demeura vingt années, après lesquelles, cédant aux instances de la reine Christine de Suède, il se rendit auprès d'elle, pour mourir cinq mois plus tard, en février I60O. Au début de l'hiver de 1619, comme il passait ses journées « seul à méditer, dans un poôle » (autrement dit dans une chambre munie d'un poêle), il eut en rêve, le 10 novembre, une révélation qu'il jugea qui ne lui pouvait venir que d'en haut; néanmoins il attendit dixhuit ans avant de publier le Discours de la Méthode (1637). îl y expose comment, ayant remarqué que la seule méthode qui permette de découvrir quelques certitudes est celle des mathématiques, de la géométrie et de l'algèbre, il s'est résolu de l'appliquer à la philosophie. Donc li commence par soumettre à l'examen toutes les notions de son esprit : il rejette ce que les sens nous font connaître, parce que les sens nous trompent en certains cas ; il rejette les propositions mathématiques, parce qu'il faut commettre des pai^alogismes pour les démontrer; il rejette toutes les pensées qu'il a eues jusque-là, parce qu'en songe il arrive qu'on aies mêmes idées qu'éveillé. La seule vérité qui lui paraisse « certaine et évidente », c'est qu'il faut bien que M. Descartes existe puisqu'il pense: « Je pense, donc je suis ». Et cet axiome est le principe de toute sa philosophie : c'est en se fondant sur lui qu'il démontre l'existence de l'âme spirituelle et celle de Dieu, et qu'il recompose en imagination le mécanisme de l'univers.
Ainsi la philosophie de Descartes faisait de la raison l'unique moyen de découvrir le vrai, et elle proclamait que par le seul usage de la raison, toute la suite des vérités pouvait être retrouvée. Cette doctrine s'accommodait parfaitement du catholicisme ; Descartes avait eu grand soin de
superposer, pour ainsi dire, la religion à sa philosophie; par piété et par prudence, il avait jalousement distingué ce qui est de la raison, et ce qui, étant de la religion révélée, échappe à la raison et à l'examen. C'est pourquoi les esprits les plus religieux du xvii* siècle, depuis l'oratorien Malebranche jusqu'à Arnauld et à Bossuet, purent être et furent cartésiens. Et sur la littérature, l'influence du cartésianisme fut considérable. Certes il est excessif de dire que l'esprit classique procède de Descartes ; avant lui, l'ordre, l'harmonie, le goût pour la raison triomphaient déjà. Mais Descartes a donné au Grand Siècle la méthode et la doctrine qui lui convenaient.
Son influence eut à lutter contre celle de Gassendi qui renouvelait Tatomisme épicurien. Et elle fut aussi combattue par Pascal ; mais il est bon de noter que celui-ci lutte plutôt contre la philosophie en général que contre le cartésianisme en particulier; que, s'il pense à Descartes, c'est que Descartes est le philosophe à la mode dans le temps qu'il écrit; et qu'enfin ses contemporains ne connurent qu'une édition des Pensées tronquée et défigurée par les jansénistes : c'est au milieu du xix® siècle qu'on en a donné la première recension à peu près exacte.
A douze ans, Biaise Pascal (1623-1662) réinventait tout seul la géométrie d'Euclide ; à seize ans, il composait un Traité des coniques; à vingt ans, il construisait une machine arithmétique; à vingt-quatre et vingt-cinq ans, déjà illustre, il faisait le premier — bien qu'on ait essayé de le lui contester récemment — l'hypothèse de la pression atmosphérique : ses titres de savants suffiraient donc à l'immortaliser. En 1646, il s'était jeté dans la dévotion, et, converti, il avait mis à convertir son père, sa sœur aînée, la sage Mme Périer, et sa jeune sœur, l'ardente Jacqueline, cette passion qu'il apportait à tout. Mais il n'avait pas abandonné ses études scientifiques, et la notoriété flatteuse dont il jouit après l'expérience du Puy-de-Dôme refroidit son zèle pieux : c'est qu'il n'avait pas une sensibilité à rester
indifférente à quoi que ce fût. Donc il fréquenta le monde, et, s'il n'y fut pas amoureux (car rien ne prouve, malheureusement, que le délicieux Z)/5co?/r.s' sur les passions de ['amour soit de lui), du moins il y montra qu'il savait à l'occasion écrire des petits vers pour les dames, et il y remarqua sans doute que Vesprit géométrique est moins nécessaire pour plaire que cet esprit de fine'ise dont lui parlait le chevalier de Méré et qu'ont ignoré totalement, à toutes les époques, tant d'illustres philosophes et savants moins grands que lui. . . Vers la fin de 1634, repris par son admirable angoisse morale, il se remit à la théologie, et ce fut ainsi, peu à peu, lentement, par la raison, qu'il se convertit définitivement.
Pour comprendre le génie de Pascal, il faut imaginer la plus claire intelligence mathématique, unie à la sensibilité la plus tendre et la plus belle; c'est celle-ci qui donne la vie et le mouvement aux Provinciales, et au style des Pensées sa force pathétique. En 16oo, quand Pascal fut devenu un des l\Iessieurs de Port-Royal, il se chargea de composer quelques factums pour défendre le grand Arnauld que menaçait une condamnation en Sorbonne : ainsi naquirent les dix-huit Lettres provinciales qui parurent du 2'6 janvier 1636 au 24 mars 1657. Là, les questions théologiques se trouvaient mises à la portée du public, vulgarisées avec une clarté qui était du grand art; là, l'auteur savait captiver l'intérêt de ses lecteurs avec autant d'habileté que le meilleur journaliste d'aujourd'hui : son succès fut immense. Tantôt éloquentes et indignées, tantôt « pince-sans-rire » et ironiquement compatissantes, écrites d'un style dramatique et pittoresque (pour l'époque) qui était une grande nouveauté, les Lettres amusèrent, plurent et pei'.-^uadèrent. En vain les Jésuites essayèrent de se défendre sur le terrain de la littérature : les factums qu'ils publièrent en réponse à la «campagne » de Pascal ne servirent qu'à montrer plus clairement le talent de leur adversaire.
La puiilication des Lettres fut pourtant interrompue en
plein succès : Pascal avait-i! été touché par le reproche que lui faisait l'un de ses ennemis d'employer contre les catholiques un talent qui eût mieux servi la gloire de Dieu en attaquant les hérétiques? Cela serait beau et on le voudrait. Quoi qu'il en soit, il entreprit sur le champ d'écrire une apologie de la foi. Il avait été malade presque toute sa vie durant. A partir de 1658, souffrant cruellement, il commença de jeter sur le papier ou de dicter des notes pour son ouvrage, au lieu de se fier, selon son usage, à sa prodigieuse mémoire, et ces notes, que la maladie et la mort l'ont empêché d'utiliser, ce sont les Pensées. Malheureusement, elles sont sans ordre apparent et il est donc très difficile de se figurer dans son détail le plan qu'aurait adopté Pascal, mais voici une page oùBrunetière indique avec magnificence quel en eiit été apparemment le dessin général : « Tout en nous et autour de nous nous crie notre misère; et, dans la débilité de notre machine, comme dans les vices de l'organisation sociale, ou comme encore dans l'impuissance de la raison, nous ne trouvons que des motifs de désespérer. D'oii vient donc la protestation qui s'élève du fond de ce désespoir? l'exception qu'à ce titre nous constituons dans la nature ? et l'invincible confiance que nous avons dans une destinée meilleure? C'est ce que nous saurons si nous acceptons le dogme d'une chute originelle, l'obligation qui nous a été imposée de l'expier, et le dogme de la rédemption, lesquels se trouvent être précisément les dogmes essentiels du christianisme. Répugnonsnous peut-être à les accepter? Considérons en ce cas qu'il nous suffit d'y croire pour être aussi bons que nous le puissions être parmi les hommes ; que ces dogmes ont d'ailleurs été figurés par l'ancienne loi, annoncés par les prophètes, confirmés par les miracles, et qu'enfin, à défaut de notre raison, nous y pouvons toujours incliner nos volontés. » — On a tout dit sur le style des Pensées, et avec un enthousiasme et une chaleur extrêmes. Certains morceaux, telle phrase à peine achevée, pathétique comme une ruine au soleil couchant, l'homme roseau pensant, les espaces infinis dont le
silence effraie, — et môme ce fameux « raccourci d'abîme » qui n'est peut-être qu'une faute de lecture — sont dans toutes les mémoires. Mme de Sévigné déclarait du livre des Pensées qu'il dégoûte de tous les autres, et Sainte-Beuve a écrit : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est peut-êtî'e encore supérieur là où il est interrompu. »
La biographie de Corneille est sans importance pour l'histoire de ses œuvres. Il naquit à Rouen en 4 606, tut un homme fort ordinaire, dévot, « provincial », un fonctionnaire quelconque, et mourut pauvre en 1684. « La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen, dit Vigneul- Marville; il n'a jamais parlé bien correctement la langue française. » « Mon père avait bu avec Corneille, écrit Voltaire ; il me disait que ce grand homme était le plus ennuyeux mortel qu'il eût jamais vu et l'homme qui avait la conversation la plus basse. » Et La Bruyère à son tour : « Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter ni lire son écriture... » Mais ce bonhomme était animé d'un souffle divin.
Jusqu'à lui, la tragédie n'avait guère été qu'un exercice lyrique et déclamatoire, ou bien un imbroglio romanesque et un spectacle pour amuser les yeux comme nos féeries et nos livrets d'opéra; lui, il montra comment le véritable sujet du drame, ce ne devait pas être les événements mêmes, mais les sentiments qu'ils déterminent dans l'esprit des personnages ; ainsi, dès son premier chef-d'œuvre, le Cid (joué à la fin de 1636 ou au début de 1637), il so garda bien de faire voir sur le théâtre le duel de Rodrigue et du Comte, par exemple, mais il s'appliqua à révéler les états d'âme de ses héros à mesure qu'ils se modifiaient sous l'influence des accidents extérieurs.
Le succès considérable du Cid mécontenta Richelieu, peut-être parce que Richelieu avait lui-m^me des prétentions
au talent dramatique et qu'il éprouvait pour Corneille une jalousie de raté, beaucoup plus probablement parce qu'il lui déplaisait, étant ministre, que le public applaudît tous les soirs une pièce où l'Espagne était glorifiée dans le temps que la France se trouvait justement au plus fort de la guerre contre les Espagnols. Donc Richelieu fit examiner la pièce par l'Académie française et les trop sévères, mais très remarquables Sentiniens de l'Académie française sur le Cid (qui sont surtout ceux du judicieux critique et pitoyable auteur de la Pucelle, Jean Chapelain) eurent pour résultat de faire corriger au bonhomme Corneille quelques bons vers, hélas! mais aussi beaucoup de mauvais (1(338).
Parmi les objections que l'Académie faisait à la tragédie, une surtout est curieuse pour nous. Si l'on transportait avec leurs caractères, sinon avec leurs mœurs, les personnages du Cid dans une de nos pièces modernes, ils paraîtraient assurément au public actuel d'une vertu et d'une perfection morale invraisemblables, puisqu' aussi bien le seul d'entre eux qui se montre animé (passagèrement) d'un vilain sentiment, c'est le Comte quand il s abandonne à la jalousie que lui inspire la faveur de don D lègue. Or précisément ce que l'Académie reproche à Corneille, c'est la faiblesse d'âme de ses personnages. Aux yeux des critiques de 1638, Chimène est une « fille dénaturée » parce que, bien qu'elle poursuive de toutes ses forces le châtiment de Rodrigue, elle continue pourtant de l'aimer et même d'avoir avec lui des entrevues qui passent, à leiu* avis, toutes les bornes de l'inconvenance. Et ce qu'il y a de frappant, c'est que le sentiment des académiciens sur ce point était alors celui du public connaisseur et vraisemblablement celui de l'auteur même, puisqu'on voit désormais Corneille s'appliquer à mettre en scène des héros sans aucune faiblesse et de plus en plus parfaits, et puisque, lorsqu'il critique une de ses propres pièces, il se reproche invariablement de n'avoir pas fait prendre à ses personnages le parti le plus sublime, quand on peut imaginer un parti plus sublime que celui qu'ils ont pris. Tels étaient donc les
modèles que rêvaient les sujets de Louis XÎII ; c'étaient ces héros surhumains qui traduisaient leur idéal.
Tout est volonté, chez les héros cornéliens, même l'amour. Mais c'est que cet amour-là ne ressemble guère à celui de Musset. C'est un pur effet de la raison ; les amants se chérissent à cause des vertus et des qualités que chacun d'eux découvre en l'autre; leur affection est fondée sur l'admiration qu'ils s'inspirent réciproquement et leur amour se ramène de la sorte au désir de la perfection. Aussi changent-ils souvent de partenaire; si l'un d'eux trouve à quelque nouvel objet des mérites qui lui semblent plus grands, il oublie le premier sans plus attendre. Et il est facile de voir que cet « amour de tète » (Jules Lemaître) est exactement l'amour platonique tel que le concevaient \ Astrée et les précieuses. Au surplus les héros de Corneille ne s'analysent pas avec beaucoup moins de subtilité que ceux de Mlle de Scudéry, ni même en des termes essentiellement différents.
On a souvent démontré (après M. Jules Lemaître) que les pièces de Corneille ne sont point du tout, selon la vieille formule, « le triomphe du devoir sur la passion », mais la victoire de la volonté sur tous les obstacles que le poète lui fait savamment rencontrer. Corneille glorifie l'énergie et non pas la sainteté; ce n'est pas toujours la vertu qui déchaîne l'héroïsme de ses personnages, mais un motif quelconque, et le plus souvent l'orgueil. Quand Chimène, par exemple, poursuit la mort de l'homme qu'elle aime, ce n'est point tant par amour filial qu'elle s'opprime de la sorte, que par point d'honneur, par souci de sa « renommée » et de celle de sa « maison », parce que, dit-elle,
... Je veux que la voix de la plus noire envie Elève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis.
L'incomparable public qui applaudissait le Cid sentait donc comme cette jeune fille. Il approuvait, il admirait cette infante du Cid. cette reine de don Sanche, toutes ces
énergiques princesses du grand Corneille, qui considèrent et vainquent comme des faiblesses honteuses leurs amours pour des héros dont les mérites ou les exploits dépassent tout ce qui se peut imaginer, mais qui ne sont pas fds de roi et que leur « naissance » rend indignes d'elles. Et dans la vie aussi, ce qu'ils trouvaient inavouable, au contraire de nous, ces spectateurs, c'étaient les mariages que nous appelons « d'inclination » : à leurs yeux, le devoir strict et élémentaire d'un gentilhomme et d'une fille noble, c'était de contracter une alliance fondée exclusivement sur le rang, le nom et la fortune, et aussi avantageuse que possible à lui, à elle-même et à leur lignée; pour eux, celui qui épousait un « objet aimé » et pauvre n'accomplissait pas un acte beau, mais un acte assez honteux : il sacrifiait sa « gloire » à son sentiment, en effet, il cédait à sa passion ; et ce n'était pas sublime, de céder à sa passion, c'était une faiblesse peu honorable. (Tel est encore un peu le point de vue de Racine, quoi qu'on dise, mais c'est exactement le contraire de celui des romantiques, qui est le nôtre.)
En somme, les nobles seigneurs et les belles dames de Louis XIII et de la Fronde essaimaient de ressembler aux héros de leur littérature. C'était Cinna, c'était Chimène, les modèles d'un Richelieu, d'un Retz, d'une Grande Mademoiselle. Cette énergique génération de 1630, que Nietzsche admirait fort, eut de la grandeur, de la pompe, de la générosité, de la candeur et de la brutalité, le goût de l'héroïque et celui du théâtral. Si l'on veut comprendre les Chevreuse, les Longue ville, les De Thou, les Chalais et les Retz, leur galanterie empanachée et un peu lourde, leurs conspirations maciiiavéliaues et vaines, leur héroïsme et leurs fanfaronnades, il faut songer qu'ils étaient nourris du Concione.'; et de Plutarque, de la Cassandre et du Grand Cyrus, de Pohjeucte et de V Astre e. Or Sainte-Beuve notait déjà quels rapports d'accent et d'inspiration unissent ces tragédies cornéliennes, ces grands romans de l'hôtel de Rambouillet à la littérature romantique de son propre temps, et comment, ridiculisé, tué,
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abandonné par Boileau et l'école réaliste de 1660, ce « genre élevé, romanesque, sentimental » fut repris « au temps de Jean- Jacques Rousseau ». C'est la vérité môme : Céladon n'est-il point parfois langoureux, fatal et mélancolique comme Saint- Preux ? Certaines tragédies de Corneille, telles Rodogune, Héraclius ou don Sanche. tournent au pur mélodrame. « Clitandre, dit M. Faguet, est un roman de cape et d'épée sur la scène, avec assassins masqués, archers, combats singuliers, tremblements de terre... » Et, par beaucoup de côtés, le romanesque des héros de la Fronde ressemble « furieusement » au romantisme des conspirateurs de la Jeune Italie, — ou même à celui des « Jeunes-France » à' Hernani.
Ouvrages a consulter : Brunetière, Manuel de l'histoire de la lilléralure française (1S98). — E. Faguet, XVIlosiècle (1889).— On trouvera la bibliographie dans G. Lanson, Manuel hiblioi^raphique de la littérature moderne, t. Il (1910). — G. Lanson, Histoire de la littérature française (10» éd. revue, 1908. — J. Lemaître. Corneille. — Petit de Julleville. Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. IV. — Sainte-Beuve, passim (voir les deux tables alphabétiques). — La collection des «Grands écrivains français », parue à la librairie Hachette.