CHAPITRE VI
I. Anne d'Autriche et Mazarin. — II. Les grandes victoires. Traitas de Westplialie. — III. La Fronde. — IV. Fin de la guerre. Traités des Pyrénées. Apothéose de Mazarin.
A peine Louis XIII était-il mort depuis quelques heures que des troubles manquèrent d'éclater à Saint-Germain parmi les princes. La Reine, laissant quelques officiers de la couronne veiller le corps du Roi, était allée rejoindre ses fils. Mais une telle foule de courtisans se pressait dans leur chambre, qu'Anne, incommodée, pria le duc de Beaufort de faire sortir tout le monde. Ce Beaufort, second fils du duc de Vendôme et petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle, était un beau gaillard, rustique, avantageux et fanfaron, d'ailleurs brave, qui avait « le sens au-dessous du médiocre » (Retz), l'esprit « pesant et mal poli » (La Rochefoucauld), et le langage d'un portefaix, mais que les femmes goûtaient fort et qu'Anne elle-même regardait sans déplaisir. Il se mit en devoir d'exécuter le commandement de la Reine avec son insolence ordinaire; alors le prince de Condé lui demanda de quel droit il donnait des ordres : ce fut toute une affaire de les accommoder.
Quelques jours plus tard (18 mai 1643), Anne d'Autriche se rendit au Parlement pour faire casser le testament par lequel le feu Roi avait prétendu limiter ses pouvoirs. Le spec-
lacle fut beau : dans la grande salle tendue de velours violet, tous les conseillers, présidents, maîtres des requêtes, gens du Roi, en robe rouge ou noire, les princes, les ducs, les gardes, les hérauts, les massiers ; la Reine couverte d'un voile de crêpe qui ne laissait voir que bien peu de son visage ; le Roi (quatre ans et demi) qui fit son entrée porté par M. de Ghevreuse. « Silence fait », on mit le petit debout devant son « lit » (formé de cinq coussins sous un dais de velours violet semé de fleurs de Ijs d'or), entre sa mère et sa gouvernante, afin qu'il récitât son discours ; « mais il se rassit plaisamment sans vouloir rien dire ». Aussitôt le chancelier et l'avocat général le haranguèrent copieusement. Chacun opina; puis le chancelier monta vers Leurs Majestés, revint à sa place, et dit : « Le Roi séant en son lit de justice a déclaré et déclare... etc. » Anne recevait le droit de s:ouverner à sa guise et de faire entrer au Conseil qui lui plairait. Les précautions du pauvre Louis XIII n'avaient eu d'effet que pendant quatre jours.
Anne était une belle femme de quarante-deux ans, d'une santé admirable, fraîche, épanouie, avec des yeux superbes et une abondante chevelure d'un blond cendré, dont, adroite comme elle était, c'était un plaisir pour ses femmes que de la voir elle-même rouler les boucles sur ses belles mains blanches, quand elle se coiffait. Elle s'éveillait vers dix ou onze heures, donnait quelques audiences, puis, avant d'entendre la messe, déjeunait : « On lui servoit, après son bouillon, des côtelettes, des saucisses et du pain bouilli. Elle mangeoit d'ordinaire de tout cela un peu, et n'en dînoit pas moins », sans préjudice du souper. Elle s'habillait modestement, « mais comme les personnes qui veulent être bien, sans luxe, sans or ni argent, sans fard et sans façon extraordinaire » ; et l'on voyait aisément « qu'elle pouvoit être sensible à un peu d'amour-propre ». Au contraire de Marie de Médicis qui n'avait jamais pu prononcer correctement le français, elle parlait avec aussi peu d'accent que si elle fût née en Ile de France. Enfin elle aimait les divertis-
sements sans cérémonie, capable, pendant les fortes chaleurs de 1646, de tenir le cercle de ses femmes dans la Seine même, non loin de Thomery; le petit Roi se baignait aussi, avec son gouverneur, le maréchal de Villeroy; et tout le monde, le maréchal comme les dames, était pudiquement vêtu de longues chemises traînant jusqu'à terre, en sorte que « la modestie n'étoit point blessée ».
Fort dévote, Anne priait beaucoup, faisait des retraites dans les couvents et des cadeaux à la Vierge ou aux saints, à la mode d'Espagne. Ignorante comme une Infante, elle connaissait un peu les politiciens, mais pas du tout la politique. Elle était d'humeur égale, sujette pourtant à des colères furieuses, et alors sa voix devenait aigre et glapissante, comme lorsqu'elle criait du haut de la tête aux députés du Parlement : « Taisez-vous ! Taisez-vous ! » En somme sympathique, simple et noble de caractère et de façons, très « femme du monde », elle « savoit ce qui s'appelle tenir une cour mieux que personne ».
Elle avait de la coquetterie : elle « entendoit les airs ». Son mari ne l'avait pas gâtée de galanteries, et, sous Louis XIII, se porter amoureux de la Reine, ce n'était point une action si extraordinaire que ce l'eût été trente ans plus tard. On savait bien à la Cour qu'ils ne déplaisaient point, ceux que la majesté de la souveraine n'empêchait pas de voir la beauté de la femme : flammes platoniques, au reste, car Anne était honnête et délicate. Le coadjuteur de Gondi espérait tirer grand parti des conseils qu'il avait reçus de Mme de Chevreuse : « Faites seulement le rêveur quand vous êtes auprès de la Reine, lui avait dit celle-ci; regardez continuellement ses mains ; pestez contre le cardinal Mazarin ; laissez-moi faire du reste ». Et Retz ajoute : « Je jouai bien ; je passai, dans les conversations que j'avois avec la Reine, de la rêverie à l'égarement »... Mais il n'eut pas plus de succès que le fat petit marquis de Jarzé. Anne était une amoureuse et on le vit bien à la façon dont elle défendit son Mazarin. « Jusques au dernier soupir, adieu, je n'en puis plus».
lui écrivait-elle un jour. Quand il fut mort, elle renonça au pouvoir comme si jamais elle ne l'eût souliaiié : elle n'avait plus de raison d'être ambitieuse, du moment qu'elle ne pouvait plus l'être pour personne. A la Cour de son tils, elle ne s'appliqua plus qu'à tenir avec goût sa place de vieille dame, à quoi elle réussit très bien.
Giulio Mazarini, né le 14 juillet 1602, d'un Sicilien qui servait chez les Coîonna en qualité d'homme d'affaires, était un cavalier de bonne mine et de beaucoup d'esprit, grand, le poil châtain, l'œil vif, la physionomie douce et ouverte, toujours gai, souriant, qui contait comme personne, excellait à tous les jeux, bref avait « des charmes inévitables pour être aimé de ceux qu'il lui plaisoit ». N'étant sujet ni à la haine, ni à l'amitié, il savait ne témoigner l'une ou l'autre « qu'autant que son intérêt l'obi igeoit à le faire », dont il s'était, comme de juste, toujours bien trouvé. Elève modèle au collège des Jésuites, à Rome, puis étudiant à l'Université d'Alcala, en Espagne, où, perdu de dettes de jeu, il pensa épouser la fille d'un notaire, ensuite docteur in iitroque jure, capitaine d'infanterie, diplomate, il avait essayé de beaucoup de métiers. En 1630, au siège de Casai, tous les pourparlers ayant échoué, les armées française et espagnole s'alignaient pour reprendre les hostilités, lorsque l'on vit accourir sur le front des troupes le jeune agent du Pape, brandissant le traité qu'il venait de faire signer, et criant : « La paix ! la paix ! » Ce succès et cette mise en scène firent la fortune de Giulio Mazarini. Il entra en relations avec Richelieu, prit la robe ecclésiastique (mais non les ordres, croit-on), fut nommé nonce en France, et passa finalement au service du Roi. Richelieu lui fit avoir le chapeau en 1641; après quoi, il sut devenir le favori du maître tout en restant celui du ministre. Et, lorsqu'on 1643 Louis XIII l'eut désigné pour l'un des quatre conseillers auxquels serait soumise Anne d'Autriche, croit-on qu'il devint pour cela l'ennemi de cette fière personne "? Que non pas ! Trois jours après celui où le Parlement avait cassé le testa-
ment du feu Roi et rendu à la Régente tous ses celle-ci élut pour principal ministre le cardinal Mazarini.
Il était si commode! Avec lui, pas d'affaires compliquées: la politique devenait claire. En outre, depuis si peu de temps qu'il était à la Cour de France, il n'avait pu se compromettre dans aucun parti, sans compter qu'il s'en était bien gardé... La Régente, en somme, n'avait point de griefs contre cet habile homme qui semblait ne tenir à rien et parlait toujours de retourner à Rome. Aussi bien n'entretenait-il pas sans cesse Sa Majesté de la profonde, de la tendre et respectueuse affection qu'il sentait pour elle?... A la fin. Sa Majesté en était tout émue. On suit jour par jour, sur les carnets intimes de Mazarin, les progrès du beau et doux cardinal dans l'esprit de sa souveraine. Les premiers sont pleins de protestations en espagnol et en italien : « Je voudrais que cela m'eût coûté beaucoup et avoir appartenu à Sa Majesté depuis de longues années » ; « Si je croyais ce que l'on dit, que Sa Majesté se sert de moi par nécessité, sans aucune inclination, je ne demeurerais pas ici trois jours. » En même temps on y sent que Mazarin est encore loin de se tenir pour assuré de la faveur de la Régente, soit qu'il s'inquiète de la sympathie qu'elle montre à tel ou tel, — ou des propos du commandeur de Jars, qui « se vante d'avoir eu des habitudes, du crédit et de la familiarité auprès de la Reine en d'autres temps », — ou de ceux de la supérieure des Carmélites qui a bonnement prévenu Sa Majesté que son ministre la compromettait. — Et subitement, dans les cahiers suivants, voici que le ton change : « La jaunisse, causée par un amour excessif », y lit-on tout d'abord ; puis Mazarin ne tremble plus : il conseille à présent, et sur un ton des plus fermes, quoique très respectueux : « Que Sa Majesté sache en particulier de Son Altesse ce que l'on doit faire de M, de Vendôme » ; « Sa Majesté devrait s'appliquer à me gagner l'esprit de tous ceux qui la servent, et cela en faisant passer par mes mains toutes les grâces qu'ils reçoivent » ; « Si Sa Majesté ne se fait obéir, tout est perdu parce que chacun osera
iout », etc. Ces avis, sans doute IMazarin Jes donne-t-il à la Reine dans le cabinet où eiie s'enferme tous les soirs avec lui. Bientôt, en novembre 1644, la Réi^ente annoncera au Conseil qu'elle accorde à son ministre un appartement au Palais-Royalf qu'elle habite elle-même. « afin de conférer plus commodément avec lui de ses affaires ». Comme Anne aura alors quarante-trois ans, il ne sera pas besoin de beaucoup d'esprit pour comprendre que Mazarin a de bonnes chances d'èii-e inamovible.
Au début, la Reine gardait les sympathies que lui avaient values les persécutions de M. le Cardinal. Et puis, tout était à la joie : pensions, grâces et honneurs pleuvaient comme au temps de Marie de Médicis : « Il n'y a plus que quatre petits mots dans la langue française : la Reine est si bonne! » disait La Feuiilade. Mazarin même ne déplaisait pas : « L'on voyoit sur les degrés du trône d'où làpre et redoutable Richelieu avoit foudroyé plutôt que gouverné les humains, un successeur doux, bénin, qui ne vouloit rien, qui étoit au désespoir que sa dignité de cardinal ne lui permettoit point de s'humilier autant qu'il l'eût souhaité devant tout le monde, qui marchoit dans les rues avec deux petits laquais derrière son carrosse » (Retz). Au reste, tout le monde croyait qu'Anne le renverrait dans « cinq ou six mois », quand les affaires seraient débrouillées. Cependant les mois s'écoulaient et Mazarin demeurait... A la fin, tous ceux qui avaient intérêt à sa chute s'abouchèrent : ce fut la « cabale des Importants ».
« Le fort de M. le cardinal Mazarin étoit de ravauder, de donner à entendre, de faire espérer ; de jeter des lueurs, de les retirer; de donner des vues, de les brouiller. » Et le brave Père Tixier confesse ingénument : « Je n'ai jamais approché du Cardinal que je ne fusse persuadé que j'allais parler au plus grand fourbe du monde, et jamais je ne suis sorti d'auprès de lui sans que je n'en fusse charmé ». C'est merveille en effet, conmient le Pantalon, ainsi que l'appelle grossièrement Retz, son ennemi, sut, tout en achevant la con-
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quête de la belle Anne d'Autriche, opposer les Condé aux Vendôme, déjouer les manœuvres de Mme de Chevreuse elle-même et l'attaquer, pour ainsi parler, par son point faible. Elle essayait sur lui le pouvoir de ses charmes de quarante-trois ans, et lui, il essayait à son tour de lui faire croire qu'elle lui donnait de l'amour, mais en même temps il n'était pas moins galant avec la charmante Mme de Guéménée, si bien qu'à la longue les deux belles dames se demandaient avec beaucoup d'agacement qui d'elles l'emporterait... Finalement, voyant combien cette guerre cachée sous les fleurs leur réussissait peu, les Importants se résolurent paisiblement à faire assassiner le ministre gêneur. Mais Mazarin de jour en jour possédait mieux la Reine, en sorte qu'un beau matin le duc de Beaufort fut conduit à Vincennes, tout petit-fils d'Henri IV qu'il se trouvât, Mme de Chevreuse reléguée en Touraine, les autres emprisonnés ou exilés (septembre 1643)... Après quoi le bénin cardinal travailla de son mieux à persuader à tout le monde que ce n'était pas lui, mais le duc d'Orléans et le prince de Condé qui avaient conseillé cette sévère répression. « Il parut encore plus modéré, plus civil au lendemain de l'action. L'accès étoit tout à fait libre, les audiences étoient aisées, l'on dînoit avec lui comme avec un particulier; il relâcha même beaucoup de la morgue des cardinaux les plus ordinaires. Enfin il fit si bien qu'il se trouva sur la tête de tout le monde quand tout le monde croyoit encore l'avoir à ses côtés » (Retz).
Louis XÎÎI avait passé Fhiver de 1043 à régler la campagne qui devait commencer au printemps. Il comptait marcher en personne contre don Francisco de Melo, gouverneur des Pays-Bas. qui menaçait d'envahir la Champagne; mais, quand la maladie lui eut enlevé tout espoir de partir, il désigna le fils aîné de son cousin Condé pour commander à sa place.
Le duc d'Enghien était alors un jeune homme ae vingtdeux ans, un peu plus que négligé dans sa toilette, qui portait sur un corps maigre, étique, ardent, la plus étrange tace d'oiseau de proie : le front étroit et fuyant, les joues décharnées, le nez courbe et serré comme un bec, des veux flamboyants, farouches, dont le regard incommodait. Selon l'usage des geutilshommes de son temps, il avait fait ses premières armes en qualité de simple volontaire (au siège d'Arras), puis il avait suivi les campagnes de 1(141 et 1642 : ce n'était donc pas tout à fait un débutant ; néanmoins on jugea sage de lui donner comme mentor le maréchal de L'Hôpital qui avait soixante ans.
Depuis le 10 mai, don Francisco de Melo assiégeait la place de Rocroy, comptant, après s'en être emparé, gagner Paris par la Champagne : les Espagnols n'avaient pas oublié l'année de Corbie. Le duc d'Enghien se porta à leur rencontre, et, le 17 mai, l'armée française parvint devant les passes qu'il fallait franchir à travers des bois et des marécages (aujourd'hui asséchés) pour atteindre l'ennemi établi devant Rocroy. Mais, sur ces entrefaites, la nouvelle de la mort de Louis XIII arriva. Aussitôt le conseil de guerre se réunit : fallait-il risquer l'armée en bataille rangée, ou tenter seulement de jeter quelques renforts dans la place assiégée ? Contre l'avis du vieux L'Hôpital et de la plupart des chefs qui inclinaient à la prudence, le jeune duc exigea la bataille. Et ce fut parce qu'il imposa sa volonté que, le 18 mai, les troupes françaises vinrent se déployer sans être inquiétées (on ne sait trop pour quelle raison) en face des ennemis dans la plaine de Rocroy. Bien qu'il tut alors six heures du soir, Enghien prenait ses dispositions pour attaquer sans tarder, lorsque toute la ligne espagnole s'ébranla et marcha droit sur la nôtre, trompettes sonnant et tambours battant la charge ; à ce moment précis, une fausse manœuvre mettait la confusion dans l'armée française : si l'attaque eût été poussée, c'eût été la défaite des nôtres, un désastre... Heureusement don Francisco s'arrêta à 400 pas : il n'avait
voulu qu'assurer du terrain à ses lignes d'arrière. Et le combat se trouva remis au lendemain.
Le 10 mai, avant le jour, il failutréveiller de son profond sommeil d'adolescent le général de vingt-deux ans qui commandait pour la France, il revêtit son armure, mais refusa son casque et prit un chapeau à plumes blanches; puis il monta à cheval et parut devant les troupes : maigre, ardent et autoritaire, avec cette « action si noble » qu'il avait [Grand Cyriis), c'était bien « un jeune prince du sang qui portoit ia victoire dans ses yeux» (Bossuet).
Il donna le commandement de l'aile gauche au maréchal de L'Hôpital ; le baron de Sirot, un vieux routier de la guerre de Trente Ans, fut chargé de la réserve; lui-même se mit à la tête de l'aile droite avec Gassion, excellent général de cavalerie. Puis l'armée française avança. Au premier choc, Enghien enfonça complètement la gauche espagnole; alors, laissant Gassion poursuivre les fuyards, il tourna brusquement sur l'infanterie Avallonne et italienne qui formait la seconde ligne du centre ennemi, et, l'ayant culbutée, il se jeta enfin sur les derrières de l'aile droite adverse. Il était temps : commandés de ce côté par don Francisco, les Espagnols avaient déjà presque mis en déroute le maréchal de L'FIôpital qui leur était opposé; mais, brusquement pris à revers par l'attaque d'Enghien, ils se débandèrent. Désormais rien ne résistait plus que les premières lignes du centre, « cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à des tours qui sauroient réparer leurs brèches, demeuroient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lançoient des feux de toutes parts » (Bossuet). C'étaient les orgueilleux « tercios viejos », commandés par le comte de Fontaines que ses infirmités contraignaient de se faire porter au combat en litière, — vieux régiments endurcis à la guerre et fameux dans l'Europe entière : Avila, Vilandio, Villalva, Albuquerque, Garcies, Castelvi, composés uniquement de ces « Espagnols naturels », dont la bravoure, dit Condé lui-môme, était d'une essence
plus « fine » que celle (les autres peuples. Grossis par une ioule d'hommes appartenant aux régiments rompus, munis de dix-huit canons, ils se sont formés en carrés. Trois fois, toute l'armée française, derrière son chef, se précipite sur eux ; à la quatrième, attaqués sur trois côtés à la fois, ils cèdent. La bataille, commencée vers trois heures du matin, était terminée à dix heures. Les Espagnols laissaient sur h terrain 1 ou 8.000 morts, 24 canons, 170 drapeaux, 14 cornettes, un trésor considérable, et, sinon leur capitaine-général, don Francisco de Melo, qui réussit à s'échapper, du moins son bâton de commandement tout couvert d'inscriptions rappelant des victoires.
Le vainqueur de Rocroy se dirigea sur la Moselle, prit Thion ville le 10 août et Sierk le 3 septem.bre, puis s'en fut à la Cour réclamer àprement sa récompense et triompher sans mesure en très jeune homme qu'il était. — Vers le même temps, le vieux maréchal de Guébriant étant mort glorieusement au siège de Rothweil (25 septembre), Mazarin envovait. pour commander sur le Rhin à sa place, le second fils du duc de Bouillon, Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, qu'il venait de faire maréchal de France.
Turenne avait alors trente-deux ans, dix de plus que Condé à qui il ne ressemblait en rien. Rouge brique de teint, poilu, trapu, carré d'épaules, épais de taille, portant toujours un peu penchée sa grosse tête, il n'était pas plus fringant à cheval qu'à pied : « Je vous envoie un coureur qui fera votre alïaire, lui écrit Mazarin le 9 juillet 1644, car je m'en accommodois parfaitement, bien que j*^ ne sois pas bon homme de cheval, et, pour dire la vérité, vous ne l'êtes guère plus que moi ». Au moral, Turenne n'avait peut-être d'autre vice que sa vanité nobiliaire : malhabile à s'exprimer, mais appliqué à penser, il roulait longuement les idées sous « ses gros sourcils joints ensemble », et se décidait méthodiquement même à la témérité. Lors de ses débuts comme maréchal, il montra surtout qu'il était passé maître dans l'art de
proliler du teiTain; plus tard, il sut acquérir le don d'improviser qui lui manquait. D'ailleurs il se perfectionna durant toute sa vie, et sa plus admirable campagne est peut-être la dernière.
Il fut bien accueilli à l'armée de Guébriant : les« Weimariens », protestants comme lui, se souvenaient que leuf fameux général, Bernard, jadis l'avait prisé fort. — Cependant Mercy s'était emparé de Fri bourg; il fallait l'en déloger, à quoi Turenne n'avait point assez de forces pour réussir. Le duc d'Enghien vint se joindre à lui le 2 août, et prit le commandement. 11 n'y eut pas de bataille rangée, mais une série de combats sans grande liaison. Mercy était solidement établi dans une région montagneuse avec des forces inférieures à celles des Français. Le 3 août, ses retranchements furent forcés : Enghien avait mis pied à terre et franchi lui-même, à la tête de son infanterie, les premiers abatis d'arbres. Mais durant la nuit, les Bavarois se reformèrent sur une colline très boisée et assez escarpée, le .îosephberg, et, malgré trois assauts par une chaleur accablante et une lutte corps à corps qui dura toute la journée du 5 août, on ne put les déloger. Alors les deux armées restèrent à s'observer durant quelques jours; puis, le 9 au matin, Enghien se décida à manoeuvrer : il décampa. I\îercy, qui ne pouvait s'approvisionner et dont les chevaux ne mangeaient plus que des feuilles, en fît autant et se déroba habilement. Néanmoins, il fut rejoint et retardé dans sa marche par la cavalerie weimarienne; Enghien arrivait: Mercy ne sauva les 6. 000 hommes qui lui restaient qu'en abandonnant son artillerie et ses bagages. L'armée bavaroise n'était pas détruite, mais elle était ruinée pour longtemps.
Le duc d'Enghien renonça fort sagement à faire le siège de Fribourg, qui risquait de durer fort. Il descendit le Rhin, s'empara faciiement de Philipsbourg (25 août), entra dans Spire, Worms et Mayence, conquit Landau; après quoi il revint en France. Turenne qui l'avait remplacé reprit la campagne dès le mois de mars 1645 : c'était plus tôt qu'il
n'était alors d'usai^e et les vieux cliefs weimariens murmuraient contre cet attentat à la routine. Lorsqii Cn mai 1645. Mercy se jeta sur Turenne à Marienthal, il repoussa aisémeuL au delà flu Main lajnnée royale mécontente.
Alors Engliien accourut de nouveau au secours de Turenne. Mercy s'était retranché dans une position très forte, au village d'Ail erheim, près de Nordlingen ; le 3 août 1645, le duc l'attaqua avec 38.000 hommes. Un premier assaut de l'infanterie, au centre, contre le village, fut repoussé avec pertes, et l'ennemi poursuivait vigoureusement son avantage, lorsque lamortdeMercy l'arrêta. Pendant ce temps, la droite française était complètement enfoncée par Jean de Werth qui, n'imitant pas la sagesse d'Enghien à Rocroy, se laissait entraîner à sa poursuite. Quand il revint. Turenne, qui commandait notre gauche, avait culbuté l'ennemi qui lui faisait face et, sur l'ordre de son chef, pris à revers le village que l'infanterie du centre attaquait toujours : Allerheim était emporté. Jean de Werth ne put qu'ordonner la retraite. Telle fut la bataille de « Nordlingae ». Les vainaueurs restaient si peu nombreux qu'ils durent rentrer à Pi)ilipsbourg.
Cependant les lauriers de la maison de Condé emplissaient d'amertume l'âme de Gaston d'Orléans, et il résolut d'être, à son tour, un grand homme de guerre. On lui confia le commandement de l'armée de Flandre (quelques bons généraux devaient l'aider), et son armée prit aux Espagnols Gravellnes en 1644, Mardick et Cassel en 1645, et Courtrai en 1646 : cette fois, il avait eu le vainqueur de Rocroy sous ses ordres. Mais après ces exploits. Monsieur, saturé de gloire, s'en revint à la Cour. Son départ n'empêcha pas du tout Enghien d'enlever la ti-ès forte place de Dunkerque (1646).
Sur la frontière espagnole, les opérations de nos troupes n'étaient pas aussi heureuses. Engliien lui-même, devenu prince de Condé par la mort de son père, n'y réussit guère. Le 14 mai 1647, il vint mettre le siège devant Lérida. « La place n'étoit rien ; mais don Gregorio Brice [ou plutôt de
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Brito], son gouverneur, étoit quelque chose », et ion n'allait pas tarder à s'en apercevoir. Condé avait fait « monter la première tranchée en plein jour par son régiment à la tète duquel marchoient vingt-quatre violons, comme si c'eût été pour une noce », raconte Hamilton :
La nuit venue, nous voila tous à gog'uenarder, nos violons à jouer des airs tendres, et grande chère partout... Cela se passoit à la tranchée d'où nous entendîmes un cri de mauvais augure, qui partoit du rempart et qui répéta deux ou trois fois : Alerta à la muraille ! Ce cri fut suivi dune salve de canon et de mousqueterie, et cette salve d'une vigoureuse sortie qui, après avoirculbuté la tranchée, nous mena battant jusqu'à notre grand' garde.
Le lendemain, Gregorio Brice envoya par un trompette des présents de glaces et de fruits à M. le Prince, priant bien humblement Son Altesse de l'excuser s'il n'avoit point de violons pour répondre a la sérénade qu'il avoit eu la bonle de lui donner; mais que, s'il avoit pour agréable la musique de la nuit précédente, il tâcheroit de la faire durer tant qu'il lui feroit l'honneur de rester devant sa place. Le bourreau nous tint parole; et, dès que nous entendions : Alerte à la muraille.' nous n'avions qu à compter sur une sortie qui nettoyoiL la tranchée, combloit nos travau.x, et qui tuoit ce que nous avions de meilleur en soldats et en officiers.
Le brave don Gregorio fit ainsi tant de musique que Condé dut lever le siège de Lérida. C'est sur notre frontière du Nord-Est que la lutte allait prendre fin.
En 1646 et 1647, Turenne et le général suédois Wrangel, successeur du glorieux infirme Torstenson, réduisent la Bavière. L'année suivante, Condé est mis à la tête de l'armée de Flandre : il s'empare d'Ypres, mais, en arrivant à Lens, trouve la ville occupée par l'archiduc Léopold (le mécène deTéniers). Après avoir déployé son armée devant ceile de son adversaire, tout à coup, le 20 août au matin, M. le Prince feint de se mettre en retraite. Aussitôt l'archiduc de sortir de sa forte position et de se précipiter sur l'arrière-garde française — si vigoureusement d'ailleurs que Condé, qui s"j trouvait, pensa être pris. Mais subitement larmée royale
fait demi-tour comme à la parade el mai-che à l'ennemi ; les lignes espagnoles, surprises par cette contre-attaque, sont enfoncées, et l'archiduc en déroute abandonne 3 000 morts, 5 OUO prisonniers, 118 bouches à feu et plus de iUU drapeaux. — Vers le même temps, Turenne et Wrangel, qui avaient battu les Impériaux à Zusmarshausen, se préparaient à assiéger Prague, puis à marcher sur Vienne, lorsqu'ils apprirent que la paix était signée (24 octobre 1648.
Elle se négociait depuis quatre ans. Les plénipotentiaires de la Suède et de l'Empire (dont les intérêts devaient se régler à part) causaient à Osnabruck ; les autres, ceux de la France, de l'Espagne, de la Hollande et de l'Empire, à ÎNIunster. Mais les cérémonies, l'étiquette, les jalousies des diplomates retardaient les pourparlers. Enfin, en janvier 1648, l'Espagne et les Provinces-Unies signèrent un traité particulier et se retirèrent des congrès : réflexion faite, la Hollande aimait encore mieux avoir pour voisins aux Pays-Bas les Espagnols que les Français ; quant à l'Espagne, elle préférait continuer la guerre, espérant que les troubles de la Fronde, quelle voyait commencer en France, lui fourniraient les .'^'h'és qu'elle se souvenait d'y avoir trouvés au temps de la Ligue.
.Jais, le 24 octobre 1648, l'Empereur apposa sa signature sur les traités de Vv^estphalie qui le réduisaient à n'être plus guère que le premier des princes allemands. Les alliés de la France : la Suède, le Brandebourg, l'Electeur palatin, les p.^tits princes protestants, obtenaient des avantages considérables. La France recevait Pigneroi et les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun qu'elle occupait en fait depuis longtemps, mais dont l'Empereur lui reconnaissait définitivement la propriété, — et d'autre part l'Alsace, c'est-à-dire les deux landgraviats et l'inextricable chaos de seigneuries et de villes impériales qui formaient le territoire que Ton nomme géographiquement ainsi; malheureusement cette cession de l'Alsace était faite en des termes ambigus qui devaient être le prétexte de contestations et de guerres futures.
Les succès extérieurs de Mazarin, comme jadis ceux de Richelieu, passaient à peu près inaperçus : toute la France avait pris en haine l'étranger, l'intrus, l'Italien. Le peuple lui imputait l'accroissement des impôts et lui reprochait sa fortune : dès 1645, à Notre-Dame, des femmes se jetèrent un jour aux pieds d'Anne d'Autriche en criant qu' « elle avoit un homme chez elle qui prenoii tout » (d'Ormesson). Quant à la Cour, elle avait espéré c{ue le gouvernement de régence • erait faible comme de coutume, etqu'elieen tirerait les profits d'usage : et voilà qu'Anne avait choisi un ministre qui veillait à ce qu'on n'arrachât point à son ignorance ou à sa paresse faveurs, pensions, honneurs et libéralités! Les princes aussi détestaient ce fâcheux qui les écartait du pouvoir doucement, mais sûrement. Et avec eux les anciens « Importants », les ambitieux, tousceux qui avaient espéré de pêcher en eau trouble, depuis Retz jusqu'à Mlle de Montpensier, — « la Grande Mademoiselle », comme on appelait cette fille de Gaston en raison de sa haute taille, — chacun voulait la perte de Mazarin. Ceux mêmes qui n'avaient rien à y gagner la voulaient aussi : pour être à la mode. Car la Fronde fut une mode.
Quelle admirable aventure, en effet, aux yeux des belles dames romanesques et des petits -maîtres de ce temps, passionnés pour le Grand Cyrus, sinon pour le Scyte Oroondate (tout de même que leurs petits neveux le seront un jour pour Saint- Preux ou pour René), rêvant d'amours héroïques, d'intrigues grandioses et de beaux coups d'épée, qu'une guerre civile de cette sorte, non point « sauvage » ni f( barbare », mais chevaleresque et ordonnée, — que ces batailles devant les dames, ou qu'en 1649 ce fameux « siège » de la Bastille, par exemple, auquel les plus charmantes Frondeuses vinrent assister, y ayant porté leurs chaises « comme au seraion », derrière la batterie qui tira pour la
forme cinq ou six coups de canon sur la vieille forteresse avant qu'elle ne se rendît ! Et n'était-il pas furieusement i^alant, lorsqu'on revenait, comme M. de Noirmoutiers, de faire le coup de pistolet dans les faubourgs, d'entrer, héroïque et cuirassé, dans la chambre de Mme de Longueville, toute bruissante de propos amoureux et guerriers ? « Ce mélange d'écharpes bleues, de dainc's, de cuirasses, de violons qui étoient dans la salle, de trompettes qui étoient dans la place, donnoit un spectacle qui se voyoit plus souvent dans les romans qu'ailleurs, raconte Retz; Noirmoutiers, qui étoit grand amateur de VAslrée, me dit : Je m'imagine que nous sommes assiégés dans Marcilly. — Vous avez raison, lui répondis-je... » Enfin quoi de plus inoubliable, pourdes imaginations romanesques, que des scènes composées à la façon de celle que voici :
La petite vérole avoit laissé à Mme de Longueville tout l'éclat de sa beaiifc, et celle de Mme de Bouillon, bien qu'un peu effacée, étoit toujours très brillante. Imaginez-vous, je vous supplie, ces deux personnes sur le perron de l'Hôtel de Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étoient beaux comme leurs mères. La place de Grève éloit pleine de peuple jusque au-dessus des toits; tous les hommes jetoienl. des cris de joie, toutes les femmes pleuroient de tendresse! (Ketz).
Comme la Cour, comme la Ville, comme tout le monde, le Parlement était l'ennemi du Cardinal. Le Parlement avait des prétentions considérables qu'il manifestait en tout temps, mais plus vigoureusement, et pour cause, durant les périodes de minorité. Il prétendait représenter à h\[ seul l'ancienne cour des Pairs, l'assemblée du Charap-de-Mai et les Etats généraux des trois ordres, et, à ces titres, contrôler le gouvernement du Roi ; malheureusement le Roi jugeait aue son Conseil lui suffirait. Seulement le Parlement était une force. Il avait une clientèle immense de procureurs, huissiers, sergents, robins et chicanoux de toute sorte, qui pesait beaucoup sur Topinion. Quand, uni aux trois cours
souveraines : la Cour des Aides, la ChamlDre des Comptes et le Grand Conseil, il délibérait sur les édits, ses discussions avaient un retentissement extrême. Tous les magistrats du Parlement vêtus de leurs manteaux d'écarlate bordés d'hermine, et ceux des autres cours en robes noires de velours, de satin, de damas, ou de taffetas, rassemblés dans la chambre Saint-Louis, échangeaient avec pompe des discours souvent violents, et interrompus par les huées et les applaudissements des jeunes conseillers des Enquêtes, lesquels, étant plus de deux cents dont l'âge moyen variait de vingt-cinq à trente ans, l'emportaient par le nombre sur les vieilles barbes de la Grand'Chambre. Le public acclamait ceux qu'il nommait les « pères de la patiie » et cette popularité ne causait aucun déplaisir aux parlementaires. Nourris de la littérature latine, ils trouvaient délicieux qu'on appelât leurs discours « des harangues magnifiques et qui avoient quelque chose de l'ancienne Rome », et qu'on les comparât eux-mêmes aux sénateurs quirites défendant la liberté. C'était leur romanesque, à eux.
En temps ordinaire, le Palais était plein de toutes sortes de gens étrangers à la justice, et, outre la gent chicanière des procureurs, avocats, gens de robe et plaideurs de tout poil, d'innombrables badauds y musaient tout le jour. Car, dans toutes les salles publiques, dans chaque recoin de la vieille bâtisse, — ■ mais principalement dans cette galerie Mercière où Corneille a placé la scène de sa comédie, la Galerie du Palais, — des marchandes débitaient mille articles de modes ou de galanterie : éventails, gants, pantoufles, lingerie, légers bijoux; on trouvait même là des gravures, des livres : chaque pilier de la Grand'Salle avait son échoppe d* libraire. Les jours des grandes séances politiques, les nouvelles couraient par les boutiques, se répandaient dans la rue, arrivaient à la place Dauphine, gagnaient le Pont- Neuf..: Et là, tout Paris les apprenait sur-le-champ.
C'était vraiment, ce Pont-Neuf, le cœur de la cité. Les parapets n'y étaient point bordés de maisons comme ceux des autres ponts, et la vue s'y étendait librement sur le fleuve.
LA FRONDE KT MAZARIN d57
En amont, la perspective était bornée à peu de distance par les constructions du Font-au-Change et du Pont Saint-Michel, mais, en aval, on voyait la Seine traîner au loin ses moires jaunes. Plus utile encore, la rivière était aussi plus animée que de nos jours : des dépôts et des marchés en plein vent encombraient ses berges, tandis que des barques, des chalands, les coches d'eau couverts d'un toit, des galères de plaisance, sculptées et dorées, sillonnaient son cours, rétréci devant les ports par les bateaux amarrés. Sur la rive gauche, derrière l'hôtel de Nevers et la tour de Nesles, toute ruineuse, qui bordaient le quai, on devinait la masse profonde des maisons, coupée de rues, dominée par le clocher de Saint-Germain-des-Prés. Mais, à droite, s'étendait noblement le Louvre. Au premier plan, dans l'angle rentrant formé par la Petite Galerie et la façade sud du vieux château (celle qui est parallèle à la rivière), on voyait une sorte de jardin d'orangers, limité par une terrasse et par un .mur auquel s'appuyaient, sur ce qui est devenu la rue du Louvre, quelques maisons. Puis, partant de l'extrémité sud de la Petite Galerie, la Grande Galerie s'allongeait jusqu'aux Tuileries, flanquée, un peu avant d'arriver à ce palais, d une ancienne porte fortifiée dont la grosse tour de bois faisait pendant à celle de Nesles. Au bout du jardin des Tuileries, la muraille de la ville et la porte de la Conférence, par où le Roi pouvait gagner librement le Cours-la-Reine et la campagne... Quand on sortait de l'étroit lacis des rues parisiennes, pleines d'une boue fétide, encombrées d'ordures, où les habitants vidaient tout par les fenêtres, c'était un délice que d'arriver sur cette belle voie du Pont-Neuf, large, aérée, balavée par la brise du fleuve, et où se déroulait le spectacle le plus divertissant du monde.
Car une prodigieuse foule y grouillait tout le jour. D'abord les gens qui allaient à leurs affaires : écuvers emportant quelque dame en croupe, gentilshommes galopant sans souci des passants, bourgeois à califourchon sur leurs mules, femmes du peuple assises sur leurs ânes,
maraîchers et blanchisseuses menant par la bride leurs chevaux de somme et leurs baudets chargés de linge, laquais conduisant quelque cheval de main, charretiers dirigeant les longs attelages de leurs tombereaux, souvent un carrosse à mantelets de cuir, plus ou moins somptueux, armorié, doré, garni de velours et de franges, — pesante machine pleine de dames et de seigneurs, dont les gros chevaux faisaient trembler le pavé. Mais ce qui donnait au Pont-Neuf son aspect particulier, c'était la foire qui s'y tenait d'un bout à l'autre de l'année. Le long des parapets, devant les belles maisons neuves et uniformes, en briques à chaînages de pierre, de la place Dauphine, en face du terre-plein où s'élevait la colossale statue du bon roi Henri, et jusque sur les berges voisines, pullulaient les bateleurs, chanteurs, escamoteurs, arracheurs de dents, vendeurs de chiens, marchands de bas de soie ou de parasols, bouquetières, fruitiers, poètes crottés et bouquinistes. Près de la pompe à eau qui surgissait du fleuve et s'accotait au parapet non loin de la rive droite — la Samaritaine comme on la nommait à cause que, sur sa belle horloge à personnages, on voyait Jésus et la Samaritaine, — les petits libraires étalaient leurs bouquins et vendaient sous le manteau libelles et mazarinades; là, les nouvellistes faisaient crier leurs gazettes manuscrites ou imprimées, et les chansonniers mettaient en couplets les victoires de M. le Prince ou les crimes de M. le Cardinal : « Gare \e& ponts-neuf s », disait Condé à Lérida... Plus loin, protégés par leurs tentes de toile, abrités sous leurs parapluies rouges, les cabaretiers et les marchands d'oranges criaient leurs marchandises, les joueurs de gobelets soufflaient dans leurs trompes, les « opérateurs ». successeurs de l'illustre Mondor et de Tabarin. son valet, juchés sur leurs tréteaux, déclamaient leurs boniments. Ici, « l'Orviétan », entouré de quatre racleurs de violon, débitait son baume miraculeux. Ailleurs, Carméline, Cormier, Piondin arrachaient les dents et vendaient leurs opiats aussi propres à rajeunir les vieillards comme
LA FRONDE ET MAZARLN 1o9
à embellir le visage et à guérir les maux incurables. L'aveugle Philipot, dit « le Savoyard », et le fameux Baptiste (deux « victimes » de Boileau) chantaient leurs couplets. Brioché faisait danser son singe Fagotin qu'un jour Cyrano embrocha, et il ne manquait pas, pour l'imiter, de coquins,
Vestus commes des harlequins
Avec trois guenilles de linge.
Oiiy font sauter un pauvre singe
El grimper dessus un baston.
Afin de gaigner untestt)n... (F. Col.'etet.)
Jusqu'au coucher du soleil, le pont retentissait de discours et de cris. Puis, le soir venu, chacun pliait prudemment boutique, car à celte heure les filous, spadassins et tirelaine régnaient en maîtres : une fois, vers 1700, ils oseront arrêter la maile du courrier de Tours à la halte de la Samaritaine...
Si elle naquit au Palais de Justice, c'est toujours sur ce populaire Pont-Neuf que la Fronde trouva ses forces et s'échauffa. Mais elle ne répondait pas à un sentiment profond dans la nation. A part le romanesque et la haine du ministre, les partis d'opposition n'avaient pas une idée ni une passion communes : la Fronde manqua de programme. Dès le début, les grands chefs, Orléans et Condé se jalousaient comme les petits, et leur rivalité causait des incidents ridicules. Un jour, en 1644, Mme la Princesse se fait saigner pour ne pas figurer à une cérémonie derrière la Grande Mademoiselle, fiile de Gaston; aussitôt Mademoiselle de prendre médecine afin de ne point défiler sans Mme la Princesse : il fallut la menacer de la porter de force à Notre-Dame. En 1648, c'est à peine si l'on ose lui annoncer la victoire remportée à Lens par le grand Condé, ennemi d j son père, et, l'ayant apprise, elle s'en désespère. Le Cardinal ne faisait rien pour réconcilier les princes, comme on pense, et il n'avait pas tort : quand ils s'unirent, ce fut
contre lui. — Cependant, ces divisions faisaient la faiblesse de ses ennemis (qui étaient en somme ceux de la France), mais moins encore que leur défaut de conviction. On nomma la Fronde du nom d'un jeu enfantin, et l'on n'eut pas tort, car cette révolte fut un jeu, en effet, une méchante comédie que la France se donna à elle-même : on y vit les pai'lementaires jouer aux « magistrats de rancienne Rome », les beaux seigneurs et les belles dames jouer à la guerre et à la politique, et même les bons bourgeois de Paris jouer aux soldats sur la place Daupliine et la place Royale ; il n'y eut que le « menu peuple » qui ne joua pas ; en revanche il paya : c'est son usage.
Ce fut le Parlement qui, pour ainsi dire, ouvrit le feu. Depuis plusieurs années déjà, il s'opposait à tous les édits d'impôts, et cela le rendait follement populaire. Mazarin persuadait à la Reine, par prudence, de céder presque toujours, mais Anne, ulcérée, attendait impatiemment d'être assez forte pour prendre sa revanche. Le jour que l'on chanta à Notre-Dame le Te Deum de la victoire de Lens, le moment lui en parut venu. Donc, le 26 août 1648, elle fit arrêter deux conseillers connus par leurs violences contre ia v^our : Blancmesnil et Brousse!. Celui-ci, « vieilli entre les sacs dans la poudre de la Grand'Chambre avec plus de réputation d'intégrité que de capacité », était un bonhomme fort opiniâtre, que son intransigeance imperturbable et son obstruction aveugle aux édits des finances avaient fait l'idole du populaire. Pendant que Comminges, lieutenant aux gardes, l'enlevait en carrosse fermé, sa servante ameutait tout le quartier par la fenêtre. En un instant il se forme un rassemblement et le cai'rosse démarre au milieu de rumeurs hostiles; puis ia nouvelle crépite dans Paris; bientôt les boutiques se ferment avec fracas ; on commence de tendre les chaînes de nuit en travers des rues; les vieilles armes rouillées de la Ligue reparaissent; quelques heures plus tard des barricades s'élevaient jusqu'au Palais-Royal... En
ce lemps-là (et jusque sous Louis-Philippe), quelques pavés, deux ou trois tonneaux renipiisde terre et de fumier, il n'en fallait j)as davantage pour obstruer fort congrûment telle ou telle des rues de l'ancien Paris; en élartîissant les voies parisiennes, le baron Haussman a tait grand tort aux émeutiers. — Néanmoins, au Palais-Roval, la Cour ne s'alarmait pas encore. M. le Cardinal faisait fort bonne figure. Le duc d'Orléans sifflotait à son ordinaire, les mains dans ses poches. Les courtisans, pour amuser la Reine, contrefaisaient la « nourrice » du vieux Broussel à sa fenêtre. Quant à Anne, elle semblait calme et paisible comme de coutume ; mais lorsque le coadjuteur de l'archevêque de Paris, Gondi, à qui son inimitié avec la Cour avait valu une énorme popularité, fut venu hypocritement lui conseiller de céder, la patience lui échappa tout à coup: « Je vous entends. Monsieur le Coadjuteur, — lui cria-t-elle de sa voix glapissante des jours de colère, — vous voudriez que je donnasse la liberté à Broussel ; je l'étranglerais plutôt de ces deux mains ! » Et en achevant cette dernière syllabe, elle me les porta presque au visage, en ajoutant : « Et ceux qui... » Le Cardinal, qui ne douta point qu'elle ne m'alloit dire tout ce que la rage peut inspirer, s'avança et lui parla à l'oreille. Elle se composa, et à un point que, si je ne l'eusse bien connue, elle m'eût paru bien radoucie »..
Mais, le lendemain, le peuple tirait sur les gardes. Le Parlement s'assembla solennellement de bon matin, et, tandis qu'une foule immense criait dans la Grand'Salle du Palais : «Broussel! Broussel! »), les conseillers décidèrent d'aller en corps réclamer les prisonniers au Palais-Royal. Ils y furent mal reçus : la Reine, furieuse, leur claqua au nez ia porte de sa chamb'-e; en revanche, le Cardinal les assuia fort poliment qu'on rendrait Broussel et Blancmesnil pourvu que le Parlement promît de ne pas continuer ses assemblées séditieuses Sur quoi Messieurs les conseillers résolurent de retourner au Palais pour délibérer. Mais lorsque le peuple, massé sur la place, les vit reparaître sans les prisonuiers, il
les accueillit par des huées. Arrivé à la barricade de la Croix-du-Trahoir (au coin des rues de Saint-Honoré et de r Arbre-Sec), le cortège des robes rouges dut s'arrêter; un garçon rôtisseur avança droit sur le premier président Mole et le saisit sans barguigner par sa belle barbe blanche en le sommant d'aller chercher Broussel. Eu ce péril pressant, M. le premier président ne fit pas moins bonne contenance que ces sénateurs antiques auxquels il brûlait sans doute de s'égaler ; mais il fallut que Messieurs les conseillers, fort tremblants, revinssent sur leurs pas. Au Palais-Royal, après un simulacre de délibération, ils acceptèrent les conditions du Cardinal, et la Reine accorda la liberté des prisonniers. Néanmoins, les barricades ne tombèrent que le lendemain, 28 août, après que le peuple eut vu rentrer Broussel.
Or, tandis qu'on portait en triomphe le bonhomme à Notre- Dame, Mazarin écrivait sur son carnet : « Le Parlement a fait les fonctions de Roi et le peuple lui a déféré entièrement; il a donné au Roi Broussel pour associé; il a parlé imprudemment de la Reine et de moi »; toutes choses que le premier ministre jugeait très justement intolérables. C'est pourquoi, le 13 septembre 1648, le petit Roi quittait subrepticement PaiMs et gagnait Rueil, où la Reine le rejoignait le même jour. L'intention de Mazarin était de réunir là des troupes, et ensuite de châtier exemplairement « ces coquins ». Mais Gaston avait très peur, à son ordinaire. Quant à l'incohérent Condé, qui, si net et si décidé à la guerre, se montrait dans la vie civile à moitié fou d'orgueil, il trouvait certes insultante pour la couronne la hardiesse de « ces diables de bonnets carrés », mais en même temps il déclarait à tout le monde qu'il haïssait le « gredin de Sicilien ». Si bien qu'il fallut composer. La Reine signa avec dépit une sorte de « charte » en vingt-quatre articles, qui donnait satisfaction au Parlement. Puis la Cour revint à Paris.
Mazarin n'avait pas abandonné son premier dessein : il comptait fermement violer la transaction de Rueil aussitôt
qu'il en aurait le moyen. Il donna donc des ordres secrets pour faire approcher de Paris l'armée de Flandre; après quoi ii se mit en devoir d'amadouer Condé, qui lui semblait le seul bon général. L'habile homme ! On voit pai- ses carnets qu'il recommandait à Anne de se plaindre publiquement de lui-même, de blâmer sa douceur et sa mollesse, de dire à M. le Prince, avec une feinte résignation, « que si les hommes lui manquent [à elle], et jusques au Cardinal, que Dieu l'aidera »; et Anne suivait ces instructions à la lettre (d'autres documents nous le montrent); et l'orgueilleux Condé était délicieusement flatté... Deux mois après le retour de la Cour (fin décembre), les troupes commençaient de se rassembler aux environs de Paris, Monsieur se trouvait acquis, M. le Prince conquis : Mazarin jugea qu'il était temps d'agir.
Le 5 janvier au soir, veille du jour des Rois, Anne parut à tout le monde calme et paisible à son ordinaire. Pour amuser le petit Louis XIV, elle partagea une galette avec lui et deux ou trois dames d'honneur, et elle eut la fève; puis elle se mit au lit. Mais à trois heures elle se releva, fit habiller l'enfant royal et son frère, descendit avec eux par un escalier dérobé, sortit du jardin par une petite porte, monta dans un carrosse qui était là tout prêt, et s'en fut attendre au Cours-la-Reine le Cardinal et les princes; seuls, sa première femme de chambre et trois officiers des gardes raccom])agnaient. Gaston, Condé et Mazarin avaient soupe et passaient la soirée chez le maréchal de Grammont; en sortant, ils allèrent joindre la Reine sur le Cours. Cependant, des laquais couraient par la ville avertir les personnes les plus considérables, et chacun à son tour prévenait ses amis, si bien qu'à la fin ce fut toute une caravane de carrosses, pleins d'hommes et de femmes mal réveillés, aui se mit en marche cahin-caha, dans la nuit noire, derrière la voiture de la Reine. Celle-ci s'arrêta à Salnt-Germain-en- Laye. Pour tout mobilier, le château avait quelques lits de camp : le Roi, Anne, les princes, s'en accommodèrent ; le
reste des courtisans coucha comme il put, sur des matelas, sur de la paille ou sur le parquet.
Le 6 janvier, à leur réveil, les Parisiens apprirent avec stupeur la fuite de la Cour ; mais, après un premier moment de consternation, ils firent bonne contenance. Le Parlement décréta la mise en accusation de Mazarin, donna Tordre « aux bourgeois et chefs de maisons » de prendre les armes et rendit un arrêt fort insolent, qui interdisait à tous soldats et gens de guerre d'approcher de la capitale à plus de vingt lieues; le tout au nom du Roi, bien entendu, car ce fut la constante préoccupation des Frondeurs — tant la religion de la monarchie était alors vive dans les âmes, — de bien établir qu'on se révoltait contre Mazarin afin de mieux servir le Roi : « Querimus regem nostrum », c'était une devise des drapeaux parisiens; et le Parlement écrivait : « Votre conservation. Sire, et celle du Royaume, est la seule cause de notre défense, et le motif de notre arrêt qui ordonne que Paris prendra les armes. »
Alors commença cette guerre burlesque où les soldats usèrent moins de poudre que les libellistes d'encre et de papier. Condé, avec 5 ou 6000 hommes, n'avait pas de quoi entourer Paris : il tenait les principaux points stratégiques, et tâchait d'affamer la ville en occupant, par exemple, les boulangeries de Gonesse ou le marché aux bestiaux de Poissy. Les Parisiens jouèrent d'abord aux soldats avec enthousiasme. Mais, à vrai dire, ils goûtaient peu la bataille. C'est que le bourgeois,
11 est prudent et craint la touche, Outre qu'il n'aime la cartouche.,.
Ce n'étaient pourtant pas les chefs qui manquaient. Mme de Longueville, sœur de M. le Prince, n'avait pas voulu s'enfuir avec la Cour, s'étant juré de jouer un beau rôle dans Paris révolté. Cette belle indolente, qui ressemblait « à un ange » avec son teint blanc et rose, ses cheveux d'un blond argenté et ses doux yeux couleur de turquoise, rêvait la vie
dangereuse, comme Mme de Chevreuse, comme Mademoiselle, comme la princesse Palatine, comme tant de femmes de sa génération. Sa langueur avait « des réveils lumineux et surprenants ». Elle aussi, elle était romantique et cornélienne; elle songeait à sa « gloire » ; elle voulait égaler les héroïnes de ses lectures ; enfin elle disait : « Je n'aime pas les plaisirs innocents »...
Et les Parisiens n'avaient pas que Mme de Longueville : ils avaient Conti, le propre frère de Condé ; ils avaient Mme de Bouillon; ils avaient le Coadjuteur; ils avaient tous les gentilshommes qui accouraient chaque jour de Saint- Germain pour se mettre à leur tète, derrière La Rochefoucauld, Elbeuf, Beaul'ort... Mais précisément tous ces messieurs, dont c'était le métier que d'être braves, prétendaient entraîner les troupes de la cité à des démarches du côté de l'ennemi qui semblaient à celles-ci de la plus coupable imprudence, à ce point que les officiers de la milice urbaine durent signifier, à la fin, « que les colonels et capitaines de Paris n'avoient pas été établis pour s'exposer, et les bourgeois de ladite ville, à des sorties auxquelles ils pourroient courir hasard de leurs vies ». En outre, tous ces nobles personnages, il fallait les entretenir dignement, eux, leurs suites et leurs soldats, ce qui ne laissait pas d'être ruineux. Joignez que la populace devenait inquiétante : pensant découvrir des « mazarins » partout, elle se mettait à faire des visites domiciliaires à la suite desquelles il était rare que les visités retrouvassent leur argenterie au complet... Et tout cela dégoûtait si fort la boui'geoisie de l'héroïsme, que, le jour où un agent de l'archiduc Léopold fut venu offrir au Parlement l'alliance espagnole, il S6 trouva beaucoup de gens pour s'apercevoir qu'appuyer l'étranger contre le gouvernement français, c'était loat de même une façon saugrenue de servir le Roi. Un homme courageux, le premier président Mole, bravant les fureurs démagogiques, prit alors sur lui de traiter avec la Cour : ce fut la paix de Rueil (30 mars 1649). Ni le Parlement, ni la ville n'y perdaient
rien et les seigneurs révoltés y gagnaient diverses faveurs ; la leçon ne fut pas perdue pour les autres.
La Cour rentra dans Paris au milieu d'acclamations extraordinaires (18 août 1649). On donna un grand bal à THôtel de Ville. Mazarin eut un succès personnel... Après quoi Paris redevint Frondeur comme devant. Condé surtout, littéralement ivre de vanité et entouré d'une bande de petitsmaîtres non moins insolents que lui, se montrait intolérable depuis qu'il avait sauvé la Cour. D'ailleurs, il fâchait tout le monde : le Parlement par des harangues incroyables, le Cardinal en le traitant avec un mépris inouï, la Reine en lui lâchant lourdement un joli fat de ses amis, Jarzé, pour la charmer; en sorte que l'habile Mazarini parvint à former une coalition contre lui : le 18 janvier 1650, M. le Prince, son frère Conti et son beau-frère Longueville furent airètés sans que personne protestât. Restaient les femmes : la princesse douairière, la princesse de Condé et la duchesse de Longueville; elles réussirent à soulever Bordeaux. Mais une armée royale arriva bientôt; on était en octobre et les Bordelais pensaient à leur raisin : comme le Cardinal leur faisait offrir une capitulation très douce, ils se rendirent.
Cependant une petite armée espagnole, commandée par Turenne (lequel n'avait pas accepté la paix de Rueil), avançait au Nord, et déjà ses coureurs menaçaient Vincennes. Elle fut complètement défaite à Rethel (^15 décembre 1650). — Mazarin semblait donc triompher; mais il avait commis une faute impardonnable : celle de ne pas tenir au Coadjuteur les promesses qu'il lui avait faites pour avoir son appui.
C'était pourtant un homme à ménager que Paul de Gondi, futur cardinal de Retz. S'il ne payait pas de mine, étant petit, noiraud, mal bâti, myope et maladroit à miracle, il n'avait pas l'âme de son visage. On ne saura jamais s'il avait réellement du génie, car il est prudent de ne juger les hommes d'Etat qu'à l'user; du moins il en prit bien les apparences. Brave, aventureux, violent, n'aimant que les femmes et les coups d'épée, bref le moins fait des hommes
pour être prèlre, la nécessité de conserver rarcheveché de Paris dans sa maison l'avait forcé, comme Richelieu, d'entrer dans l'Eglise; et il ne s'y était pas résigné sans peine; mais, une fois son parti pris, il n'avait plus songé qu'au grand dessein qui lui devenait possible : être premier ministre à la place de Mazarin. Pour cela, il lutta durant toute la Fronde avec une habileté, une force, un manque de scrupules étonnants, déploya toutes les qualités d'un chef de parti : éloquence, courage, adresse, connaissance des âmes, discernement des occasions... Mais il n'est pas de grand politique non plus que de grand général sans la chance : les événements tourneront contre Retz, et l'avènement de Louis XIV viendra porter un coup terrible à ses espérances. Alors, beau joueur, on le verra souriant, honnête homme, adonné aux belles-lettres, et qui n'aura plus un regard pour la politique. A l'occasion seulement, au conclave, il déploiera à servir la France tout son talent : si le Roi allait le remarquer, l'employer... Puis, quand il se sera bien persuadé que jamais, sous aucun prétexte, Louis XIV ne l'appellera, lui, l'ancien Frondeur, aux affaires, aussitôt, donnant humblement sa démission de cardinal, il entreprendra d'être, à tout le moins, un saint homme, puisque c'est le seul beau rôle qui lui reste à tenir... Ainsi ce Retz, dans toutes les circonstances de sa vie, a songé à ses biographes futurs et joué pour la postérité. Il est bien cornélien. « Toute sa vie, d'un bout à l'autre, est une oeuvre de volonté. Il est sublime d'immoralité dans la grandeur d'àme continue » (Lanson).
Grave imprudence que de pousser à bout ce personnage machiavélique ! En peu de temps, Gondi sut accorder tout le monde contre le Cardinal. Monsieur lui-même, savamment « cuisiné », rompit avec la Cour et se réconcilia avec les Condé : on lui avait promis qu'après le renvoi de Mazarin, il aurait au Conseil la direction des affaires. Une de ses fdles épouserait le duc d'Enghien, {ils de Condé; Conti se marierait à Mlle de Chevreiise; le Coadjuieur aurait le cha-
peau, etc. Les femmes s'étaient mêlées avec délices à ces nouvelles intrigues : la princesse Palatine, Anne de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, toutes ces voluptueuses pécores s'étaient passionnément occupées à brouiller... Déjà, Gondi agitait ses curés; le duc de Beauîorl pariait dans leur langage aux dames de la Halle... Mazarin finit par craindre pour sa vie et fila subrepticement (G février 1651). Gardés à vue dans le Palais-Royal par le peuple qui se méfiait, Anne et son fils ne purent le rejoindre. Il espérait l'aide des princes prisonniers et s'en fut au Havre les mettre lui-même en liberté; mais on raconte que, comme il s'inclinait très bas, excessivement bas, devant le carrosse de M. le Prince, il en partit un éclat de rire bien désagréable... îl n'avait plus qu'à passer la frontière : c'est ce qu'il fit.
Condé accourut à Paris, où il ne manqua point de gâter les affaires de la Fronde. La Reine, à qui Mazarin envoyait de Bruhl d'excellents conseils pratiques mêlés de protestations passionnées, le flattait habilement, ce qui achevait de lui faire perdre la tête. En moins de rien, M. le Prince s'arrangea pour blesser mortellement Monsieur, le Coadjuteur, Beaulort, le Parlement, Mme de Chevreuse, et pour liguer tout le monde contre lui. Alors il quitta Paris et b'en fut soulever son gouvernement de Guyenne. Cependant, la majorité de Louis XIV avait été déclarée (7 septembre 1651) : résister, désormais, ce n'était plus s'opposer « pour le bien du Roi » à la Régente, c'était être rebelle, tout simplenienl. Excellent prétexte qu'eurent les derniers alliés de Cotidé pour l'abandonner.
Sur ce, Mazarin revint en France à la tête d'une petite armée portant ses couleurs, l'écharpe verte (décembre 1631). Sans doute avait-il craint qu'on ne lui nuisît dans l'esprit de la Reine, ou pis encore, à quoi les plus aimables seigneurs de ia Cour travaillaient de leur mieux. Mais sa rentrée inopportune ranima ia Fronde qui se mourait de langueur. A la première nouvelle qu'on en eut, en effet, le Parlement
mit sa tète à prix (et fit venche son admirable bibliothèque). Puis Monsieur prit une décision, ce qui était miraculeux : il traita avec Condé (janvier 16.j2), lequel s'était déjà engagé avec l'Espagne. Finalement, on vit trois ou quatre armées en campagne : celles des princes, celle de INiazarin, et celle de la Reine et du Roi, commandée par Turenne qui s'était rallié à la Cour moyennant récompense honnèle.
La Grande Mademoiselle se jeta dans Orléans, apanage de son père; elle y prit ou crut y prendre le commandement des troupes; les officiers vantaient son coup d'œil militaire... Ce furent les plus beaux jours de cette célibataire. D'ailleurs, les troupes royales n'essayèrent pas d'entrer dans Orléans. Condé surprit à Bleneau les quartiers du maréchal d'Hocquincourt, mais Turenne rétablit le combat (avril 1652); puis il plaça dans une situation critique l'armée des princes, que Condé venait d'abandonner pour courir à Paris. Malheureusement, sur ces entrefaites, il lui fallut se porter contre le duc de Lorraine, qui s'était loué à l'Espagne avec ses soldats, et les troupes des princes s'esquivèrent. II ne les retrouva que sous les murs de Paris, et commandées à nouveau par le vainqueur de Rocroy.
Les Parisiens refusaient énergiquement de laisser entrer chez eux aucune armée, fût-ce celle de leurs alliés. iVussi, le 1" juillet, quand les soldats de Condé, forcés d'évacuer Saint-Cloud, arrivèrent par le Cours-la-Reine sur ce qui est aujourd'hui la place de la Concorde, ils trouvèrent fermée la porte de la Conférence. Leur petite armée dut contourner la ville pour gagner Charenton : toute la nuit elle défila par ce que nous appelons les grands boulevards. Mais le 2 juillet, à six heures du matin, elle fut rejointe et attaquée, dans le faubourg Saint-Antoine, par les troupes royales qui descendaient de Belleville. Condé était acculé à la muraille et à la porte Saint- Antoine toujours close, et que gardait contre lui la milice de ses alliés, les Parisiens, mèche allumée. Les remj)arts étaient couronnés de spectateurs; Mazarin regardait du haut de Charoime. Après six heures
de combat et des prodiges de valeur accomplis par M. le Prince, la petite armée Frondeuse semblait sur le point d'être écrasée contre la muraille, et Turenne se préparait à demander à ses soldats un dernier effort, lorsque, tout à coup, le pont-levis s'abaisse, les battants s'écartent, et l'on voit les fuyards disparaître dans la ville, cependant qu'un flocon blanc s'élève sur la Bastille. C'était la Grande Mademoiselle qui, après avoir convaincu les Parisiens d'ouvrir la porte, faisait tirer le canon sur les soldats du Roi. Turenne s'ai'rêta : Condé était sauvé.
Paris se trouvait à ce moment en pleine anarchie. L'autorité y appartenait à Monsieur qui avait pris le titre de Lieutenant-général du royaume, mais Gaston se mettait au lit et jurait qu'il était mourant quand on lui demandait un ordre. Aussi chacun des meneurs avait-il maintenant ses émeutiers à gages. Le peuple, qui ne savait plus qui entendre, à tout hasard arrêtait les bourgeois pour leur faire crier : « Mort aux mazarins ! », ce qui ne laissait pas d'être désagréable... Le 4 juillet 1632. en arrivant à l'assemblée extraordinaire qu'on venait d'élire pour gouverner la ville, Condé et Gaston n'y entendirent parler que d'accommodement avec la Cour. Ils sortirent. La place de Grève était noire de monde. Soudain, quelques coups de feu partent du milieu de la foule : ce sont des agents provocateurs placés par M. le Prince qui tirent sur les archers de la ville. Ceuxci ripostent : aussitôt la populace se rue sur l'Hôtel de Ville, brûle une porte, entre, saccage tout, massacre cinq députés qui n'avaient pu fuir. On appela cette émeute la « Sédition de paille », parce que chacun, depuis les princes jusqu'au dernier courtaud de boutique, avait adopté ce jour-là le signe de ralliement que portaient les soldats de Condé au combat de la porte Saint-Antoine : un bouchon de paille au chapeau.
Si sans paille on voyoit un homme, Chacun crioit : Que l'on l'assomme, Car c'est un chien de Mazarin !
Toutefois, un mois plus tard, la moitié des têtes parisiennes s'adornait de papier, emblème royaliste. Les princes, Retz, très calmé par la pourpre qu'il avait enfin obtenue, chacun négociait de son côté. Les portes étaient si mal gardées que Turenne projetait de faire pénétrer dans la cité, par surprise, des troupes qui soutiendraient « ces Messieurs du papier ». Il ne fut pas besoin de cela : Mazarin ayant eu l'obligeance de partir pour l'exil en août 1632, deux mois après, le Roi rentra dans sa bonne ville (11 octobre). Quatre mois plus tard, Mazarin y arrivait à son tour (G février lGo3), et s'y voyait acclamé. La Fronde ne vivait plus qu'à Bordeaux, entretenue par la princesse douairière de Coudé, Conti et Mme de Longuevilie; elle y mourut, comme à Paris, des excès de la populace : au mois d'août, Bordeaux reçut avec enthousiasme les soldats du Roi.
Les grands seigneurs furent un peu châtiés : Monsieur, qui s'était sauvé à Blois, obtint facilement son paixlon moyennant qu'il trahirait tous ses amis (cela ne lui coûta guère) ; Mademoiselle, la naïve virago qui s'était imaginé de conquérir la main de Louis XIV à la pointe de l'épée, fut mise en pénitence dans un beau château; Retz fut emprisonné à Vincennes, puis à Nantes, d'où il s'échappa; Beaufort, La Rochefoucauld et les autres furent éloignés de Paris pendant quelque temps. Quant au Parlement, un jour qu'il discutait encore sur certains édits (13 avril 165o), il vit entrer le Roi en justaucorps rouge et chapeau gris, — qui ne lui dit pas : « L'Etat, c'est moi », — mais qui, de sa propre bouche et sans l'intermédiaire du chancelier, lui défendit de continuer à délibérer. D'ailleurs cette interdiction n'eut aucun effet avant que l'on eût acheté un par un les parlementaires, du moins ceux qui avaient su se donner du prix. Mais cela fait, tout fut apaisé, — sauf Condé.
Sorti de Paris quelques jours avant que le Roi n'y entrât, M. le Prince était allé joindre iarmée espagnole. Mais là son orgueil se heurta à l'arrogance de l'archiduc Léopold et à la morgue de Fuensaldana. Repoussé en Champagne en 1652, maintenu sur la Somme en 1653 par Turenne, il fut solennellement déclaré criminel de lèse-majesté et traître à la patrie, et condamné à mort par contumace le 19 janvier 1654. Puis la guerre continua assez mollement jusqu'au jour où Mazarin sut décider Cromwell, maître de l'Angleterre, à s'allier à lui. Le Protecteur fit, d'ailleurs, payer cher son appui ; mais Turenne, ayant fait sa jonction avec 6 000 Anglais, prit Mardick, puis vint assiéger Dunkerque que la flotte britannique bloqua du côté de la mer ; en vain l'armée espagnole, commandée par don Juan d'Autriche (fils de Philippe IV et d'une actrice), et, sous ce prince, par Condé, s'efforça de secourir la place : elle fut complètement défaite aux Dunes (juin 1657), — glorieuse victoire que Turenne, qui n'aimait pas l'éloquence, annonça à sa femme par la lettre que voici :
Les ennemis sont venus à nous. Ils ont été battus. Dieu soit loué ! J'ai un peu fatigué toute la journée ; je vous donne le bonsoir et je vais me coucher ^.
Alors l'Espagne, épuisée, dut demander la paix. La principale condition posée par Mazarin était le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV. A cela, Philippe IV se refusait, parce qu'il n'avait encore que deux fils en bas âge, malingres et souffreteux, dont tout le monde pensait qu'ils ne vivraient pas : la succession des filles au trône, à défaut d'héritiers mâles,
•1. C'est du moins la le texte de Ramsay; Grimoard en donne un autre.
étant une loi fondamentale de l'Espagne, le pauvre Philippe ne se souciait pas de donner au roi de France, son rival traditionnel, Tespoir de porter un jour sa couronne. Pour l'y décider, Mazarin combina une fort jolie comédie.
Louis XIV était alors un jeune coquebin de vingt ans, très bien portant. Il venait d'aimer successivement et « pour la vie» une première nièce de son ministre, Olympe Mancini, puis Mlle de la Mo tte-Argen court, et il aimait à jamais, en ce moment, une seconde nièce de son ministre, la maigre Marie de Mancini ; on sent bien qu'il était tout à fait mûr pour le mariage. Le Cardinal arrangea donc une entrevue matrimoniale entre Louis XIV et la fille de Chi-istine de Savoie. Le Roi avait « toujours dit qu'il vouloit une femme qui fût belle », et la princesse Marie de Savoie ne Tétait guère, mais Louis avait l'âge de Chérubin : il trouva sans hésiter sa future «fort agréable», «bien faite », et seulement «un peu basanée». En foi de quoi Christine croyait déjà voir sa fille reine de France, quand on lui apprit qu'un envoyé d'Espagne était arrivé en toute hâte : il venait, au nom de son maître, promettre à Louis XIV la main de l'infante. La petite pièce combinée par le malin Cardinal avait le dénouement prévu.
Il ne restait plus qu'à conclure la paix. Les plénipotentiaires, Mazarin et don Luis de Haro, se joignirent à la frontière, sur une petite île de la Bidassoa. Pour résoudre seulement les problèmes d'étiquette et de préséance suscités par leur rencontre, il avait fallu un mois ; ils eu mirent quatre à régler définitivement le traité. « La politique du Cardinal était la finesse; celle de don Luis la lenteur. Celui-ci ne donnait jamais de paroles, et celui-là en donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre ; celui de l'espagnol était de s'empêcher d'être surpris. On prétend qu'il disait du Cardinal : « Il a un grand défaut en politique, c'est qu'il veut toujours tromper » (Voltaire;. x\u total, le traité fait beaucoup d'honneur à don Luis de Haro : la France y abandonnait son allié le roi de Portugal, restituait la plupart des places conquises en
Franche-Comté et aux Pavs-Bas, comme Ypres, Oudenarde, etc., et pardonnait à Condé;en revanche, elle acquérait décidément le Roussillon avec la Cerdagne, l'Artois moins Aire et Saint-Omer, et toute une série de villes du Nord, qui lui faisaient une solide ceinture de défenses; de plus, le duc de Lorraine, condottiere de l'Espagne, ne recouvrait son duché qu'en nous en cédant une grande partie ; enfin Louis XIV épousait l'infante, laquelle renonçait à tous ses droits de succession moyennant que son père lui donnerait une dot de 500.000 écus d'or. Philippe IV n'était pas en état de payer cette somme, et Mazarin, qui ne pouvait l'ignorer, se disait-il qu'un jour la reine de France ou ses enfants auraient des droits au trône d'Espagne ? Peut-être, et, en ce cas, l'événement devait plus tard lui donner raison... Quoiqu'il en fût, après ce traité des Pyrénées et après que le Cardinal eut réussi à placer sous le protectorat de la France la Ligue du Rhin (i658), Louis XIV se trouva le maître partout. Mazarin avait achevé en grand diplomate l'œuvre de Richelieu.
Aussi bien, dans le royaume, il se trouvait alors plus grand
seigneur que son prédécesseur et, pour ainsi dire, que le Roi même. A Paris, il vivait somptueusement dans son magnifique palais (situé à peu près sur l'emplacement de notre Bibliothèque nationale), encombré d'œuvres d'art et de livres rares, et défendu par des gardes et des mousquetaires à sa livrée. « Les Conseils se tenaient dans sa chambre pendant qu'on lui faisoit la barbe et qu'on l'habilloit, et souvent il badinoit avec sa fauvette et sa guenon tandis qu'on lui parloit d'affaires. Il ne faisoit asseoir personne dans sa chambre, pas même le chancelier, ni le maréchal de Villeroy . » Sa fortune était immense, beaucoup plus considérable que celle de Richelieu : elle montait au minimum à 200 millions de notre monnaie; et il travaillait sans cesse à l'augmenter, moins par avarice — car il se plaisait à étaler sa magnificence, comme ce jour où il dépensa un million à offrir une
loterie, — bref, ainsi que beaucoup d'hommes, moins par passion de l'argent même que de l'art d'en gagner. Aidé par un homme d'affaires des plus retors, nommé Colbert, qu'il avait, «ce pauvre M. le Cardinal » prêtait au Roi à la petite semaine, vendait des charges royales à son profit, touchait sous divers prétextes des sommes destinées à l'armée et à la marine, enfin exigeait de tout le monde ce que l'importance seule des sommes empêche d'appeler des pourboires et engage à nommer, plus noblement, des pots de vin.
Ses rapports avec le Roi étaient bons. La Porte a prétendu qu'il laissait Louis XIV enfant coucher dans des draps troués ou grandir dans des habits trop courts, et il semble que, plus tard, il ne négligea pas d'économiser sur l'entretien du jeune homme tout ce qui se put sans trop de scandale. Néanmoins, il est probable qu'il aimait beaucoup ce bel adolescent màle et réfléchi. Comme nous l'avons dit, en 1658 Louis XIV était tombé amoureux de Marie Mancini, nièce du Cardinal : une grande fille de dix-sept ans, brune, maigre, violente et spirituelle — « esprit de travers et emporté », disait Mazarin lui-même, — qui s'était mis en tête de se faire épouser et fut bien près d'y réussir. Le Cardinal s'opposa héroïquement à ce projet : iï relégua sa terrible nièce à Brouage. Au moment de la séparation, Louis pleurait à chaudes larmes: « Sire, vous êtes roi, vous m'aimez, et pourtant vous souffrez que je parte î » lui aurait dit avec emportement son amie, — phrase fameuse que Racine devait traduire plus tard dans Bérénice, non sans l'affaiblir un peu :
Vous èles empereur, Seigneur, et vous pleurez !
« Sur quoi, — • ajoute Marie dans ses Mémoires — m'avant répondu par un silence, je lui déchirai une manchette en le quittant, lui disant : « Ha, je suis abandonnée! »...
Pourquoi le Cardinal reiusa-t-il d'aider sa nièce à monter sur le trône ? Comme les hommes de son temps, il éprouvait vivement le sentiment de la famille; qu'on en juge : son neveu, Philippe Mancini, devint duc de Nevers ; de ses nièces.
l'une (morte en 1657) fut duchesse de Mercœur et ainsi petite-fiUe par alliance d'Henri IV; l'autre, femme de Conti et princesse du sang ; une troisième, duchesse de Bouillon ; une quatrième, femme d'Eugène de Savoie, comte de Soissons ; une cinquième, duchesse régnante de Modène ; Hortense n'épousa que le maréchal de la Meilleraye, mais du moins fît-on celui-ci duc de Mazarin pour le décrasser un peu. Marie Mancini, sœur ou cousine de tant de princesses, ne pouvait-elle rêver d'être reine de France?... Mais Anne d'Autriche faisait déjà rédiger secrètement des protestations contre le mariage ; et puis Mazarin n'aimait pas Marie ; enfin il s'intéressait passionnément à sa propre œuvre politique (non point tant, si l'on veut, par amour de la France que par une vanité d'artiste, ou de joueur) : sans doute ne voulut-il point laisser échouer le mariage espagnol qui en était le couronnement.
Toutefois, lorsqu'il eut fait ce sacrifice à la vertu que de renoncer à placer sa famille sur le trône, il lui parut que c'était assez, et il s'occupa d'empêcher que sa for lune mai acquise nefùt confisquée aprèssa mort. Donc,le3mars 1661, il en fit astucieusement l'abandon à Louis XIV. Hélas ! durant trois jours, le jeune Roi hésita à accepter ce magnifique cadeau et Mazarin vécut dans les transes. Enfin, le G mars, Louis renvoya l'acte de donation à son ministre en l'autorisant à disposer des richesses qui s'y trouvaient énumérées. De la sorte, « ce pauvre M. le Cardinal » tranquillisa sa conscience en même temps qu'il assura ses biens à sa petite famille. Pour la consoler de n'être que duchesse, il donna à la seule Hortense trente millions. Les autres se contentèrent du reste. Quant au Roi, il eut une foule de bons conseils, notamment celui de ne plus prendre de premier ministre. Après quoi, le pauvre M. le Cardinal fit une belle fin : il expira pieusement, le 9 mars 1661, muni des sacrements de l'Eglise, en prononçant le nom de Jésus.
OuvKAGKs A CONSULTER : Il faudraii désormais citer à toutes les page.*
la belle Histoire de France de M. E. Lavisse, dont les tomes VII, i, ii et VIII, I, traiient du règne de Louis XiV. — Voir, outre les ménioires el ouvrages déjà cités : A. Barine, Louis XIV et la Grande Mademoiselle (1905) ; Princesses et grandes dames (\Wà). — Cheruel, Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV (1879-80) ; Histoire de France pendant le ministère de Mazarin (1S83). — Funck-fJrtntaiio et P. d'iislrée. Les nouvellistes (1905). — G. Lacour-Gayf'f, L'Education politique de Louis XIV (18V)8). — J. Lair, Nicolas Fouquet (1890). — Ncmaiid, La bouryeoisie française au XVIb siècle (1908). — L. Pérey, Le Roman du Grand Roi (1894). — J. Roy, Turenne (1884). — A. Renée, Les nièces de Mazarin (1858). — Rod Reuss, L'Alsace au XVII' siècle (18.7;. — Valfrcy, Hugues de Lionne (l6oij. — Vuilaire, Le siècle de Louis XIV (1893).