CHAPITRE VII
I. Le Roi. — IT. La Cour jusqu'à ravénement de M"-» de Maintcnon. — III. La vie de Cour.
Anne d'Autriche, Louis XIV et sa nourrice couchaient depuis quelques jours au château de Vincennes, dans une chambre voisine de celle où agonisait Mazarin. Le 9 mars 1661, au matin. le Roi appela la nourrice et lui demanda tout bas, pour ne pas réveiller la Reine, si le Cardinal était mort. Quand il sut que oui, il s'habilla, convoqua les ministres et leur défendit d'expédier rien à l'avenir, fût-ce un passe-port, sans avoir pris ses ordres. Le jour suivant, comme M. de Rouen lui demandait : « Sire, j'ai l'honneur de présider à l'Assemblée du clergé de votre royaume ; Votre Majesté m'avait ordonné de m' adresser à M. le Cardinal pour toutes les affaires; le voilà mort : à qui veut-Elle que je m'adresse? — A moi, Monsieur l'Archevêque », répondit Louis.
Ce fut à la Cour une stupéfaction générale. La Reine, quand on lui rapporta les paroles de son fils, ne put s'empôcher de rire. Pourtant Louis s'était mis à travailler six ou huit heures par jour à son métier de roi; cinquante-quatre ans plus tard, il y travaillait davantage.
Ses Mémoires content que depuis longtemps il s'était préparé à ce jour où la mort du Cardinal le laisserait seul
maître. Ce jour-là, il ie « souhaitoit et le craignoit tout ensemble » : c'est apparemment que, « élevé dans l'ignorance, le bon sens avec lequel il était né ie rendait timide » (Voltaire). Il a dit lui-même en très nobles termes l'émotion qu'il éprouva quand il eut annoncé publiquement son intention de gouverner par lui-même :
•Te me sentis comme élever l'esprit et le courage, je me trouvai tout autre, je dôcouvris en moi ce que je ne connaissois pas, et je me reprochai avec joie de l'avoir si longtemps ignoré. Cette première timidité que le jugement donne toujours et qui me faisoil peine, surtout quand il uiUoit parler ua peu longtemps et en public, se dissipa en moins de rien. Il me sembla alors quej'étois Roi, et né pour l'être. J'éprouvai enfin une douceur difficile à exprimer...
Son éducation avait été fort négligée. Tout petit, ses gouvernantes le laissaient le plus souvent entre les mains de leurs femmes. Le Grand Roi était alors un petit enfant blond qui s'adonnait aux plaisirs de son âge : « Il mangeoit tout ce qu'il attrapoit, nous dit avec indignation Mme de Maintenon, sans qu'on fît attention à ce qui pouvoit être contraire à sa santé : c'est ce qui l'a accoutumé à tant de dureté sur lui-même. Si on fricassoit une omelette, il en attrapoit toujours quelques pièces que Monsieur son frère et lui alloient manger dans un coin. Il raconta quelquefois qu'il étoit le plus souvent avec une petite fille de la femme de chambre des femmes de chambre de la Reine : il Tappeloit la reine Marie parce qu'ils jouoient ensemble à la Madame »... — Plus tard, l'enfant-roi n'apprit pas grand'chose : on n'imaginait pas alors que la science fût indispensable à un prince. La reine Anne ne se montrait sévère que sur le chapitre de la religion. Le gouverneur, M. de Villeroy, s'appliquait surtout à se faire aimer d'un élève qui ne tarderait pas à devenir le maître, et ne jugeait donc pas utile de forcer à l'étude le jeune Louis qui n'y avait point de goût. Quant à Mazarin, qui s'était fait donner le titre de Surintendant de l'éducation du Roi, il se moquait
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de La Porte, le valet de chambre, qui faisait du zèle et lisait à son jeune maître l'histoire de Mézeray, le soir, « pour l'endormir » (à quoi, peut-être, le moyen réussissait bien). C'est que le pratique Mazarin trouvait plus efficaces les leçons de choses que celle des livres : il préférait causer avec Louis et lui enseigner familièrement à se méfier des hommes : et ce fut peut-être à ces conseils de son premier maître que Louis XIV dut sa prudence et son fameux : « Je verrai. » — Malgré tout, en i661, le fond lui manquait singulièrement, et il s'en rendait lui-même si bien compte qu'il voulut retourner à l'école. C'est ici l'un des beaux endroits de sa vie : ce jeune prince de vingt-trois ans, enivré du plaisir de régner, se remit à étudier comme un enfant... Au total, il ne sut jamais très bien que l'italien : c'est peut-être pour Marie de Mancini qu'il l'avait appris.
Le Roi était très beau. Grand, fort, mâle de stature et de visage, élégant : « une taille de héros », — les joues rondes et musclées sous les flots d'une superbe chevelure châtaine qu'il ne se put résoudre qu'en 1673 à couvrir d'une perruque, et encore percée de jours pour laisser passer les mèches qu'ii n'avait pas voulu qu'on lui coupât; un grand nez noble sur une lippe dédaigneuse; des yeux bruns aux regards intimidants; « toute sa figure si naturellement imprégnée de la plus imposante majesté qu'elle se portoit également dans les moindres gestes et dans les actions les plus communes, sans aucun air de fierté, mais de simple gravité » ; — ■ « une voix dont le son répondoit à tout le reste; beaucoup de réserve; une politesse toujours grave, toujours majestueuse, toujours distinguée, suivant l'âge, l'état, le sexe, et pour celui-ci un air de cette galanterie naturelle » ; — sa taiile, son port, les grâces, la beauté et la grande mine qui succéda à la beauté », enfin l'air de gloire et d'autorité répandu sur sa personne, tout faisait qu'on le distinguait au milieu de sa Cour « comme le roi des abeilles » (Saint-Simon et Primi), et formait à ses sujets la plus parfaite image d'un roi de France qu'ils pussent rêver.
Louis dansait à merveille clans sa jeunesse, tirait mieux, était encore admirable à cheval à soixante-dix ans, et conduisait lui-môme à toute bride, les jours de chasse, sa calèche à quatre chevaux. Il avait un tempérament de fer. En 1661, il lui arriva pîus d'une fois de faire une quarantaine de lieues dans sa journée pour aller saluer La Vallière- En 1662, la Grande Mademoiselle tomba malade de fatigue pour avoir dansé avec lui dans le ballet d'Hercule amoureux. Et tant de fêtes, qui alors ne cessaient pas, les carrousels, les chasses, l'amour ne l'empêchèrent jamais de travailler tout le reste du jour. Son appétit était titanique : « Il mangeoit si prodigieusement et si solidement, soir et matin, et si également encore, qu'on ne s'accoutumoit point à le voir » (Saint-Simon! . « J'ai vu souvent le Roi manger quatre pleines assiettes de soupes diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande assiette de salade, deux grandes tranches de jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette de pâtisserie, et puis encore du fruit et des œufs durs », rapporte sa belle-sœur. Aussi, quand on fit l'autopsie du vieux Louis, « son estomac surtout étonna, et ses boyaux par leur volume et leur étendue au double de l'ordinaire, d'où lui vint d'être si grand mangeur et si égal » (Saint-Simon). Rien d'étonnant, suivant ce régime, à ce que le Roi ait de bonne heure souffert de la goutte, un peu plus tard de la gravelle, et toute sa vie de pesanteurs, de vapeurs et de vertiges, dont ses médecins, qui étaient ceux de Molière, le soignaient comme on sait. Il avait eu la petite vérole en 1647, et une fièvre pourpre en 1658; il eut une rougeole en 1663, qui le mit vingt-quatre heures en danger, et, en 1686, cette « fâcheuse fistule » dont il supporta l'opération avec un courage qui fit pâmer toute la Cour. Au reste, il ne cessa de montrer une endurance superbe. «Nulle fatigue, nulle injure du temps ne lui coûtoit, ni ne faisoit d'impression à cette figure héroïque : percé de pluie, de neige, de froid, de sueur, couvert de poussière, toujours le même ». Et si « son corps robuste et admirablement conformé » supportait aisément toute
chose, il exigeait qu'il en tut ainsi de celui des autres. Grandes dames, parentes, filles ou favorites, il fallait en tous temps, bien ou mal portantes, « être en grand habit [décolletées et nu-têtes], parées et serrées dans leurs corps, aller en Flandre, et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer de lieu, ne paroître craindre ni être incommodées du chaud, du froid, de l'air, de la poussière, et tout cela précisément aux jours et aux heures marquées, sans déranger rien d'une minute ». Car ainsi le voulait le Roi. I On ne saurait trop insister sur les qualités physiques de Louis XIV, car « les grâces infinies et l'imposante majesté de sa figure incomparable » firent plus qu'on ne saurait dire pour la grandeur de son règne. Sa politesse fut à la fois un chef-d'œuvre et un moyen de gouvernement. Elle était charmante et elle fut utile. Tout le monde sait que « jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre et qu'il connoissoit pour telles... Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l'air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l'étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l'ôtoit comme aux dames pour les princes du sang ». Ses paroles étaient mesurées comme ses saluts, et graduées selon la qualité de ceux à qui elles s'adressaient. Il parlait peu et sérieusement, pour dire ce qu'il fallait et à qui il le fallait: d'ailleurs, un mot de lui, c'était une distinction dont on s'entretenait. Bref, « jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu'à ses regards ». — Et tout cela est admirable : songe-t-on, en effet, à l'effort que dut s'imposer cet homme dont l'existence entière se passa en public; qui jamais, pas une minute, n'oublia qu'il était le Grand Roi; et qui tint ce premier rôle, qu'il s'était assigné sur la scène du monde, sans une faiblesse, durant cinquante-quatre ans? « Me trouvant dans sa chambre avec d'autres courtisans, dit
Primi Viscoiiti, j'ai remarqué plusieurs fois que, si la porte vient par hasard à être ouverte, ou s'il sort, il compose aussitôt son attitude et prend une autre expression de figure comme s'il devait paraître sur un théâtre ; en somme il sait bien faire le Roi en tout ». Saint-Simon estime que, de toute sa vie, il ne se mit pas plus de quatre ou cinq fois en colère. « Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu'à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre », déclare Voltaire. Mais en aucun cas, et quoi qu'il arrivât. Louis XIV ne pouvait être ridicule : il est sans doute le seul homme qui supporte impunément l'épithète de majestueux. Tout en lui l'était, et décent, noble, grand, toutefois \ très naturel. La force de sa volonté et la puissance de son caractère imposaient à tout le monde : le terrible duc, son ennemi, avoue lui-même qu' « il falloit s'accoutumer à le voir, si, en le haranguant, on ne vouloit s'exposer à rester court ». Louis XIV connut mieux que personne l'art d'être roi.
Il n'était pas très intelligent, mais il était judicieux, réfléchi, appliqué, positif, maître de soi ; il avait du discernement, du sérieux, de la dignité, un sens droit et ferme, bref, comme il s'exprime, « un esprit solide et agissant » : ce qu'il faut pour un monarque ou un homme d'affaires. Tant de bon sens jetait Boileau dans une sorte d'enthousiasme : « C'est un prince qui ne parle jamais sans avoir pensé; il construit admirablement tout ce qu'il dit », et tout ce qu'il écrit, aurait pu ajouter ce Boileau, car les mémoires et les lettres de Louis sont des modèles de justesse et de goût, d'éloquence précise, de langue droite et nette. Joignez que Louis XIV aimait passionnément son « métier de Roi » ; il le trouvait « grand, noble, délicieux »; il sentait vivement le plaisir qu'il y a à s'informer soigneusement d'une question, à y démêler le vrai, le juste et l'utile, et à la résoudre pratiquement. En outre, il avait naturellement de la bienveillance, de la douceur, de l'indulgence : loi'squ'il accordait une audience, « quelque pré-
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venu qu'il fût, il écoutoit avec patiencs, avec bonté, avec envie de s'éclairer et de s'instruire, il n'interrompoit que pour y parvenir; on y découvroit un esprit d'équité et de connoître la vérité, et cela quoique en colère parfois, et cela jusqu'à la fin de sa vie ». Enfin il savait toucher les âmes à l'endroit qu'il faut, et sa façon d'accorder ses grâces était comme un second bienfait; il donnait des louanges d'un ton qui lui valut des dévouements aveugles, et des reproches d'une manière qui ne décourageait pas, mais qui inspirait le désir de mieux réussir une autre fois. Fait de la sorte, avec sa claire raison, sa connaissance des hommes, son élévation naturelle, son tact mesuré, — et bien qu'il manquât tout à fait de brillant : Racine, recueillant ses « bons mots », en trouve juste six qui ne sont pas dos plus fins (en revanche, il cite des traits charmants de bonne grâce), — ainsi fait, Louis XIV est le type de i homme accompli, de « l'honnête homme » du grand siècle. « Il nous fait sentir à tout instant, dit Sainte- Beuve, l'espèce de charme qu'il y a dans l'exercice du bon .sens. »
Ses dons intellectuels un peu moyens étaient relevés par ia noblesse de son caractère. Louis XIV eut un idéal très par et très beau, embrassé passionnément et poursuivi avec une admirable énergie : celui de faire figure d'un « grand roi » dans l'histoire. Cette passion de « gloire », qu'il présente constamment dans ses Mémoires comme le principe de sa conduite, il a souvent trouvé pour en parler des termes émouvants : « J'éprouvai que l'amour de la gloire a les mêmes délicatesses, et, si j'ose dire, les mêmes timidités que les plus tendres passions »; et ailleurs :
C'est de cette façon, mon fils, que la gloire veut être aimée. La chaleur que l'on a pour elle n'est point une de ces faibles passions qui se ralentissent par la possession. Ses faveurs, qui ne s'obtiennent jamais qu'avec effort, ne donnent aussi jamais de dégoût, et quiconque se peut passer d'en souhaiter de nouvelles est, indigne de toutes celles qu'il a reçues.
Mais l'idée que Louis XIV et ses contemporains se faisaient d'un grand monarque ne ressemblait guère à celle que l'on s'en fait généralement aujourd'hui. Le roi de France ne se considérait pas du tout comme une sorte de fonctionnaire inamovible ou d'intendant héréditaire, chargé d'administrer au mieux les intérêts de la nation. Il se regardait comme un propriétaire, libre de gérer son patrimoine, autrement dit son royaume, à sa guise, et somme toute incliné par le seui bon sens, et sous le contrôle unique de Dieu, à le gérer bien.
« Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien, »
dit Maxime à Auguste, dans Cinna. Les évoques étaient en quelque sorte les aumôniers du souverain, les ofïiciers de justice ou de finances ses policiers ou ses caissiers, les intendants ses agents d'affaires, les ministres et les courtisans des « domestiques » de sa « maison », secrétaires ou gardea d'honneur... Et un « grand roi », un roi « glorieux », ce n'était rien d'autre pour lui qu'un roi qui augmente son royaume et fait trembler ses rivaux, un guerrier, un conquérant : il fit donc la guerre. Sans doute, et autant qu'il put, il s'efforça aussi de procurer à ses sujets une bonne justice et de les décharger d'impôts, mais ce ne fut pas là sa première préoccupation, car sacrifier sa « gloire » au bonheur de son peuple, cela lui eût paru « bas ». Et peut-être ne pensonsnous plus de la sorte aujourd'hui, mais il est souverainement injuste de juger Louis XIV de notre seul point de vue.
Malheureusement, il y avait un côté faible à cette magnifique nature, si bien équilibrée : la vanité; et dès son avènement, Louis XIV en donna des preuves diverses. Peu à peu la tête tourna à l'adolescent sérieux et résolu de 1661 : adulé par ses courtisans comme un sultan des Mille et une Nuits, adoré par ses sujets comme un dieu, favorisé par la fortune même, ivre-mort de flatterie, le vaniteux Louis XIV devint un peu fou d'orgueil. On verra que les erreurs de son règne n'ont eu d'autre cause que cette maladie mentale.
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Mme Scarron assistait, le 26 août 1660, à Teutrée solennelle de Louis XIV à Paris en compagnie de la jeune reine qu'il venait d'épouser : « Je ne crois pas qu'il se puisse rien voir de si beau, — mandait-elle à une de ses amies, — et la Reine dut se coucher assez contente du mari qu'elle a choisi. » Or, Marie-Thérèse n'avait pas du tout choisi ce beau mari, mais elle ne l'en aimait pas moins de toutes ses forces. C'était une très petite femme blonde, joufflue, au nez charnu, à la bouche molle, dont les yeux bleus tout ronds s'ouvraient avec ébahissement sur le monde. Elevée comme une idole, à la manière des infantes d'Espagne, elle témoigna toute sa vie de la plus solide vertu et d'une grande sottise. Après vingt ans de séjour en France, elle disait encore una servilietta pour une serviette, Sancta Biergen pour Sainte-Vierge, des eschevois pour des chevaux. Mais son amour pour le bel homme que la politique lui avait donné pour époux est touchant : pourvu que Louis « la regardât avec amitié, elle était gaie toute la journée », dit Madame, et l'on riait bien un peu sous cape, à la Cour, quand il arrivait qu'on la vît, un beau jour, pour plaire à son époux, « toute pleine de rubans de couleur », dont s'accommodait drôlement sa replète petite personne, ou bien de la trouver si aise lorsque le Roi lui avait prouvé sa tendresse : « Elle était si gaie quand cela lui était arrivé que cela se voyait tout de suite. Elle aimait à ce que l'on la plaisantât là-dessus; elle riait alors, clignait des yeux et frottait ses petites mains. » Elle eut cinq enfants après le Grand Dauphin, qui tous moururent en bas âge. Quand elle expira à son tour, le 30 juillet 1683, Louis put s'écrier avec équité : «. Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait causé. »
Moins d'un an après le mariage du Roi, eut lieu celui de son frère, Monsieur. Philippe d'Orléans ne ressemblait
point à son aîné, quoique tous deux s'aimassent beaucoup. Il avait les cheveux et les sourcils noirs comme du jais, un gros nez, les yeux bruns, une petite bouche, et son visage semblait étroit et long sous sa perruque « in folio » d'un kilogramme. Autant Louis était grand, mâle, de belle mine, autant Philippe était petit, rondelet et efféminé. « I! n'aimait ni les chevaux, ni la chasse; il ne se plaisait qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et faire toilette. » Paré, futile, coquet, bavard « comme trois ou quatre femmes », il potinait avec délices, — Saint-Simon l'appelle « le roi des tracasseries », — soignait son teint, faisait risette, minaudait à miracle et mettait du rouge, ce qui lui valait « une beauté plus convenable à une princesse qu'à un prince », comme l'écrit judicieusement Mme de La Fayette. D'ailleurs, il aimait ses amis avec passion, surtout le chevalier de Lorraine, cadet de grande maison, « fait comme on peint les anges », qui devint bientôt « favori plus absolu chez Monsieur qu'il n'est permis de l'être quand on ne veut pas passer pour le maître ou la maîtresse de la maison » (Choisy)... A cinquante ans, « petit et ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque toute établie au devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums et en toutes choses la propreté même », le duc d'Orléans minaudait toujours. Assez bon homme au demeurant, et non dénué d'esprit, il ne craignit pas, quand la jalousie de son aîné lui permit d'aller à la guerre, d'y « exposer sa beauté à un soleil qui ne l'épargnoit pas », et de se rendre au feu et aux endroits les plus périlleux, « fardé et indolent », aussi paisiblement que s'il allait faire une visite à la Reine.
Henriette d'Angleterre, sœur du roi Charles, sa jeune femme, avait une épaule légèrement plus haute que l'autre, et pourtant chacun louait la beauté de sa taille : c'est que
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son charme et sa grâce ne laissaient point apercevoir ses défauts. Elle ne vivait que pour séduire. Elle avouait qu'elle se croyait née du jour où elle avait été aimée pour la première fois. « On diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose qu'elle puisse dire », a délicieusement écrit l'auteur de Is. Princesse de Clèves. « Quand quelqu'un la regardoit et qu'elle s'en apercevoit, il n'étoit plus possible de ne pas croire que ce fût à celui qui la voyoit qu'elle vouloit uniquement plaire » (Choisy). Au premier abord, le Roi ne s'était montré rien moins qu'enthousiaste des agréments d'FIenriette : il les trouvait trop peu fournis et confiait volontiers à ses intimes qu'ils lui rappelaient « les os du cimetière des Innocents »... Mais laissons parler ici Mme de La Fayette ; elle écrivait les mémoires de Madame, et, quoi que ce fût « un ouvrage assez difficile, avoue-t-elle, que de tourner la vérité en de certains endroits d'une manière qui la fît connaître et qui ne fût pas néanmoins offensante ni désagréable à la princesse », elle y réussissait assez bien, comme on va voir :
Madame, — dit-elle. — ne pensa plus qu'à plaire au Roi comme belle-sœur; je crois qu'il lui plut d'une autre manière, je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme beau-frère, quoi qu'il lui plût peut-être davantage ; mais enfin, comme ils étoient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu'ils se voyoient tous les deux jours au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avoient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions...
En effet, deux semaines après son arrivée, Madame était la reine de toutes les fêtes : promenades en calèche autour du canal de Fontainebleau, la nuit, au clair de lune; bals aux flambeaux, ballets de Benserade, collations champêtres, théâtre, concerts sur l'eau, revues de troupes où les dames venaient à cheval, mêlant leurs écharpes aux cuirasses; si bien que Monsieur trouva excessif le succès de sa femme, et que Louis dut se ^-ssigner, pour le rassurer, à faire
l'amoureux de Tune des filles d'honneur d'Henriette. Il choisit la plus modeste el la plus naïve, Louise de La Vallière.
Cette charmante enfant de seize ans, blonde aux yeux noirs, douce, frêle, délicate, boitait légèrement, « mais cela ne lui alloit pas mal » ; c'est pourtant à cheval qu'elle était le mieux, car, outre qu'elle s'y tenait à merveille, « les justaucorps lui cachoient la gorj^e et les cravates la laisoient paraître plus grasse ». Les contemporains ne comprirent pas le goût du Roi pour une personne si maigre : la mode n'était pas alors aux beautés menues. Quand il la vit, d'Ormesson la trouva « décharnée, les joues cousues, la bouche et les dents laides, le bout du nez gros et le visage long»; un anonyme nous confie avec indignation qu'elle n'avait pas de gorge, mais des bras plats; et tous sont d'accord, par ailleurs, sur son «esprit assez borné ». Mais ce ne fut point par son esprit, ni même par sa beauté, que Louise enchanta Louis : ce fut par sa douceur, par sa réserve de jeune fille, par son regard « si tendre et en même temps si modeste », et surtout par l'amour absolu qu'elle éprouvait pour lui. Et le jeune Roi, qui savait alors parler aux dames comme le plus charmant des bergers de Benserade, était encore trop neuf pour que cette profonde et timide passion ne l'émût point.
C'est à cette époque que le modeste château qu'était encore Versailles connut les Plaisirs de l'Ile enchantée, fêtes fameuses dont « le palais d'Alcine » fut le thème. Le premier jour, on y vit cavalcader Roger et les chevaliers, — représentés par le Roi et quelques courtisans, couverts de joyaux, — devant un char étincelant où trônait Apollon, au-dessus des quatre Ages d'or, d'argent, d'airain et de fer. Après force vers, madrigaux et cantates, le carrousel commença, et, la nuit venue, les Saisons, avec des faunes, des svlvains, des dryades, des moissonneurs, des vendangeurs, accompagnant une colline roulante dont Pan et Diane descendirent, apportèrent un souper à la lueur de quatre mille flambeaux.
Le lendemain, on entendit la Princesse d'Elide de Molière, et les cavalcades, les ballets durèrent cinq jours encore... Le tout était secrètement dédié à La Vallière et « elle en jouissait, confondue dans la foule ». Mais ces beaux jours de la pauvre fille passèrent vite. Le Roi l'aimait, certes, mais il n'en courait pas moins, la nuit, sur les toits du château de Saint-Germain, pour rendre visite aux autres filles d'honneur... Au reste, elle rougissait de sa situation de favorite : lorsque Louis, qui l'affichait de plus en plus, l'établit à Paris, puis la fit duchesse en 1666, elle pensa mourir de honte... Et déjà le Roi n'avait plus d'yeux que pour une de ses amies, Mme de Monte span.
Blanche, blonde, le nez aquilin, les yeux d'azur, la bouche rouge et petite : « belle comme le jour », dit Saint-Simon, « tonnante et triomphante », écrit Mme de Sévigné, Françoise-Athénaïs de Tonnay-Charente, marquise de Montespan, unissait à un corps parfait un esprit d'un tour délicieux. « Elle fut toujours de la meilleure compagnie, avec des grâces qui faisoient passer ses hauteurs et leur étoient adaptées. 11 n'étoit pas possible d'avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit un langage particulier, mais qui étoit délicieux, et qu'elle communiquoit si bien par l'habitude que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle le prenoient toutes, et qu'on le sent et le reconnoît encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent »... Mme de Montespan savait tenir un cercle en grande dame, jouer gros jeu, saisir les ridicules et « les faire sentir aux autres par ce tour unique à la maison de Mortemart » ; elle avait du goût : protégea Quinault, aida Lulli, encouragea Racine, s'intéressa à Boileau : qu'était-ce que la petite La Vallière auprès de cette rayonnante personne? En 1667, « la merveille », « l'incomparable », « la belle Madame », « Quanto », comme la nomme Mme de Sévigné, remplaça , donc sa rivale auprès du Roi (après s'en être donné la peine). Durant dix ans, ses grandes façons, son esprit étuice-
lant et son éblouissante beauté allaient contribuer à la gloire de Versailles.
Malgré son nouvel amour, le Roi ne renvoya pas La Vallière. C'est que Aime de Monlespan était mariée. Elle avait môme un époux fort incommode, un « extravagant », qui osait « se déchaîner fort sur l'amitié du Roi pour elle », et « qui avoit bien de l'esprit », en outre. « Quand il alloit à Saint-Germain et qu'il faisoit de ses prônes, Mme de Montespan étoit au désespoir : Il est ici qui fait des contes dans la cour, — disait-elle avec fureur à Mademoiselle; — j'en suis si honteuse de voir que mon perroquet et lui amusent la canaille! » Un beau jour, Montespan prit le deuil de sa femme, le fît prendre à toute sa maison et s'en fut, dans un carrosse drapé de noir, dire solennellement adieu à tous ses amis et parents ; après quoi, il partit pour sa province, où Louvois s'efforça cyniquement de l'impliquer dans quelque mauvaise affaire. Bien longtemps après, la marquise et même le Roi n'étaient encore que médiocrement rassurés sur ses incartades .. D'ailleurs, il faut noter que plusieurs des contemporains attribuent l'intransigeance maritale de Montespan à ce qu'il n'avait pas obtenu tous les avantages qu'il espérait de sa situation.
L'année même où le succès de l'altière marquise éclatait à tous les yeux, un dimanche (29 juin 1670), Madame se trouva mal après avoir bu un verre d'eau de chicorée; le lendemain, à deux heures et demie du matin, elle expira ; il y avait une semaine à peine qu'elle était revenue du plus triomphant voyage en Angleterre, rapportant à Louis XIV le traité de Douvres et l'alliance de son frère. Deux mois plus tard, le 21 août 1670, M. Bossuet, évêque de Condom, récitait à Saint-Denis, avec une émotion croissante, l'oraison funèbre d'Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Lorsqu'il prononça les phrases admirables : « 0 nuit désastreuse ! o nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte! », à ces mots toute la Cour éclata en
sanglots... Bien des courtisans, parmi ceux qui ne pouvaient retenir leurs larmes, étaient persuadés qu'Henriette avait été empoisonnée par le chevalier de Lorraine qu'elle avait fait exiler, et peut-être avec l'assentiment de Monsieur. C'était faux : du moins les médecins d'aujourd'hui ont prononcé sans hésiter que Madame avait été emportée par une péritonite aiguë. Mais cette calomnie pesa toujours sur la vie de Philippe d'Orléans.
Quinze jours à peine après la mort d'Henriette, le Roi fit appeler son frère et lui proposa d'épouser la Grande Mademoiselle, leur cousine, fille de Gaston d'Orléans, et la plus riche héritière du royaume. Mais Monsieur demanda du temps et laissa deviner beaucoup de répugnance. Sans doute fallait-il que l'histoire de Mademoiselle ressemblât jusqu'au bout à la fable du Héron : après avoir dédaigné un prince de Galles, un infant de Portugal, un duc de Lorraine, et pensé être reine de France, d'Angleterre, d'Espagne ou de Hongrie, sinon Impératrice, cette fière et cornélienne princesse devait un jour souhaiter de toutes ses forces un cadet de Gascogne.
« On ne rêve pas comme il a vécu », a écrit La Bjuyère de Lauzun... C'était un petit homme blondasse — « le plus insolent petit homme qu'on eût vu depuis un siècle » (La Fare), — à moitié chauve, les yeux rouges, le nez pointu, une « figure de chat écorché », sale et crasseux d'ail leui's, qui, ainsi fait, enchantait les dames. Spirituel et illettré, moqueur, brave à l'occasion, héroïque môme, ou servile jusqu'au valetage, il avait conquis le Roi en affectant pour lui une admiration quasi -religieuse, qu'il ne craignait pas, au reste, de couper par des scènes inouïes, comme ce jour où il brisa son épée devant Louis XIV en criant avec fureur « qu'il ne serviroit plus un prince qui lui manquoit si vilainement de parole ». Le Roi, transporté de colère, fit peut-être la plus belle action de sa vie : il se tourne à l'itisiant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu' « il seroit fâché d'avoir frappé un homme de qualité », et sort. C'est par de
tels traits que Louis XIV montrait couramment qu'il était bien le premier gentilhomme de son royaume. — Quant à Mademoiselle, c'était une haute et forte femme de quarantetrois ans, qui portait, au-dessus d'un grand nez majestueux, les yeux les plus innocents du monde. Avant connu Lauzun, elle sentit clairement, nous dit-elle, (( qu'il falloit une fois dans sa vie, goûter la douceur de se voir aimée de quelqu'un qui valût la peine qu'on l'aimât » ; et c'est pourquoi, le 15 octobre 1670, Mme de Sévigné écrivit à son ami Coulantes cette chose. « la plus étonnante, la plus surprenante, la plus miraculeuse », etc., etc. : le mariage du petit Lauzun à la propre cousine de Louis XIV, qui était en même temps la plus fortunée des vieilles filles de France. — Hélas ! le Roi qui avait tout d'abord permis cette union reprit sa parole trois iours plus tard : toute la famille royale, et surtout Mme de { Montespan, lui avaient remontré l'inconvenance d'une telle I alliance; et peut-être aussi avait-il songé tout seul que, si Mademoiselle mourait fille, ses immenses biens feraient retour à la maison de France... La Grande ^Mademoiselle pleura, sanglota, tempêta. Lauzun s'inclina héroïquement. Il n'en épousa pas moins, mais en secret, son amoureuse, ce qui lui valut de passer dix années dans la forteresse de Pignerol ; après quoi, il rentra en faveur et devint duc. « Nous l'avons vu favori, nous l'avons vu noyé, et le revoici sur l'eau, écrivait alors Bussy à Mme de Sévigné; ne savez- vous pas un jeu où l'on dit : Je iai vu vif, je l'ai vu mort, je l'ai vu vif api'ès sa mort? C'est son portrait. »
A défaut de Mademoiselle, Monsieur épousa Elisabeth- Charlotte, fille de l'Electeur Palatin, plus familièrement « Liselotte » (1671). Liselotte n'était pas belle : Saint-Simon nous a confié qu'elle avait « le visage et le rustre d'un Suisse », et elle-même, à quarante-six ans, se dépeignait ainsi qu'il suit :
11 faut que vous ne vous souveniez guère de moi si vous ne me rangez point au nombre des laides... Ma taille est monstrueuse de grosseur, je suis au.ssi carrée qu'un cuhp: ma peau est d'un
rouge tacheté de jaune; mes cheveux deviennent tout gris ; mon nez a été tout bariolé par la petite vérole, ainsi que mes deux joues ; j'ai la bouche grande, les dents gâtées : et voila le portrait de mon joli visage.
Quand cette enfant du Palatinat arriva à Versailles (1671), les courtisans eurent l'impression qu'on avait fait épouser à Monsieur une servante, et Philippe lui-même ne put s'empêcher de froncer le sourcil. La nouvelle Madame ne savait ni causer, ni saluer, ni jouer, ni danser, ni même tout d'abord monter à cheval, et sa rustique et rubiconde personne se trouvait aussi dépaysée au milieu de cette cour brillante que son « brave estomac allemand » indigné de la cuisine française. « Pendant les trois premiers jours elle ne mangea qu'une olive et ne dit pas un mot, tant elle était sauvage » (Primi). Plus tard, elle parla et mangea davantage, et même « plus qu'il ne fallait », mais elle ne s'y accoutuma jamais, à la cuisine française, cette Liselotte dont tout le bonheur était de « s'empiflfrer la gueule » (comme elle dit), et elle ne s'habitua pas mieux aux manières de chez nous, en sorte que les regrets de la mangeaille tudesque alternent mélancoliquement, dans ses lettres, avec les plus fortes injures à tout ce qui l'entoure. Sa bête noire, ce sera Mme de Main- .' tenon, <' la vieille ratatinée, la vieille guenipe, la vieille gueuse, la vieille ripopée, la vieille ordure », ou simplement, et plus éloquemment, « la vieille » ; mais ce qui lui déplaira toujours, c'est la France entière, esprit, mœurs, cuisine et habitants. Alors, pour se consoler, elle rêve de son cher Palatinat, si vertueux — et ses correspondants l'étonnent fort lorsqu'ils lui répondent que les mœurs n'y sont peut-être pas aussi pures qu'elle le suppose; — elle en imagine avec mélancolie les paysages et les friandises : quelque ce bonne soupe à la bière », « un bon plat de choucroute avec des saucissons fumés », « une bonne salade de choux allemands avec du lard ». Ah ! ces choux allemands! avec quelle émotion elle les célèbre, avec quel lyrisme elle les chante, à toutes les pages de sa correspondance î II se com-
prend aisément qu'on lui ait fait, de nos jours et outre-Rhin, un mérite extrême de ce goût patriotique. Aussi bien présente-t-elle en somme un bon résumé des qualités germaniques, cette princesse chaste dans ses mœurs, mais scatologique dans ses propos, qui sut vivre durant un demi-siècle à la Cour de Versailles sans y gagner une once de corruption ni de politesse.
La pauvre La Vallière assista au mariage de Monsieur : elle était de toutes les fêtes, ainsi que Mme de Montespan. On les logeait toutes deux dans le même appartement ; de la sorte, quand le Roi allait voir la belle marquise : « le Roi est chez les Dames », pouvait-on dire. En février 1671, Louise se sauva une première fois et se réfugia au couvent de Chaillot ; Colbert se chargea d'aller la reprendre et les Dames devinrent plus que jamais inséparables. A Saint-Germain, à Fontainebleau, à Versailles, « on vit monter dans la calèche royale, La Vallière, d'abord, puis le Roi, puis la Montespan, tous les trois sur le même siège, le Roi au milieu. Louis, fort bien vêtu d'étoffe brune, mais chargée de passements d'or, de l'or aussi autour de son chapeau, et un visage haut en couleur; Mme de Montespan fort belle avec un teint admirable » ; Louise plus maigre que jamais. Cela dura longtemps... Puis, un beau jour, on apprit que la duchesse de La Vallière allait entrer aux Carmélites. Le 20 avril 1674, celle qui ne devait plus être que Sœur Louise de la Miséricorde fut se jeter aux pieds de la Reine, qui l'embrassa. Quinze jours plus tard, elle prononçait ses vœux (3 juin). Il paraît que le Roi daigna lui conserver toujours « une estime et une considération sèche doût il s'expliquoit même rarement et courtemcnt ».
Un mois plus tard, Louis XIV, triomphant, célébrait à Versailles la conquête de la Franche-Comté. Le 4 juillet 1674, les fêtes commencent par une collation dans un des bosquets : les tables de marbre qu'on a disposées au milieu de la verdure offrent des jattes de fruits, des carafes de liqueur et des corbeilles de massepains ou de confitures sèches, tandis
que le bruit de l'eau jaillissante se marie au son des violons et des hautbois. A Luit heures, on donne l'opéra dans la cour de Marbre : les huit colonnes qui soutiennent le balcon doré figurent le fond de la scène, dont les côtés sont marqués par les caisses des grands orangers, alternant avec des orangers nains qui arrondissent leur verdure dans des vases de porcelaine ; et tout luit sous le feu des bougies, placées à profusion aux balcons et à l'entablement des bâtiments, comme dans les lustres qui pendent au milieu des portes du vestibule, ou sur les girandoles de cristal et d'argent que portent des guéridons couleur d'or et d'azur. Après avoir entendu les artistes de l'Académie de musique chanter VAlceste de Quinault sur la musique de Luili, Leurs Majestés vont au château faire médianoche (souper dans le milieu de la nuit)... Le H juillet, collation dans un salon de verdure à Trianon, où l'on joue ensuite VÉglogue de Versailles. Le 19, collation à la Ménagerie, au bout du Grand Canal; promenade sur l'eau dans des gondoles, qu'escorte une nef pleine de musiciens; représentation du Malade imaginaire à la grotte de Thétys. Le 28, collation au Théâtre d'eau; représentation des Fêtes de V Amour et de Bacchus près de la pièce d'eau du Dragon; feu d'artifice sur le Canal; médianoche dans la cour de Marbre. Le 18 août, la Cour, en dixhuit carrosses, va faire la collation à l'Allée rojale, puis assiste à Iphigénie dans l'allée qui mène à l'Orangerie; après quoi. Leurs Majestés se divertissent à l'illumination de la pièce d'eau qui deviendra un jour le bassin d'Apollon, et au feu d'artifice qu'on tire sur le Canal. Enfin, le 31 août, les réjouissances se terminent par une illumination générale du parc, et par une promenade en gondoles sur le Canal, au son des instruments...
Mme de Montespan était la sultane de toutes ces fêtes. Louis faisait alors bâtir pour elle à Clagnv, et par Mansard, un « petit Versailles », un « palais d'Armide ». Dans son appartement, elle ne daignait se lever de son fauteuil peur personne, fût-ce pour le frère du Roi, ce qui était inoui. ..
Pourtant, si Bossuet décida Louis à la quitter, en 1675, n'est-ce pas un peu parce que le Roi commençait de se lasser d'elle ?. . , Toutefois, à peine la belle mai'quise partie, Louis sentit si vivement quelle lui manquait, qu'on vit bientôt le saint évêque servir de facteur sans le savoir à la correspondance de son royal pénitent... Mme de Montespan revint, et ce fut alors que Lenglée lui donna cette fameuse robe « d'or sur or, rebrodé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait été imaginée »... Elle était encore très belle cette année-là.
Je lui trouvai le clos bien plat, mais sérieusement c'est une chose merveilleuse que sa beauté. Sa taille n'est pas de moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de France, coiffée de mille boucles, les deux des tempes lui tombant fort bas sur les joues ; des rubans noirs sur sa tête, des perles de la maréchale de L'Hôpital, embellies de boucles et de pendeloques de diamant de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe: en un mot une triomphante beauté à montrer aux ambassadeurs. (Sévigné)
Mais, de tout temps, elle avait fait des scènes au Grand Roi (« elle l'a souvent grondé, il ne s'en est pas vanté », comme dit Mademoiselle) ; un jour, même, n'osa-t-elle pas lui répondre qu'au moins elle ne sentait pas si mauvais que lui"? Et ses colères, autrefois charmantes, ne paraissaient plus, maintenant, que bien désagréables... Bref, en 1679, le Roi se montra officiellement épris d'une admirable fille rousse, — « belle comme un ange de la tête aux pieds », dit Bussy, « belle comme un ange, sotte comme un panier », ajoute Clioisy, « belle depuis les pieds jusqu'à la tète, mais pas plus d'esprit qu'un petit chat », complète Madame, — que l'on nommait Mlle de Fontanges. Et tout le monde de se tourner vers cet a.stre naissant.
Au mois d'août 1679, la Cour entière se pressait aux noces de Mlle d'Orléans avec le roi d'Espagne dans la chapelle de Fontainebleau. Mme de Montespan, conte la duchesse
d'Osnabriick, y parut « dans un fort grand négligé, avec des coiffes Ijrodées, dans un morne chagrin de voir triompher une plus jeune qu'elle ». Non loin d'elle, Mile de Fontanges lisait son bréviaire qui « lui servait de contenance pour jeter les yeux en bas, sur le Roi, qu'elle aimait sans doute plus que le Roi des Rois, ce qui n'est pas étonnant, car il est fort aimable ». De son côté, Louis XIV considérait Mlle de Fontanges « avec plus de dévotion que l'autel », et bâillait de toutes ses forces, les yeux clos, quand il ne la regardait pas. Marie-Thérèse étouffait, cependant, sous une robe « plus pesante que celle qu'on met sur les chevaux ». Après la cérémonie, Mme d'Osnabriick alla rendre visite à la Reine : Monsieur, qui l'accompagnait, prit la chandelle pour lui faire admirer les pierreries dont sa belle-sœur était chargée ; et la bonne Marie-Thérèse se prêtait complaisaniment à l'examen : « Il faut regarder là », disait-elle en montrant ses diamants, « et non pas là », ajoutait-elle en indiquant son visage...
Le scandale des poisons venait d'éclater. Depuis une dizaine d'années, la sorcellerie et la magie étaient furieusement à la mode. Les charmantes personnes qui, selon le mot inoubliable de Mme de Longueville. n'aiment pas les plaisirs innocents, ne se proposaient plus désormais, comme au temps de la Fronde, d'égaler Chimène ou Clélie; leur nouveau rêve, c'était simplement de « transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir par des paroles, se faire aimer de qui l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, commander aux démons », etc. (Molière, Amants magnifiques, 1G70).
Perdait-on un ctiiffon, avait-on un amanl, Un mari vivant trop au gré de son épouse, Une mère fâcheuse, une femme jalouse, Chez la devineuse on couroit... (La Fontaine).
et l'on s'y procurait tout ce qu'on voulait, car les sorcières de toutes sortes, qui abondaient, ne se contentaient pas de
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vendre das philtres magiques, aussi dégoûtants qu'inoffensifs, elles débitaient encore des « poudres » contre les maris gênants ou les parents à succession, dont ceux-ci ne tardaient point à se trouver mal, car on empoisonnait sans grand risque à celte époque où la médecine légale était ignorée.
Déjà, en 1668, il y avait eu un premier scandale. Deux charlatans, arrêtés, révélèrent que Mme de Montespan avait commandé des conjurations pour obtenir, puis conserver l'amour du Roi. Mais Louis, en ce temps-là, était amoureux et point encore dévot; il ne fit que rire de ces peccadilles de sa crédule amie. — Pourtant, en 1673, les prêtres de ( Notre-Dame prévinrent la justice qu'une quantité de pénitents confessaient des crimes abominables, et une des plus ■? célèbres sorcières, la Voisin, fut arrêtée avec ses acolj'tes. Tous ces misérables s'appliquèrent à compromettre une foule de gens, et des plus huppés (c'était leur intérêt) : à la fin de 1679, ils se mirent à raconter des histoires horribles sur Mme de Montespan elle-même, l'accusant d'avoir fait dire des messes noires sur son propre corps, égorgé des enfants, donné des poudres au Roi, conçu même le dessein de l'empoisonner ainsi que Mlle de Fontanges. Tout cela était-il vrai ? On en peut douter : c'était Louvois, l'ennemi mortel de la marquise, qui inspirait les interrogatoires. Toutefois il paraît bien que, si elle n'avait pas commis toutes les ignominies dont la dégoûtante bande l'accusait, Mme de Montespan avait du moins entretenu des rapports avec les sorcières, surtout en 167o, lors de son renvoi momentané. On ne sait pas tout de l'affaire : le Roi fit très brusquement arrêter la procédure en juillet 1682, et que conclure de là? La marquise continua, durant plusieurs années encore, d'occuper une grande situation à la Cour : apparemment, elle s'était donc justifiée du plus grave de son cas.
En janvier 1680, elle assista avec Mlle de Fontanges et toute la Cour aux noces d'une fille de La Vallièj-e, Mlle de Blois, et du prince de Conti, neveu du grand Condé. On vit à cette occasion une chose étonnante : « ^L le Prince, le
héros », rasé de frais cf habillé proprement. « Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avoit les pattes croisées comme le iion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, ît> iVisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin à être l'homme de la Cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçoit ioutes les perruques : voilà le prodige de la noce » (Sévigné). Depuis 1675, en effet, Condé vivait retiré dans sa magnifique terre de Chantilly, torturé par la goutte qu'il supportait courageusement, toujours bizarre et génial, violent, sale, négligé, charmant, — « on lui a entendu dire : Je fuyois ! avec la même grâce qu'il disoit : Nous les battîmes! » (La Bruyère), — au surplus bon courtisan, et, depuis le traité des Pyrénées, aussi soumis, humble même devant le Roi, qu'il avait naguère été intraitable. Cet homme si bien surnommé grand — « vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus » — devait mourir en 1686.
En f 680, ce fut encore Mme de Montespan, — « étant la femme du monde qui se connoîtlemieuxà toutes choses », — que l'on chargea de choisir les présents de noces destinés à la Dauphine Anne-Marie- Victoire, fille de l'Electeur de Bavière. La mariée n'était qu'une Allemande insignifiante et peu saine, qui n'eut jamais d'autre rôle à la Cour que de mettre au monde les petits-enfants du Roi : le duc de Bourgogne en 1682, le duc d'Anjou en 1683 et le duc de Berry en 1686. Quant au Grand Dauphin, Monseigneur comme on l'appelait, il avait été élevé avec une sévérité absurde par son gouverneur, le duc de Montausier (le mari de Mlle de Rambouillet), et instruit par le grand Bossuet dont l'enseignement forcé avait éteint plutôt qu'éveillé son esprit lent. Cruellement battu à coups de férule par son gouverneur, et au point d'en avoir à chaque instant les mains enflées et « le bras tout engourdy », comme ce jour où il avait « manqué ung mot » en récitant l'oraison dominicale en français, écoutant trois leçons de Bossuet tous les jours, môme le
dimanche, et retrouvant le soii' encore, auprès de son iit, le précepteur austère qui venait « l'endormir par quelque conte agréable », l'enfant traité de la sorte était devenu en 168U un gros jeune homme de dix-neuf ans, nul et apathique, dégoûté à jamais de « tout ce qui ressentoit l'étude », heureux seulement à la chasse, timide à la Cour, et tremblant de déplaire en quoi que ce fût à son terrible père, dont au reste la jalousie ne lui eût jamais permis h moindre ingérance aux affaires.
Faite duchesse en 1680, Mlle de Fontanges dut presque aussitôt quitter Versailles, à la suite d'un accident où sa santé avait été compromise. Elle mourut le 28 juin 1681, à vingt deux ans, et elle ne fut pas remplacée : la religion, Mme de Maintenon et le grand goût d'un Louis XIV sauvèrent le Roi d'une vieillesse douteuse. A quarante-quatre ans, il se rangea.
Cette Mme de Maintenon avait eu des aventures. Petitefille d' Agrippa d'Aubigné, le rude poète huguenot, née entre les murs du Château-Trompette, la Bastille bordelaise où Richelieu avait fait enfermer son père, puis emmenée à la Martinique d'où sa mère revint veuve et sans ressources, élevée en charité par une de ses parentes qui lui fit garder les dindons, bref sans autre espoir que d'entrer au couvent ou en condition, Françoise fut trop heureuse d'épouser à seize ans et demi, en 1652, le poète cul-de-jatte Paul Scarron. Or Scarron appartenait à une bonne famille de robe, mais « le burlesque dont il faisait profession l'avilissait en le faisant aimer » (Voltaire), et ses contemporains le regardaient comme une sorte de pître : son mariage passa pour une de ses meilleures bouffonneries. Natur«^llement la jeune fille n'était pour lui qu'une garde-malade... Françoise d'Aubigné supporta sa situation avec une dignité singulière, faite de naturel et de décence, qui imposa à tout le monde. Après la mort de son mari, elle obtint une pension de 2000 livres. Sa réputation, dont elle avait grand soin, était aussi bonne que peut l'être celle d'une jeune veuve
1res nécessiteuse. Grande, « l'air noble, doux, enjoué et modeste », les traits réguliers, les yeux « noirs, brillants et doux, passionnés et pleins d'esprit, elle ne faisoit pas la belle, bien qu'elle eût mille appas inévitables » (Scudéry). « Son esprit étoit fait pour sa beauté, grand, doux, agréable, bien tourné ». Elle s'habillait modestement, mais « comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité » (Sévigné). Dans le meilleur monde, où elle fréquentait, on trouvait sa société « délicieuse ».
Mme de Montespan, qui rencontrait cette merveille chez la maréchale d'Albret, la choisit en 1670 pour élever ses enfants, puis la présenta au Roi. Peu à peu la beauté discrète de la gouvernante, sa distinction, sa calme et fine raison, — Louis XIV, qui était connaisseur en bon sens, l'appelait plus tard : « Votre Solidité » — la justesse de son langage « doux, en bons termes, naturellement éloquent et court », tout cela charma le Roi. La conversation de Mme Scarron le délassait agréablement des orages de Mme de Montespan : c'était la première fois peut-être qu'une femme jeune lui parlait simplement et sérieusement, « sans chercher à s'attirer une déclaration ni à le divertir par des bagatelles » (A. Barine) . Aussi, le 27 décembre 1674, « dame Françoise d'Aubigny, veuve de messire Paul Scarron, seigneur des Fougerets, conseiller du Roi en ses Conseils », acheta-t-elle pour 240 000 livres le marquisat de Maintenon ; peu après, Louis XIV l'appelait publiquement Mme de Maintenon : désormais la « veuve Scarron » était morte.
Mme de Maintenon était pieuse ; elle s'occupait beaucoup du salut du Roi, et, pour l'exhorter à la vertu, elle lui contait des apologues que Louis XIV trouvait drôles, paraît-il, mais dont Mme de Montespan ne riait pas... Lorsque la belle Fontanges eut pris la place de l'altière Quanto, il ne pai'ut pas que la faveur de celle que les courtisans appelaient déjà Mme de Maintenant s'en trouvât diminuée, bien au contraire. Chaque jour le Roi lui faisait visite, et apparemment elle continuait à l'exhorter très bien, puisqu'après le
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départ de Mlle de Fontanges, elle le ramena à la Reine août 1680). Mais voici que la bonne Marie-Thérèse mourut (juillet 1683); sans doute Mme de Maintenon continua-t-elle de prêcher la vertu conjugale, car, dans l'hiver qui suivit, Louis XIV l'épousa elle-même.
D'ailleurs, Françoise d'Aubigné n'était rien moins qu'une ambitieuse machiavélique ou même, semble-t-il, qu'une coquette; prudente et ménagère, elle haïssait comme peste les aventures; elle avait aussi le goût le plus délicat; en outre, tout donne à penser qu'elle était parfaitement vertueuse et sa piété profonde est manifeste. En novembre 1702, elle écrivait de son beau style, pur et noble comme elle-même, à sa chère Mme de Glapion :
Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on auroit peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout; dans un âge un peu plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous ces états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connoître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement...
Vraiment, il paraît probable que les événements portèrent Mme de Maintenon sur le trône bien plutôt qu'elle-même ne s'y porta. D'ailleurs sa vocation n'était pas d'être reine de France, mais institutrice. L'œuvre de sa vie fut la maison de Saint-Cyr que le Roi établit sur sa demande aux portes de Versailles, pour l'éducation de 2u0 jeunes filles pauvres de la noblesse (1686). Lasse de la Cour dont le séjour l'excédait, elle se réfugiait là le plus souvent possible, et elle s'y occupait passionnément à régler jusqu'aux plus petites choses, faisant la classe aux enfants ou donnant ses avis aux maîtresses. Habile à deviner les caractères et à tracer à chacune son devoir particulier, au reste plus soucieuse de former de « bonnes filles » dont on pourrait à l'occasion « faire de bonno;3 femmes et de bonnes religieuses », que des « discou-
reuses, curieuses, hardies, eJc. » — douce et ferme, admirable' de goût, aimée et respectée par tout le monde. Mme de Maintenon était une incomparable maîtresse de pension.
Aux lieux où s'élève aujourd'hui le château de Versailles, s'étendait en 1624 une plaine morcelée entre une foule de petites gens et deux gros propriétaires : le maréchal de Retz et un certain Jean Martin. Louis XIII aimait le petit bourg de Versailles, où il venait souvent chasser et où il s'arrêtait pour déjeuner quand il se rendait à Saint-Germain ou à Fontainebleau par Palaiseau. Il résolut de s'y faire construire un pied-à-terre; et, en 1624, après avoir exproprié les occupants, on lui bâtit sur une butte d'une douzaine de mètres un petit château dans le style du temps, en briques à chaînages de pierre, flanqué de deux pavillons, agrémenté des hauts combles à la mode, en somme un manoir sans rien de considérable, qu'il tint à payer sur ses « menus plaisirs » afin de ne grever en rien les finances publiques, et dont la dépense ne dépassa nullement celle que tout gentilhomme aisé eût pu se permettre.
Louis XIV avait le goût de ses ancêtres pour la bâtisse : dès 1661, ses architectes, Le Vau pour la construction. Le Nôtre pour les jardins, — c'étaient eux qui avaient créé ce domaine de Vaux qu'il avait tant admiré, trop pour la sécurité du surintendant Fouquet, — commencèrent de remanier ce « petit château de gentilhomme », ce « petit château de cartes ». Mais ils n'en changèrent pas trop l'aspect général : en 1668, la butte de Versailles portait toujours un palais Louis XIII, mais fort décoré, aux façades rouges, aux cheminées blanches, aux plombs aigus et dorés; au loin, le futur « Grand Canal » n'était encore qu'une plaine, et, si les jardins avaient déjà leurs lignes d'ensemble, peu de fontaines et de statues les ornaient encore. Tel fut le décor qui vit les
fêtes à La Vallière : Y Impromptu de Versailles, en 1603. les Plaisim de [lie encho.ntêe, en 1664, et même la première galanterie à Mme de Montespan : les Fêtea de l' Am.our pf, de Bacclms, de Quinault, en 1668.
Louis XIV n'aimait pas sa capitale et cela désespérait Colbert... Car il chérissait Paris, lui, le pratique Colbert : il aimait à voir les passants s'activer le long des maisons, les acheteurs flâner aux boutiques, la foule grouiller sur les ponts; il jouissait du bourdonnement qui montait de la cité et emplissait son cabinet de travail : c'était le bruit du négoce et de la santé, le battement même de la vie de la France; et alors : « Oh ! quelle pitié que le plus grand Roi et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût jugé à l'aune de Versailles! » écrivait-il insidieusement... Mais Louis XIV ne put jamais oublier la bataille du faubourg Saint-Antoine. Et puis, la cité aux voies puantes et tortueuses, où remuait confusément le peuple, ne lui semblait pas, à lui, un décor aussi digne du Roi qu'un parc ordonné par Le Nôtre. Ce qui lui plaisait, c'était l'allée régulière où passe au trot de ses gros chevaux blancs un lourd carrosse rouge et or, la promenade ménagée sous la charmille et autour du parterre, le point de vue « fait à souhait pour le plaisir des yeux », la surprise d'une statue au détour d'un bosquet, les eaux captives ou libres, bruissantes ou jaillissantes, les arbres taillés, les fleurs rares. Sans écouter son ministre, il délaissa Paris de plus en plus : après 1071, il n'y séjourna plus; après 1678, il évita autant qu'il le put d'y entrer, et quand, en 1689, il y alla dîner à IHôtel de Ville, cela passa pour extraordinaire. La Cour s'installa à Versailles où elle ne tarda pas à former un monde à part, tout différent de celui de la « Ville » et ayant jusqu'à ses modes de lan- ' gage; partant, le roi de France, jadis plus accessible à son bon peuple, se trouva isolé de la nation, et ce fut peut-être un malheur pour la monarchie.
Le « Versailles » de 1668, que les contemporains célébraient déjà comme une merveille, était trop petit pour
servir au Roi et à sa Cour de logis ordinaire : à partir de 1669, on le refit. Mais Louis XIV ne voului jamais permettre que Ton abattît complètement ce qui restait de la gentilhommière de son père, et Le Vau dut se contenter de recouvrir sur trois côtés le petit château d'une couche de bâtiments; il y eut donc trois nouvelles façades sur les jardins, mais l'ancienne façade Est subsista sur la « Cour de marbre », d'ailleurs fort changée par les ornements qu'on y ajouta. Puis les grands appartements du Roi et de la Reine furent décorés à peu près comme ils le sont encore. Enfin, en 1671, la ville de Versailles fut fondée par un édit concé- ■ç dant à qui voudrait y bâtir le terrain « depuis la Pompe f dudit Versailles jusqu'à la ferme de Clagny ». Et tel fut le Versailles de la Montespan.
Mais la Cour s'accroissait toujours et le goût du Roi pour . les bâtiments également. A partir de 1678, et surtout en ' 1682, on commença donc un troisième remaniement du château sur les plans de Mansart : dans la dernière semaine d'août 1684, 22 000 hommes et 6000 chevaux et, en 1685, 36 000 manœuvres travaillent à Versailles. On achève la galerie des Glaces; l'aile du Midi, puis l'aile du Nord s'étendent pour loger les courtisans; on bâtit les Ecuries, le Grand Commun, l'Orangerie ; on bouleverse les jardins, on construit le Grand Trianon à la place du Trianon de porcelaine, si charmant par sa façade blanche et bleue; en 1710 seulement on achèvera la chapelle définitive. . . Mais à ce moment, ,. et depuis bien des années déjà, Louis XIV ne s'intéresse plus qu'à Marly.
C'est à la fin de 1678 que le Roi avait entrepris de se créer là un « ermitage ». Saint-Simon a blâmé dans une de ses pages les plus frémissantes le choix de ce « vaiion étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts », où l'on n'obtint en taillant les coteaux, assure-t-il, qu'une « échappée de vue fort imparfaite », — de ce « cloaque » qu'il fallut dessécher en le comblant de terres, « de ce
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repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles », où, pour avoir de i'ombre, on dut transporter * des « forêts toutes venues et touffues », des « grands arbres ' de Compiègne et de bien plus loin dont plus des trois quarts mouroientet qu'on remplaçoit aussitôt »... En réalité, Marly était un joli val aux collines harmonieuses, si boisé qu'en 1679 il y fallut défricher pour construire et, du château, l'on découvrait plus tard une vue charmante sur Saint-Germain et ses environs. Quant aux « milliards » qu'aurait coûtés à Marly ce que ce duc inouï ose appeler « le mauvais goût du Roi en toutes choses et ce plaisir superbe de forcer la nature », ils montèrent à 13.200.000 livres (à répartir sur trentesept ans). A ce prix s'éleva au penchant d'une colline, sur une terrasse de marbre blanc, le « pavillon du Soleil », un petit château de fées aux murailles peintes à fresque (extérieurement) sur les dessins de Le Brun, décoré de guirlandes, de bas-reliefs, de pilastres à chapiteaux dorés, couronné d'une balustrade à piliers couleur d'or, dont les quatre angles étaient formés par des groupes d'enfants; — et les douze pavillons pour les courtisans invités, peints comme celui du Soleil ; — et les jardins dont l'admirable Saint-Simon encore a décrit avec indignation la beauté non pareille : les « vastes espaces de bois épais et d'allées obscures, subitement changés en immenses pièces d'eau où on se promenait en gondoles, puis remises en forêts à n'y pas voir le jour dès le moment qu'on les plantoit, je parle de ce que j'ai vu en six semaines; les bassins changés cent fois; les cascades de même, à figures successives et toutes différentes; les séjours de carpes ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres, et cela une infinité de fois »... Treize , millions de livres pour cette merveille de « goût sûr et ' caressant », pour cette 'c leçon de mesure, de précision et de grâce », pour exprimer une idée si française, ce n'était pas cher.
Dans cette « demeure fastueuse et charmante », le Roi
se considérait comme en villégiature. L'étroitesse du logis obligeait de n'y emmener que quelques courtisans : c'était donc une faveur que d'être « des Marlys », et l'on sait le mot du cardinal de Polignac un jour qu'une averse avait surpris tout le monde à la promenade du Roi : « Ce n'est rien, Sire, la pluie de Marly ne mouille pas 1 » Toutefois, môme dans cet« ermitage », l'étiquette ne se relâchait guère. Jadis, si les courtisans respectaient le Roi comme un maître, du moins le traitaient-ils comme un homme. On sait avec quelle bonhomie Henri IV entretenait ses compagnons et s'invitait à dîner chez le premier venu. Il serait difficile de citer les galanteries prodigieusement salées dont le séduisant Bassompierre ne se faisait pas faute de régaler Marie de Médicis. En iô21, l'ambassadeur d'Angleterre resta stupéfait d'avoir vu Bellegarde s'avancer derrière la Reine à pas de loup, et laisser choir dans les cheveux de Sa Majesté « quelques menues dragées » pour lui faire peur. Quanta la liberté de langage des courtisans sous Louis XIII, voici qui en donnera quelque idée :
Etant à la fenêtre de ma galerie — raconte Louis XHI hiimême à Richelieu — j'ai vu venir à moi Saint-Preuil tout bouff.Hiit de colère, lequel, nvayant abordé, me dit : « Que vous ai-je iaiL pour me vouloir tant de mal ? Je croyois qu il y avoit quelque chose à gagner en vous servant, mais je vois qu'il n'y a rien à espérer pour moi... [Il était capitaine aux gardes depuis de longues années, et on avait donné un régiment à un jeune lieutenant plutôt qu'à lui. Le 1-loi répond :] A Chantilly, la dernière fois que vous y avez été, vous m'avez demandé de vous défaire de votre compagnie et je vous l'ai accordé... — Je ne m'en veux pas défaire à cette heure. — Moi, je veux que vous vous en défassiez.. .Vous êtes un hargneux, on ne sauroit durer avec vous ; je vous ferai donner 20 000 écus de votre compagnie... — Non, ôtez-la-moi... — Vous seriez bien attrapé si je vous prenois au mot, mais je ne le veux pas... — Voila 20000 francs que j'ai mangé à votre service sans que vous ayez jamais rien fait pour moi... — Dites iOu 000 écus que vous avez perdus au jeu »... Sur cela tout le monde s'est mis entre nous... (D'Avenel, Richelieu, 111, p. 49j.
Et le gentil Roi d'ajouter : « Son dessein étoit de me faire
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dire quelque chose qui le pût offenser, mais j'ai été bien sage ».
Louis XIV lui-même débuta par ne se croire que le pre- ] mier des jeunes seigneurs à « canons » et « rhingraves » qui papillonnaient autour des dames, couverts comme lui de plumes et de rubans, de pierreries et de dentelles. Au reste, vers 1662, la Cour ne ressemble guère à ce qu'elle deviendra plus tard : les courtisans n'y viennent encoie que par intermittences et sa petitesse relative facilite ses déplacements continuels de Paris à Fontainebleau, de Saint-Cloud à Saint-Germain ; vivante, joyeuse, sans contrainte, toute la jeunesse y semble émancipée par la bonne grâce du maître de la maison. C'est le temps où le comte de Guiche se pose en rival de Louis XIV auprès de La Vallière, puis vise hardiment à le remplacer auprès d'Henriette d'Angleterre; où l'on voit Sa Majesté courir fort bien, la nuit, sur les gouttières ; et où Mlle de La Motte-Houdancourt pince un jour si fort son royal ami dans la chambre de la Reine qu'il ne se peut tenir de crier : « Ha ! la chienne ! » Nous sommes ici fort loin du futur mari de Mme de Maintenon.
C'est donc peu à peu que le Roi est devenu une idole ; | mais, vers 1685, ses regai'ds distinguent, ses mots honorent, ses faveurs portent aux nues. Tenir un soir son bou- \ geoir, c'est être envié de tout le monde. S'il se fait opérer de sa fistule, tout aussitôt les courtisans d'assiéger Fagon pour se faire inciser comme lui. Devient-il dévot / Toute la Cour s'empresse à l'église. Au reste, on lui rend des honneurs divins : le 28 mars 1686, M. de La Feuillade inaugure sur la place des Victoires une statue équestre de Louis le Grand, en bronze doré, qu'il a fait fondre à ses frais, et il lègue à son fils, par testament, le soin de faire pieusement allumer tous les soirs des lanternes autour de ce grand manitou. Sans doute, c'est là une « flatterie, la plus énorme, la plus basse et la plus païenne », comme parle Saint-Simon. Mais en 1699, on érigera une nouvelle statue sur la place Vendôme : « Sans la crainte du diable, le Roi se seroit fait
adorer et il auroit trouvé des adorateurs. » D'ailleurs, il semble bien qu'il en trouve : à la chapelle de Versailles, les courtisans s'établissent « le dos tourné au prêtre et aux saints mystères et les faces élevées vers leur Roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et le cœur appliqués ; on ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu » (La Bruyère). Et Mademoiselle s'écrie pieusement : « Il est comme Dieu, il faut attendre sa volonté et tout espérer de sa justice et de sa bonté, sans impatience, même, afin d'en avoir plus de mérite. »
C'est dès le matin que commence le culte de Celui qui règne à Versailles. Avant même Son réveil, les vestibules de Son appartement s'emplissent d'une foule pimpante et dorée. Il y a là, de droit, le grand chambellan, les premiers gentilshommes de la chambre, les pages de la chambre, les premiers valets de chambre, les valets de chambre, les huissiers de l'antichambre, le grand maître, les maîtres et les valets de la garde-robe ordinaires et par quartiers, les gentilshommes ordinaires, les secrétaires de cabinet, etc., etc.; et ces domestiques s'appellent, en 1687, les ducs de Bouillon, de Saint-Aignan, de Beauvilliers, d'Aumont, de Gesvres, de la ïrémoïlle, de Montausier, de La Rochefoucauld, etc.; en tout 198 personnes, rien que pour le service intime et sans compter les valets proprement dits. Tel a le droit de gouverner les levrettes de la chambre, celui-là commande les mulets qui transportent le lit, et cet autre peut seul disposer la chaise percée.
A l'heure fixée la veille (8 heures ordinairement, dit Saint-Simon, 8 heures 3/4, dit l'État de la France de 1087), le premier valet de chambre éveille le Roi. A ce moment, on introduit la grande entrée : le duc de Bouillon, grand chambellan, et les premiers gentilshommes de la chambre; le duc de La Rochefoucauld, grand maître de la garde-robe, et les maîtres de la garde-robe; les premiers valets de chambre;
le premier médecin du Roi, Daquin ; le premier médecin de la défunte Reine, Fagon ; Mme la nourrice du Roi, et quelques favoris qui ont réussi à obtenir ce précieux honneur, comme le duc de La Feuillade. « C'étoit un moment de parler au Roi, s'ils avoient quelque chose à lui dire ou à lui demander», et en cecas lesautres s'écartaient discrètement de celui qui entretenait Sa Majesté. Cependant, Louis fait le signe de la croix, récite l'office du Saint-Esprit, chausse ses mules que lui présente le premier valet de chambre — un duc, — endosse sa robe de chambre que lui passe le grand chambellan — un prince, — et, durant que le barbier peigne le Roi, l'huissier ouvre à la. première e7itrée, savoir : les quatre secrétaires du cabinet, les trois premiers valets de garde-robe hors de quartier, les deux lecteurs de la chambre, les deux contrôleurs de l'argenterie, le médecin ordinaire, lapothicaire, et quelques courtisans favorisés d'un « brevet d'entrée », parmi lesquels Dangeau et Villeroy. Peu après, c'est la « chambre » qui se présente; ensuite ce qui se trouve de distingué dans l'antichambre, comme les ducs et pairs et les maréchaux de France; puis les principaux officiers de la maison du Roi ; enfin toute la Cour. « Il est du devoir de l'huissier de demander le nom et la qualité de ceux qu'il ne connoît pas », observe VÉtat de la France ; « il n'est pas permis d'ouvrir soy mesme la porte, mais on doit se la faire ouvrir par l'huissier », et pour cela gratter tout doucement au battant : heurter du doigt serait une grossièreté.
Cependant, le Roi s'habille : il met sa perruque; on lui passe son haut-de-chausse auquel les bas sont attachés ; tous les deux jours, le barbier le rase ; on lui apporte son premier déjeuner avec mille cérémonies; on lui tire sa camisole de nuit; on lui présente sa chemise — grave affaire : l'honneur en revient à Monsieur, ou s'il n'est pas là, à son fils ; en leur absence à un prince du sang ou à un légitimé ; à leur défaut au grand chambellan ou au plus qualifié après lui ; — le premier valet de chambre soutient la manche droite de la chemise, le premier valet de la garde-robe la manche
gauche, et le maître de la garde-robe ne céderait à personne riîonneur d'aider Sa Majesté à relever ses chausses ; après quoi Louis est revêtu de sa veste en drap ou en satin rouge, bleu, vert, fort brodée ; il se fait passer son cordon bleu et agrafer son épée, endosse par là-dessus son justaucorps « de couleur plus ou moins brune avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois un simple bouton d'or », noue lui-même sa cravate, choisit l'un des quatre mouchoirs qu'on lui présente sur un plateau, prend des mains du maître de la garde-robe son chapeau à plumet blanc, ses gants et sa haute canne, et se retire dans la ruelle de son lit pour prier Dieu. Quand le Roi reparaît, toute la Cour est là et le lever est terminé.
La vie entière de Louis XIV est une cérémonie dont les rites sont fixés de la sorte. Après son lever, il annonce le programme de sa journée : « ainsi on savoit, à un quart d'heure près, tout ce que le Roi devoit faire ». Puis il entend la messe. Puis il se rend au Conseil. En en sortant, vers une heure, il va dans sa chambre où son couvert est dressé sur une petite table carrée, vis-à-vis la fenêtre du milieu, et là, entouré de courtisans qui le regardent, au milieu d'un silence rarement interrompu par quelques propos qu'il adresse à ceux qu'il veut favoriser, il mange avec le prodigieux appétit qu'on sait — et sans fourchette.
On avait par politesse appris au duc de Bourgeonne et à ses deux frères à se servir de la fourchette en mangeant. Mais, quand ils furent admis au souper du Roi, celui-ci n'en voulut rien savoir et le leur défendit. A moi, on ne me l'a jamais défendu, carde tout temps je ne me suis servie, pour manger, que de mon couteau et de mes doigts. (Madame, 22 janvier 1713.)
Un jour, lePèreTixier vit souper à Compiègneleroi Charles d'Angleterre avec Louis XIV et les deux reines : comme Charles ôtait son chapeau à Marie-Thérèse toutes les fois que celle-ci lui adressait la parole, o à la fin du dîner, son chapeau était gras à faire peur », constate le bon Père...
Après son dîner, le Roi fait une promenade dans les jardins ou visite les travaux, suivi d'une troupe de courtisans, le chapeau à la main — lui seul est couvert; — mais le plus souvent, il chasse. Vers trois heures ou plus tard, nouveau Conseil avec les ministres. Puis, à sept heures, la soirée commence. Trois fois par semaine, il y a comédie; le lundi, le mercredi et le jeudi, « appartement »; et le dimanche, il n'y a rien.
« Ce que l'on appeloit appartement étoit le concours de toute la Cour — depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le Roi se mettoit à table pour souper — dans le grand appartement », c'est-à-dire dans l'enfilade de salons qui s'étend de la galerie des Glaces à la tribune de la Chapelle. Ces vastes pièces étaient décorées, avec un luxe cossu et magnifique, d'une profusion de tapisseries, de peintures, de marbres et d'une lourde argenterie étalée partout sm^ des supports d'argent massif. Le soir, sous le feu des lustres, des torchères, des flambeaux et des girandoles, luisait la dorure des meubles, rougeoyait le damas des fauteuils, chatoyaient le velours des pourpoints et le brocart des robes, scintillaient les diamants, brillaient les vases, les plats d'or et de vermeil, les buires, les aiguières... 11 y avait là des tables de toutes sortes de jeux, un lansquenet où Monseigneur (le Dauphin) et Monsieur (le frère du Roi) jouaient presque toujours, un billard, et l'on avait toute liberté de demander ce que l'on souhaitait aux laquais en justaucorps bleus à galons d'argent. Cependant les musiciens se faisaient entendre et une collation de fruits, d'oranges, de citrons, de confitures sèches était disposée dans le salon de Vénus... Tout cela, « la grande compagnie auguste, la magnificence et la richesse des ameublements, la rareté des tableaux et des bustes », l'immensité du billard, la grâce des danseuses et « les traits d'archets si mignons », éblouit fort le savant M. Bourdelot qui fut admis à le contempler en 1682, mais non pas tant peut-être que la vue du Roi qui allait et venait noblement dans les salons.
Les joursdebal, de fête, de réception solennelle, la galerie
des Glaces réfiéchissait des centaines de bougies disposées sur des sortes de pyramides et sur des guéridons dorés. Les fauteuils s'alignaient sur deux rangs, et l'on dressait parfois dans les embrasures des fenêtres des gradins recouverts de i tapis de la Savonnerie. Encore n'était-ce point assez de : sièges, car la cohue était immense à la Cour de France, et ; non point si respectueuse qu'on le pourrait croire. Le jour de la réception du doge de Gènes, on ne réussit point à réserver un passage libre dans la galerie, entre le salon de la Guerre et celui de la Paix où le Roi attendait : à peine le doge put-il traverser la foule. Souvent Madame se plaint de la chaleur, de l'odeur, d'avoir été à moitié étouffée. Une autre Allemande, Mme d'Osnabrùck, qui assiste en 1679 à une soirée de comédie, trouve, elle aussi, que la « presse » et « la chaleur épouvantable » rendent « les plaisirs de la Cour de France mêlés de beaucoup d'incommodités », et qu'au reste le nombre de révérences qu'il y faut faire à tout venant, le bruit infernal qu'on y entend tout le jour, le mal qu'on s'y donne pour se divertir, tout cela fait de la Cour un séjour bien fatigant.
A dix heures, après l'appartement, leRoisoupait, en grand apparat, avec les fils, filles, petits-fils et petites-filles de France. Puis, vers minuit, avait lieu le coucher, presque aussi minutieusement réglé que le lever. Et enfin c la Cour étoit finie ».
Comme le Roi, — et bien qu'il ne soit « rien de plus ennuyeux que de manger seule en ayant autour de soi vingt gaillards qui vous regardent mâcher et comptent les bouchées », assure Madame, — les membres delà famille de France vivaient en public. En 1665, un voyageur italien obtient sans peine d'être admis au lever de la Reine :
Pendant qu'on la coiffait, elle portait un léger corset de toile blanche, bien garni de baleines, serré à la taille, et une jupe si étroite qu'elle semblait enveloppée d'un sac de soie. La Reine coiffée, des pages apportèrent ses vêtements de dessus, d'une jolie étoffe extreniement riche, à fleurs alternativement bleues et
or sur fond d'argent, et les ornements qui, tous, lui furent ajustés à la taille par des cavaliers. Us la lacèrent même, et achevèrent de l'habiller, mais les femmes placèrent les bijoux de la tète et du corsage. Sa toilette terminée, elle se tourna vers les étrangers dont on avait introduit un certain nombre, fit une très belle révérence, et vola, pour ainsi dire, à l'appartement de sa tante, la Reine-Mère... (Locatelli)
Aussi bien n'était-il point malaisé d'entrer dans les châteaux royaux : à Versailles, des mendiants et des petits marchands débitaient leurs babioles jusque sur les paliers d'escaliers. On y volait, et l'audace d'un fdou alla une fois jusqu'à s'emparer des diamants du chapeau que le Roi venait de poser sur une table. C'est que le personnel était immense, car la Reine, le Dauphin, Monsieur, Madame, tous les membres de la famille royale avaient leur « maison » comme le Roi; qu'on joigne à cela les soldats et la cohue des laquais, marchands, gueux, parasites de tout ordre, et l'on trouvera que la population de la Cour devait monter dès lors à plus de 10.000 âmes.
Richelieu s'était efforcé d'attirer la noblesse de France à Paris; Louis XIV lui fit un devoir de vivre à Versailles. Il avait l'œil et la mémoire des grands princes : « il voyoit et remarquoit tout le monde, aucun ne lui échappoit jusqu'à ceux qui n'espéroient pas même être vus ». Quand on sollicitait quelque faveur pour un absent : « C'est un homme que je ne vois jamais », répondait-il sèchement, ou : « Je ne le connois point ». Aussi les gentilshommes abandonnaient-ils leurs beaux châteaux de province ou leurs commodes hôtels de Paris pour l'espoir d'obtenir, après des années d'intrigues, « deux petites pièces obscures et mansardées où ne pénétraient l'air ni le jour », mais dans Son palais, auprès de Lui ; et le plus grand châtiment qu'il put leur infliger, c'était de les renvoyer dans leurs terres : « J'aime mieux mourir que d'être deux mois sans le voir », confiait le duc de Richelieu à Mme de Maintenon; et Vardes revenant d'exil : « Sire, loin de vous on n'est pas seulement
malheureux, on est ridicule »... « Le chef-d'œuvre de Louis XIV, ce fut — dit Stendhal, — de créer cet ennui de l'exil. »
OnvRAGES A CONSULTER t Outre les œuvres déjà citées, les lettres de M°" de Sévigné ; de M""» de Maintenon ; de Bussy-Rabiitin ; de Madame, duchesse d'Orléans ; les Caractères de La Bruyère : les Œuvres et Mémoires de Louis XIV ; le Voyage en France de Séb. Locateili; le Journal de Dangeau ; les Mémoires de Choisy ; de La Fare ; de M»» de La Fayette : de Saint-Simon : de Primi Visconti ; etc.
A. Barine, Madame, mère du Régent (1909). — Boislisle, P. Scarron et Françoise d'Aubigné (1894). — Bourgeois, Le grand siècle (1894). — P. Clément, Louis XIV et M"» de Montespan (1863). — A Dayot, Louis XIV (1909). — E. Forichon, Marly. dans la Revue de Paris, 1909. — Fr. Funck-Brentano. Le drame des poisons (1900). — Funck-Brentano et P. d'Estrée, Les nouvellistes {l9Qb) ; Figaro et ses devanciers (1910). — H. Gaulhier- Villars, La princesse Palatine, dans la Grande Revue (1907). — D'Haussonville et G. llanotaux, Souvenirs sur A/"'" de Maintenon (1903-4). — J. Lair, Louise de La Vallière (1907). — J. Lacour-Gayet, L'éducation politique de Louis XIV (1898). — J. Lemoine, A/"^ de Montespan et la légende des poisons (1908). — Lemoine et Lichtenberger, Trois familiers du Grand Confié (1909i ; De La Vallière à Montespan (1905). — P. de Nolhac, Histoire du château de Versailles (190O et suiv.l. — A. Pératé, Versailles (UîO.o). — G. Piton Marly-le-Roi (1904). — A. Taphanel, La Beaumelle el Saiif.t-Cyr (1898).