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CHAPITRE VIII

I. Les forces de la France : Les ministres. L'armée. — IL Premiers succès. Guerre de Dévolution. — IIL Guerre de Hollande.

Déjà sur son déclin au temps de Richelieu, TEspagne paraît moribonde en 1661 : sans doute Philippe IV, son roi, sorte de fétiche dont l'étiquette commande les gestes et les pensées, règne toujours sur des territoires si vastes que le soleil, diton, ne s'y couche jamais, et le souvenir de la grandeur passée, non moins que cet orgueil national, oiî le plus gueux des hidalgos sait s'embosser comme dans sa cape, valent encore du prestige à la monarchie espagnole; mais elle est minée par la bureaucratie, accablée sous le poids d'un clergé immense, ruinée sans espoir puisque sa population, qui diminue sans cesse, vit « noblement », sans travailler : squelette fièrement drapé d'oripeaux, elle ne se soutient qu'en s'appuyant sur ses alliés. — Le Habsbourg de Vienne n'est pas beaucoup plus puissant que celui de Madrid : l'empereur Léopold P'' règne à des titres divers sur des races qui s'entendent mal ; de plus, il lui faut faire face aux Turcs qui l'attaquent et à la Ligue du Rhin qui le menace au nom du roi de France. Car les prmces d'Allemagne tendent à Louis XIV la main et le chapeau; la plupart sont ignorants, brutaux, ivrognes, vénaux, égoïstes, particularistes et dénués

du sentiment national. — Les Etats libres d'Italie paraissent en pleine décadence et le reste de la péninsule est comme une colonie européenne. — La puritaine Angleterre respecte par loyalisme, mais ne comprend pas du tout le roi qu'elle a rétabli en 16G0 : Charles II Stuart, seigneur charmant et « poli » à la française, élevé dans notre pays qu'il aime, I prétend restaurer le papisme et le pouvoir absolu dans son royaume; quand elle le devinera, la vieille Angleterre entreprendra de le mettre à la porte, mais durant qu'elle y travaillera, elle ne sera pas trop dangereuse pour ses voisins. — La Suède détient en 1661 im domaine considérable, mais elle manque toujours d'argent, sans les subsides de Louis XIV elle ne peut rien; d'ailleurs, elle est la cliente de la France depuis trente ans. — A côté d'elle, l'immense Russie n'est qu'en formation. Le Danemark ne compte plus guère. La Pologne s'affaiblit, et ses voisins jettent des regards concupiscents sur son territoire; en 1663, Colbert travaillera avec ardeur, mais en vain, à lui faire élire roi un des Condé.

Cependant, il s'est formé sur les basses rives de la mer du Nord un État nouveau, petit par sa population, mais grand par sa richesse et son courage : c'est la république des Pro- ; vinces-Unies. Depuis la décadence de l'Espagne, elle est ' devenue la première puissance maritime : elle s'est emparée ■ de presque toutes les colonies portugaises, et ses navires, protégés par une flotte de guerre redoutable, font à eux seuls presque tout le commerce de l'Europe, soit qu'ils voyagent au long cours de la Chine au Brésil, soit qu'ils cabotent, transportant de port en port le poisson salé d'Amsterdam, les épices de Batavia, les moutons et les bœufs des polders, la laine des manufactures hollandaises, les bateaux construits à Saardam. La banque d'Amsterdam passe pour la première du monde. L'Université de Leyde compte 2 OUO étudiants. L'imprimerie hollandaise publie les travaux de Grotius, de Vossius, de Huygens et les fameuses gazettes politiques qui paraissent en toute liberté. C'est en Hollande que Descartes a composé le Dùcours de la Méthode, que

Spinoza pense, que Franz Hais, Ruysdaël, Rembrandt, Potter, Cuyp, Jean Vermeer peignent. Ce petit pays énergique , et florissant, animé par un homme indomptable, sera le plus ; terrible adversaire du grand Roi.

Pourtant, en 1661, si florissantes que soient les Provinces-Unies, et quoique Louis XIV lui-même ne dédaigne point de marquer beaucoup de considération à M. le Grand Pensionnaire de Hollande, il n'apparaît pas qu'elles puissent entrer en comparaison avec la France, non plus d'ailleurs qu'aucun pays d'Europe. C'est d'abord que notre / nation compte peut-être vingt millions d'habitants, autant h 0 ^S que l'Allemagne et l'Autriche réunies, et presque quatre ; fois plus que l'Angleterre qui n'en a alors que cinq ou six. / Telle que l'ont faite l'administration de Richelieu et les traités de Westphalie, cette grande France domine autant les autres Htats par sa force et sa discipline que son souverain lui-même surpasse le consciencieux mais découragé empereur Léopold P", le roi d'Espagne Philippe IV, laconique idole d'un pays épuisé, et le besogneux et vénal roi d'Angleterre Charles II.

Louis XIV est servi par les plus adroits ministres, comme il l'est par les plus glorieux généraux. Son secrétaire d'Etat des Affaires étrangères, c'est Hugues de Lionne. Neveu d'Abel Servien, et ayant appris dès l'enfance son métier de ministre, Lionne a travaillé sous les ordres deMazarinet garde les méthodes de cet incomparable diplomate. Il a pris part aux négociations de Westphalie, inventé pour le traité des Pyrénées ce fameux petit moyennant qui subordonnait la renonciation de l'infante au paiement de la dot, travaillé à la Ligue du Rhin, voyagé en qualité d'agent politique dans toute l'Europe dont il connaît à merveille les intrigues et les secrets. C'est un homme de plaisir, paresseux par volupté, mais infatigable et passant les nuits au travail quand il est nécessaire, vif, fin, énergique, rompu aux affaires et souple comme feu « ce pauvre M. le Cardinal » lui-même, spirituel, cultivé, avec une imagination tempérée par un bon

sens de classique, grand joueur, grand ami des femmes, et si charmant au reste que Mazarin, pendant son exil de I60I, ne craignait aucun de ceux qui essayaient de prendre sa place auprès de la Reine autant qu'il redoutait Hugues de Lionne, son cher élève.

Lionne mourut en 1671, usé par le travail et par la fête, et fut remplacé par Arnauld de Pomponne, qui ne lui ressemblait que par le mérite. Pomponne, qui, jadis, avait beavicoup fréquenté à l'hôtel de Rambouillet, était resté honnête homme « à l'ancienne mode », et, diplomate, il avait « un art, une dextérité singulière à prendre ses avantages en traitant, une finesse, une souplesse sans ruse qui savoit parvenir à ses fins sans irriter. » Mais il n'était pas bourreau de travail comme Colbert : il goûtait les entretiens à la ville et les correspondances avec M™^ de Sévigné, bref il cultivait l'amitié, comme si l'adoration du dieu de Versailles eût pu s'accommoder des affections particulières ! Même, il lui arrivait de quitter la (!lour, et sans montrer aucun désespoir, pour s'aller reposer dans ses terres... Colbert et Louvois minèrent de leur mieux un rival si impertinent, et Pomponne, qui joignait à ses autres torts celui d'être suspect de jansénisme et neveu du grand Arnaud, fut disgracié en 1679, à l'occasion de l'affaire Matthioli. D'ailleurs, son mérite était si indiscutable qu'il redevint ministre en 1691. Il mourut quatre ans plus tard.

Si Colbert et Louvois s'étaient unis pour renverser Pomponne, c'est que chacun d'eux comptait mettre en sa place un homme à lui. Colbert l'emporta: le Roi nomma son. frère, Colbert de Croissy. Celui-ci avait l'humeur âpre et rapace de son aîné, la même complaisance envers les grands du monde, et un esprit « fort pesant », selon d'Ormesson, mais savoureux. Professionnellement, c'était un habile homme d'affaires, rusé comme un Normand, propre à tout, plein de ressources. — Son fils, Colbert deTorcy, épousa la fille de Pomponne et lui succéda : il se montra bon diplomate, adroit et sûr : comme Lionne, comme Louvois, comme

Seignelay, il avait fait dès l'adolescence Tapprentissage de son métier de ministre.

Tels furent les principaux diplomates de Louis XIV. Il y faudrait joindre Turenne et même Condé (dont la disgrâce fut très courte, contrairement à ce que Ton a cru longtemps) Mais le vrai directeur de la politique extérieure, ce fut le Roi lui-même : il connaissait le métier pour l'avoir appris de Mazarin et y travailler chaque jour avec cette régularité solaire qui faisait l'admiration de ses courtisans et fait encore la nôtre. Judicieuse et prudente au début, sa politique devint follement orgueilleuse quand il le devint lui-même.

Les secrétaires d'Etat de la Guerre turent d'abord Le - Tellier et son fils Louvois. Michel Le Tellier était un homme de robe, intelligent, joli garçon, insinuant, doux, — et si modeste ! Spanheim nous parle de son « éloignement naturel de tout ce qui ressentoit la fierté » : ce fut à peine, en effet, s'il augmenta son train quand il fut chancelier. « Dans le commerce de la vie, il ne jetoit jamais que des fleurs (c'étoit aussi tout ce qu'on pouvoit espérer de son amitié) », déclare Choisy. « Il excelloit en patelinage », assure rudement l'honnête Saint-Hilaire. « Il avoit un peu de penchant à la rancune », complète Gourville. Et Saint-Simon dit tout quand il nous le peint « délié, adroit, souple, rusé, modeste, toujours entre deux eaux, toujours à son but, plein d'esprit, de force et en même temps d'agrément, de douceur, de prévoyance », etc., etc. Au demeurant, le doux Le Tellier était un administrateur excellent. En 1661, à cinquantehuit ans, et secrétaire d'Etat depuis 1643, il avait déjà indi(jué les grandes lignes des réformes qui se réalisèrent plus tard. A partir de 1662, il obtint pour son fils Louvois 1 le droit de « signer » avec lui ; mais il continua de diriger les services jusqu'à 1677 environ, en sorte qu'il est injuste d'attribuer à Louvois tout le mérite des réformes : Le Tellier fit au moins autant que lui, et Louis XIV s'entendait non moins bien à l'intendance militaire qu'à la diplomatie.

En 1661, Louvois avait vingt-deux ans, un de moins que le Roi, et, depuis Tâge de quinze ans, la « survivance » de son père lui éLait assurée. De ce père il tenait une figure agréable, dont il augmentait l'effet sur les dames par le soin qu'il apportait à sa mise, mais dont on ne saurait toutefois assurer qu'elle lui valait autant de succès auprès des belles que sa place de ministre. Par ailleurs, le marquis de Louvois ne ressemblait guère au modeste M. LeTellier : aussi brusque, cassant, emporté et glorieux que son père l'était peu, grand, fort et sanguin, « d'un corps pesant et chargé de matière » (Spanheim), il « traitoit toute la terre haut la main, et sa férocité naturelle étoit toujours peinte sur son visage et effrayoit tous ceux qui avoient affaire à lui » (Saint-Hilaire) ; bref c'était « le plus grand commis et le plus grand brutal que l'on pût voir » (V. Siri). Sa faveur tenait d'abord à son mérite qui était non pareil dans les choses de la guerre; mais ensuite à ce qu'il avait su se poser en élève du Roi : Louis goûtait fort cet habile homme qui lui demandait des leçons et des conseils, et qu'il pensait former aux affaires; — enfin, à son adresse à encourager le penchant du Roi pour la guerre comme à en flatter les instincts de conquêtes : Louis XIV estimait que Louvois était par excellence le ministre de sa « gloire ». Et c'est à cause de cela que Louvois fut un homme néfaste : les mémoires du xvii* siècle l'accusent tous d'avoir fomenté les guerres et poussé à la persécution religieuse sans autre raison que de rester « l'homme nécessaire » et de balancer l'influence de Colbert ; et il faut bien croire que les mémoires ont raison.

Souvent, au xvii* siècle, on voyait pérorer dans les carrefours quelque gaillard au teint fleuri, bien vêtu, accompagné parfois de plusieurs soudards de bonne mine, escorté même de quelques jolies filles, qui faisait harmonieusement tinter une bourse d'écus à l'oreille des badauds, tandis qu'un de ses hommes brandissait sous leur nez pain blanc et volailles embrochées à une pique. C'était un bas-officier racolant des

hommes pour son capitaine. Les engagements se concluaient entre deux brocs au cabaret voisin, et tant pis pour la nouvelle recrue qui protestait une fois dégrisée : le racoleur n'était jamais en peine de trouver des témoins pour jurer de l'avoir vue boire à la santé du Roi.

Une fois les recrues enrôlées, il s'agissait de les vêtir. Au début du règne, seules les troupes de la Maison du Roi avaient l'uniforme, mais l'usage d'habiller les hommes « tout d'une parure » se répandit peu à peu dans le reste de l'armée : vers 1673, il sera presque universellement adopté.

En avril 1665, l'italien Locatelli assiste à une de ces î grandes parades militaires que Louis XIV aimait à offrir aux dames dans la plaine Saint-Denis. Les Suisses gigantesques, -• sous leurs bonnets de velours noir à panaches bleus, blancs | et rouges, défilent les premiers, au son du fifre et du tambour, la hallebarde sur l'épaule; et ils sont uniformément vêtus d'une ratine bleue et rouge, qu'agrémentent des passements ornés eux-mêmes de houppes en soie et argent. Passent après eux, surde hauts chevaux blancs ou pommelés, à housses zinzolin, les Grands Mousquetaires dont les casaques en drap bleu sont brodées sur le dos et la poitrine d'une croix d'argent entourée de rayons d'or, avec le chiffre du Roi. Puis viennent les Petits .Mousquetaires, sans tresse d'argent sur leur casaque, montés sur des chevaux noirs à housses bleues décorées d'un L. à couronne d'or. Enfin les soldats, en drap gris brun, ou bleu, ou rouge, une cravate de tafîetas noir brodé d'argent nouée autour du cou. Le jeune Roi cavalcade sur un grand coursier gris pommelé, dont la selle et la housse, couvertes d'or et de pierreries, sont de la nuance d'une « rose sèche vive », et les étriers de vermeil: plusieurs fois Sa Majesté changera de monture, et « tous ces chevaux, joyeux et fiers de porter le Roi, ne faisaient que courir et danser ». Deux larges rubans couleur de feu, comme l'immense panache qui décore son chapeau, retiennent la lon^^ue chevelure de Louis ; son collet de point de Venise flotte au'.our do son hausse-col doré ; son justaucorps de moire

bleu clair, tellement soutaché d'or et d'argent qu'on en distingue à peine la teinte, est déboutonné sur une simarre à la Polonaise, en brocard, que rehaussent de larges galons d'or garnis de brillants; deux gros diamants étincellent comme des étoiles à la pointe des deux lys d'or qui bouclent son ceinturon à l'antique; ses larges chausses à la Wallonne l'entourent comme une petite jupe; des jarretières couleur de feu et d'or retiennent ses bas qui sont de la même nuance tabac que ses souliers de veau d'Angleterre, et des boucles d'or et de diamants fixent à ses pieds des éperons d'émail violet. A la main il porte une badine « tordue comme deux serpents enlacés », faite d'un bois noir et flexible qu'on dit qui vient de la Chine : cadeau de Mazarin, de même que la petite épée qui pend au côté de Sa Majesté.. . Fait de la sorte, et beau comme le dieu Mars, certes le jeune guerrier qu'adore La Vallièrene ressemble guère au Roi noblement, mais sobrement vêtu d'un brun à peine rehaussé d'or, que Saint- Simon et la seconde génération du Grand Siècle connaîtront.

Sous Louis XIV, un fantassin touche 5 sols par jour, un cavalier 15, et un dragon reçoit il sols. Les appointements du capitaine ne sont que de 75 livres par mois. Mais il ne lui faut pas beaucoup d'habileté pour accroître considérablement son revenu. Au temps de Louis XIII, c'était presque une règleque les compagnies d'infanterie française, composées sur le papier d'une soixantaine d'hommes, et payées en conséquence, ne le fussent en réalité que de quinze ou vingt; les jours où le commissaire des guerres venait inspecter leurs troupes, les capitaines complétaient leurs effectifs par des passe-volmits : laquais, goujats, gueux de toutes sortes, embauchés pour quelques heures, habillés, équipés, et qui défilaient, mêlés dans les rangs aux soldats véritables. LeTellier et Louvois firent de leur mieux pour supprimer cette pratique : jamais ils n'y réussirent tout à fait.

Au-dessus des simples soldats, il y avait Vanspessade ou soldat de première classe, le coiyoral ou caporal, et le ser~ gent qu'on appelait maréchal des logis dans la cavalerie ;

ces bas-officiers ne pouvaient espérer, sauf dans des cas exceptionnels, devenir officiers. Ceux-ci étaient V enseigne ou sous-lieutenant (cornelte dans la cavalerie;, le lieutenant, le capitaine, le major, le lieutenant-colonel, le colonel. Au-dessus d'eux, les officiers généraux : brigadier, maréchal de camp, lieutenant général. Kniïnle^, mare'chaux de France . Sous Louis XIII, les généraux commandaient tour à tour, et nous avoiis dit Tinconvénient de cet usage. Ils cessèrent do « rouler » entre eux après l'ordonnance de 1675 qui établit « l'ordre du table-m », c'est-à-dire qu'elle décida que le plus ancien en grade aurait toujours le commandement sur ses égaux.

Tous les officiers, même généraux, n'étaient point nobles, il s'en faut de beaucoup : Catinat et Gassion étaient fils de magistrats, bien d'autres, roturiers, comme Saint-Hilaire ou Gangnières qui avait pour père un boucher de Jargeau. Le mérite de Louvois fut d'établir que désormais le grade serait tout, la noblesse rien : duc ou marquis, il fallut obéir à son supérieur, et l'on sait assez par Mme de Sévigné comment le fils de Le Tellier savait rappeler à leur devoir les officiers de Coui-.

M. de Louvois dit laiitre jour tout haut à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. — Monsieur, dit-il, je ne le savois pas. — Il faut le savoir, dit M. de Louvois ; l'avez-vous vue ? — Non, dit Nogaret. — Il faudroit l'avoir vue, Monsieur. — Monsieur, j'y donnerai l'ordre. — Il faudroit l'avoir donné. Il faut prendre parti. Monsieur, ou se déclarer courtisan, ou s'acquitter de son devoir quand on est officier ». (4 février 1689.)

Simple hobereau morvandiau, Sébastien Le Prestre de Vauban passa d'un seul coup du grade de capitaine à celui de brigadier, et devint maréchal de France. C'est que la nature l'avait doué d'un si merveilleux talent d'ingénieur militaire qu'il n'échoua jamais à aucun siège : «Ville défendue par Vauban, disait-on, ville imprenable ; ville investie par Vauban, ville prise » ; et c'était vrai. Le siège d'une place forte devint avec lui une opéi-ation dont les péripéties s'en-

chaînèrent logiquement et nécessairement « comme les cinq actes d'une tragédie ». Pour la défense, il inventa les forts à ras du sol, et remplaça par des fossés les hautes murailles d'autrefois, insuffisantes désormais contre les boulets ; ilcréa les chemins couverts, les bastions dessinés de manière que leur feu croisé prît toujours d'enfilade les fossés. Par son effort, la France s'entoura d'une ceinture de fortifications si solides qu'elles s'opposèrent à l'ennemi jusqu'à la Révolution, et si belles que les ruines en font encore l'honneur de nos villes. « G'étoit un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avoit fort l'air de guerre, mais en même temps un exté- \ieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce ». 11 ne l'était point, très ménager de la vie humaine, au contraire, et ennemi des « bombarderies » injustifiées. En 1707, à soixante-quatorze ans, ému par la souffrance populaire, l'honnête Vaubari publia un livre, intitulé la Dîme royale, où il s'indignait contre les traitants et demandait avec bon sens qu'on proportionnât effectivement les charges de chacun à son revenu. Les financiers ne lui pardonnèrent point cela : il fut disgracié.

Le grand point de la réforme de Le Tellier et Louvois, aidés par Vauban, fut l'organisation de l'artillerie et celle des services administratifs. Jusqu'en 1669, l'artillerie était une sorte d'entreprise commerciale : les officiers d'artillerie, qui n'étaient pas beaucoup plus militaires que les officiers de la Cour des Aides, par exemple, traitaient à forfait avec le Roi pour établir des batteries, et leurs hommes étaient de simples ouvriers ou des soldats empruntés aux autres corps. Louvois créa des troupes spéci.ales d'artillerie. Puis il organisa, à proximité des frontières, des magasins de vivres et de foui'rages : grâce à lui, la cavalerie put tenir la campagne avant même que l'herbe eût repoussé aux champs et les troupes subsister en pays ruiné ; avantages dont les maréchaux de Sa Majesté ne manquèrent pas de profiter avec art.

Car c'est alors que la guerre ressemble vraiment à une partie d'échecs. Sur le champ des opérations, repéré, déli-

LA SPLENDEUR li-zl

mité, les généraux commencent tous les ans la partie au printemps. Lorsque, après des manœuvres compliquées, un des adversaires a perdu ou gagné une ou plusieurs pièces — villes ou places fortes, — alors vient la grande bataille ; du sommet de quelque coteau, où lui apparaît tout le terrain du combat, tout l'échiquier, le maréchal fait avancer ou reculer habilement ses beaux régiments... Echec et mat, le perdant range son jeu : « on remet les pions dans leurs boîtes ou les régiments dans leurs quartiers d'hiver, et chacun va à ses petites affaires en attendant la partie ou la campagne suivante »...

Louis XIV, qui se proposait d'acquérir le renom d'un 1 grand monarque, ne concevait point pour cela d'autre moyen ] que les conquêtes et la guerre : or, l'adversaire traditionnel l du roi de France, c'était le roi d'Espagne. D'autre part, > Hugues de Lionne ne pouvait que se sentir porté à con- ' tinuer la politique de Mazarin, qui était aussi la sienne, et à réaliser les avantages que le mariage espagnol et le traité des Pyrénées avaient été apparemment conclus pour assurer quelque jour. C'est pourquoi il n'est pas absurde de croire, avec Mignet, que « la succession d'Espagne fut le pivot de toule la politique de Louis XIV ». Mais il ne l'est pas davan- } tage de croire tout le contraire, car la fameuse phrase de { Mignet n'est au juste qu'une hypothèse. On voit seulement, l en effet, dans la correspondance des ambassadeurs, des ministres et du Roi, que les projets et les entreprises diplomatiques du règne furent très divers, changèrent, naquirent des conjonctures, s'interrompirent ou se développèrent selon les événements. Que Louis XIV ait eu pour pensée directrice la succession d'Espagne, qu'il ait souhaité de réunir dans sa maison les deux plus illustres couronnes du monde et de reconstituer à son profit une puissance supérieure à celle

de Charles-Quint, il se peut, mais on n'en sait rien... Au XVII* siècle, en tout cas, un tel rêve n'aurait rien eu de chimérique : on considérait encore les peuples comme les propriétés et les héritages des monarques, et leurs destinées se décidaient entre les diplomates comme celles des fortunes privées se débattent entre des hommes d'affaires : pourquoi Louis XIV aurait-il renoncé à joindre à ses propres biens, qui étaient la France, les biens qui devaient revenir à sa femme, et qui étaient l'Espagne ? — Quels que soient I ses projets, on le voit dès son avènement s'y préparer longuement, parce qu'il est prudent et patient, en renforçant et en perfectionnant son armée. Cependant il essaye sa puissance en quelques petites affaires.

A cette époque, on admettait qu'un ambassadeur représentait la personne même de son maître : il s'en suivait que l'ordre de préséance des divers ambassadeurs dans les cérémonies officielles était très important, et que, d'autre part, leur âge ou leur qualité particulière n'avait rien à y voir. D'un ■. commun accord, l'envoyé de l'Empereur passait le premier, f mais l'envoyé de France prétendait à marcher le second, l à quoi l'envoyé d'Espagne ne prétendait pas moins. L'an 1661, à Londres, cette compétition tourna mal : lors de l'entrée solennelle de l'ambassadeur de Suède, le carrosse du baron de Watteville, représentant de Philippe IV, voulut prendre le pas sur celui du comle d'Estrades, représentant de Louis XIV ; ce fut une bataille avec morts et blessés ; mais les gens de l'ambassadeur de France, moins nombreux, durent céder. Aussitôt Louis XIV exigea des excuses de son beau -père : il les obtint, avec la révocation de Watteville et la promesse que les ambassadeurs d'Espagne renonceraient désormais dans toute l'Europe à « concourir » avec les siens. Peu aorès (1662), comme le roi d'Angleterre prétendait que les vaisseaux étrangers saluassent les premiers son pavillon sur les « mers d'Angleterre », Louis XIV écrivit une lettre très fière (un peu trop, même, pour le bon goût) ; et Charles II dut céder dans cette « affaire du pavillon ».

Enfin. la même année 1662 vit à Rome l'affaire de la garrle corse. Le Roi avait envoyé auprès du Saint-Siège le moins patient des hommes : le duc de Créqui, et il lui avait donné pour instructions secrètes de se montrer insupportable, à quoi Créqui réussit sur l'heure, car, si son premier entretien avec Sa Sainteté fut froid, le second déjà fut aigre et le troisième tout à fait orageux. L'impérieux Alexandre VII ni ses cardinaux n'étaient pas accoutumés à se voir traités de la sorte. Le 20 août 1662, une rixe s'éleva entre des gens de M. de Créqui et plusieurs soldats corses du Pape; secourus par leurs camarades, ceux-ci tirèrent sur le palais Farnèse et sur le carrosse de l'ambassadrice. A l'instant. Créqui sort des Etats du Saint-Siège, et le Roi confisque Avignon, puis rassemble une armée à grand bruit. Finalement le Saint-Père dut licencier sa garde corse, élever une pyramide expiatoire, et aussi accorder satisfaction aux ducs de Parme et deModène, protégés de Louis XIV, sur de certains territoires; enfin, en juillet 1664, le cardinal Chigi vint lire à Fontainebleau une déclaration d'excuses : « ce fut le premier légat de la Cour romaine qui fut jamais envoyé pour demander pardon », assure avec joie M. de Voltaire.

Cependant Louis XIV avait hâte d'essayer sa belle armée. En 1663, 120 000 Turcs ayant envahi la Hongrie, il offrit à rEmpereur 60 000 soldats, 30 000 comme roi de France et 30 000 comme membre de la Ligue du Rhin. Inquiet, le pauvre Léopold n'en osa accepter que 6 000, commandés par Coligny. Le l^'août 1664, les Turcs furent battus à Saint- Gothard par Montecuculli. Les troupes françaises avaient pris une belle part à la victoire : on raconte que, lorsqu'il vit nos gentilshommes sous leurs perruques blondes, leurs plumes, leurs rubans et leurs dentelles qui flottaient au vent, le grand vizir Kœprilii demanda quelles étaient ces jeunes fille? ; et que, de son côté, La Feuillade, devenu le chef des nôtres par la mort de Coligny, leur aurait tenu ce discours bref, mais éloquent : « Camarades, il y a trois cents lienes pour aller d'ici à Vaugirard et point d'autre chemin pour v

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aller que de passer sur le ventre de ces b -là. Marchons ! . . . » Ils marchèrent, et à leur première charpie Kœprilu se trouva fixé par la fuite de ses Turcs sur la valeur, sinon sur le sexe des jeunes personnes de M. de La Feuillade.

Dès 1662, Louis XIV avait fait remarquer à son beau-père que, la dot de Marie-Thérèse n'ayant pas été soldée dans les délais fixés, il convenait, en conséquence, d'annuler la renonciation de l'infante au trône. Aussi bien, déjà Hugues de Lionne travaillait à former un faisceau d'alliances contre ( l'Espagne. — Devenu beau-frère de Louis XIV par le mariage de sa sœur Henriette avec Philippe d'Orléans, le besoigneux - roi d'Angleterre obtient en 1662, par les soins du Roi, l'infante du Portugal et sa belle dot (Tanger et Bombay) , et nous revend pour 5 millions Dunkerque et Mardick (bonne affaire). — En Allemagne, l'Empereur, inquiet du péril turc et combattu à la Diète même par les clients de Louis XIV, se verrait bien empêché de secourir l'Espagne. — En 1663, on traite avec le Danemark. — La Suède paraît toujours enchaînée parl'ar- \ gentfrançais. — Enfin, aveclesProvinces-Uniesmême, Lionne ! signe un traité d'alliance en 1662. Mais ce traité-là ne saurait être qu'illusoire ; car, d'une part, la Hollande ne veut point de la grande France pour voisine immédiate, et, d'autre part, le f Roi n'entend nullement renoncer aux prétentions de Marie- ; Thérèse sur les Pays-Bas espagnols. Ces prétentions, il les t fonde ingénieusement sur une coutume de quelques provinces i flamandes, que l'on appelle la loi de dévolution, et suivant laquelle les enfants, après la mort de leur père ou de leur mère, deviennent nu propriétaires de la fortune de ceux-ci, tandis que l'époux survivant n'en garde que l'usufruit. Selon la thèse de Louis XIV, Mai^e-Thérèse est donc devenue propriétaire, depuis le décès de sa mère, des territoires de la monarchie espagnole où la loi de dévolution est en usage, c'est-à-dire les Pays-Bas, et ces territoires devront lui revenir quand Philippe IV, qui en a seulement l'usufruit, sera mort... Les Hollandais n'admettent pas cette thèse le moins du monde ; elle ne tardera guère à faire naître un conflit.

En 1665, un événement imprévu vint déranger les manœuvres diplomatiques de Louis XIV : notre amie l'Angleterre attaqua notre alliée la Hollande, et la Hollande somma le Roi de tenir le traité de iG62... L'embarras du Roi fut grand, mais il ne songea pas à éluder ses engagements envers la République, dont la neutralité, sur laquelle il comptait, lui semblait nécessaire à la réussite de ses projets aux Pays- Bas. Comme le traité lui laissait un délai de quatre mois pour intervenir, il essaya d'abord de faire accepter sa médiation aux deux puissances. Mais ayant échoué, et comme Philippe IV venait de mourir sans laisser d'autre héritier qu'un enfant de son second lit (17 septembre l66o), il ne songea plus qu'à se débarrasser au plus vite de cette guerre pour avoir les mains libres contre l'Espagne. Sur terre, ses troupes marchèrent donc contre l'évèque-brigand de Munster, Bernard de Galen, qui prenait à revers les Hollandais. Sur mer, sa flotte cingla vers celle de Ruvter, sans pouvoir la joindre, il est vrai, par suite de l'insuffisance des vaisseaux français à cette époque. Et aussitôt qu'il vit que ses alliés les Hollandais commençaient de prendre l'avantage sur leurs adversaires, Louis envahit les Pays-Bas espagnols avec 50 OUO hommes etTurenne, pour y occuper ce qui revenait à Marie-Thérèse en vertu du fameux droit de dévolution (mai 1667).

Le gouvernem', Gastel Rodrigo, n'avait que très peu de soldats; car la guerre contre le Portugal retenait en Espagne les meilleures troupes de Sa Majesté Catholique. Louis XIV fit donc une véritable moisson de places fortes : en deux mois et demi de campagne, par une simple marche militaire, il s'empara de la Flandre; après quoi il revint triompher en Franco, tandis que l'armée prenait ses quartiers d'hiver.

L'émotion de l'Europe fut grande à la nouvelle de cette foudroyante conquête. La Hollande s'atîola, mais sa lutte contre l'Angleterre n'était pas encore terminée... Enfin elle réussit à signer la paix à Breda sous les ausj)ices de Louis XIV , (juillet 1667) : six mois plus tai-d. les Provinces-Unies for-1

maient avec leur plus léceute ennemie, l'Angleterre, et avec la Suède une ligue contre la France.

Mais Louis XiV avait eu le temps de combiner un nouveau coup de main. A la tîn de janvier 1668, 15 00U hommes, amenés de divers côtés, se rassembleni ponctuellement en Bourgogne, gouvernement du grand Condé. Le 3 lévrier, M. le Prince envahit à leur tête la Franche-Comté. Le 7, Louis XIV arrive à l'armée à t'ranc-étrier : il a couru 2o0 kilomètres à cheval. Douze jours plus tard, quand il repartit pour Saint-Germain, la conquête de la Comté était taite ; elle avait demandé moins de trois semaines, le quart de ce qu'il avait fallu pour celle de la Flandre. Les Espagnols écrivirent que « le roi de France aurait pu se contenter d'envoyer ses laquais pour prendre possession de la Comté ».

Louis XIV aurait volontiers continué la guerre et poursuivi ses succès. Mais les Suisses, peu rassurés sur leurs nouveaux voisins, s'agitaient ; le Portugal s'accordait avec l'Espagne; enfin le Roi venait d'apprendre la Triple-Alliance anglo-suédo-hoUandaise. Il s'en trouva « piqué au vif » : sa conduite avait été fort correcte envers les Provinces-Unies, et il crovait qu'en retour elles le laisseraient faire tranquillement ses affaires. Poussé par Colbert, il résolut dès lors de les châtier. Mais, toujours prudent, et jugeant qu'il n'avait pas encore assez de troupes ni d'alliés pour s'engager dans cette entreprise, il signa à Aix-la-Chapelle un traité d'une modération qui étonna (2 mai 1668) : l'Espagne en effet y recouvrait la Franche-Comté et n'y perdait que les places de Flandre.

Colbert, plus que personne, causa la guerre de Hollande. Certes, le Roi avait beaucoup de raisons d'en vouloir aux Provinces-Unies. D'abord, celle que nous venons de dire : les Hollandais s'étaient opposés à ses progrès par la Triple- Alliance. Ensuite, leurs gazettes ne cessaient de tourner en

ridicule ie Roi-So!eil : à l'occasion des négociations de 1668, ils avaient fait frapper des médailles comme celle-ci où Ton voyait cinq cavaliers au-dessous d'un soleil avec cette légende : Stetit sol in rnedio cœlV , et comme cette autre où la Hollande se vantait d'avoir « affermi les lois, épuré la religion, secouru, défendu, réconcilié les rois », etc. — ce qui était trop Mais, de son côté, Colbort ne pouvait admettre que les Provinces- Unies répondissent à son taiif protectionniste de 1667 par des tarifs plus élevés et une sorte de « boycottage » de nos produits. Et cette désirable, cette grasse et insolente petite Hollande le tentait. Il poussa donc le Roi à la guerre.

Le gouvernement des sept Provinces-Unies était aussi républicain et décentralisé que celui de la France était monarchique et centralisé. A vrai dire, les Provinces, qui différaient entre elles par la langue, les mœurs, la race, à moitié allemandes, à moitié françaises, manquaient d'unité : c'était la persécution de Philippe II et la guerre contre l'Espagne qui avaient fait d'elles une patrie. Chacune d'elles et, dans chacune d'elles, chaque ville formait un petit Etat presque autonome, gouverné par une assemblée et, pour qu'une décision d'ordre général et intéressant la fédération fût adoptée, il fallait que les Etats généraux, composés des délégués des sept provinces, l'eussent votée à l'unanimité. Néanmoins, l'une des provinces, la Hollande, l'emporte de beaucoup sur les autres par la richesse et l'influence : si c'est la Zélande qui nomme les ambassadeurs que l'on envoie en Angleterre, c'est elle seule qui désigne les ambassadeurs pour la France, la Suède et l'Allemagne (et voilà pourquoi, chez nous, on appelle généralement Hollande l'ensemble des Provinces-Unies) ; de même les Etats généraux, qui se réunissent dans un de ses villages, La Hâve, suivent assez ordinaireinent ses avis et, par suite, son (jrand-pensionnaire, sorte d'administrateur politique, de ministre qu'elle nomme tous les cinq ans, devient le premier ministre des Provinces-

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