‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 11 sur 36 · UN DUEL D'UN NOUVEAU GENRE · texte numérisé non relu

UN DUEL D'UN NOUVEAU GENRE

Tandis que M. de Montcalm échangeait quelques paroles avec l'un des officiers qui l’accompagnaient dans sa visite à traversle camp, les deux gentilshommes français pénétraient sous sa tente dont l’austère simplicité les frappa vivement.

Un petit Jit de camp, un coffre contenant quelques effets, une table sur laquelle un soldat venait de déposer un modeste souper servi dans une assiette en terre, quelques escabeaux faits de racines d'érable, curieusement sculptés et qui avaient sans doute été

offerts au général français par ses amis les Indiens, composaient tout le mobilier.

Autour du poteau qui soutenait la tente, plusieurs tablettes avaient été placées et sur ces tablettes reposaient quelques livres.

L'un de ces livres gisait ouvert sur la table. Saint- Preux s’approcha et vit, non sans surprise, que le général occupait ses loisirs à lire Plutarque dans le texte grec.

A ce moment, le marquis de Montcalm entra.

— Je vous demande la permission de souper, messieurs, dit-il en venant s'asseoir en face de la table. En campagne, voyez-vous, il faut s’habituer à manger et à dormir lorsqu'on a un instant devant soi, car l'ennemi se fait toujours un malin plaisir de vous déranger dans ces importantes occupations. Voyons, asseyez-vous près de moi. Vous avez, m’avezvous dit, à me remettre une lettre de M. de Belle- Isle.

— La voici, mon général, dit Saint-Preux en tirant de sa poche une large enveloppe qu'il tendit à M. de Montcalm.

Le général fit sauter l'enveloppe, étendit la lettre devant lui et, tout en soupant rapidement, la lut pardessus son assiette.

Cette lettre était ainsi conçue :

« J'ai reçu, monsieur, votre dépêche du 20 janvier dernier et je répondrai prochainement aux divers

LE GRAND VAINCU Es) points qu'elle traite. Ainsi que je vous l'ai déjà fait connaitre, le roi désire conserver à tout prix un pied dans l'Amérique septentrionale. Il compte sur votre zèle, votre courage et votre opiniätreté dont vous lui avez déjà donné de si belles preuves, et il espère que vous saurez Communiquer les mêmes sentiments aux officiers principaux et aux troupes qui sont sous os ordres.

« Je regrette de ne pouvoir vous envoyer tous les secours que vous me demandez. L'état des finances du roi ne lui permet pas de faire de nouveaux sacrifices. D'ailleurs la mer est aux Anglais et les troupes que je vous enverrais risqueraient d’être détruites avant d'aborder au Canada. J'espère pourtant vous adresser le mois prochain quelques hommes et quelques vivres. Le capitaine Canon, fameux corsaire de Dunkerque, m'a affirmé qu’il saurait les conduire à travers les croiseurs anglais.

« J'arrive à l’objet principal de ma lettre. Elle vous sera remise par mon neveu Gaston de Saint- Preux, auquel je viens d'accorder un brevet d’officier. Étant de garde au château de Versailles, il a été provoqué par une sorte d’étourdi venu du fond de sa province pour voir le roi et qui voulait passer à toute force, malgé la consigne. Ils ont croisé l'épée, je les ai fait enfermer à la Bastille ; mais l’air de la prison, loin de les calmer, n’a fait qu’exaspérer leur animosité, J'ai ordonné à mon neveu de partir pour votre

armée. Aussitôt, son adversaire a déclaré qu'il voulait le suivre, et que, puisque je les empêchais de se battre en France, ils sauraient bien se retrouver au Canada.

« J'espère que la traversée aura fait réfléchir ces jeunes fous et qu'ils auront renoncé à leur projet. S'il en était autrement, je compte sur vous pour arranger cette affaire. Peut-être trouverez-vous en eux l’étoffe de deux bons officiers. Saint-Preux est réfléchi, calme, opiniâtre. Quant à l’autre, qui se nomme, je crois, Jean d’Arramonde, c’est un cerveau quelque peu échauffé par votre beau soleil de la Gascogne. Vous pourrez lui confier une expédition aventureuse, et s’il met autant d’entrain à forcer les lignes anglaises que la grille du château de Sa Majesté, vous n'aurez, je crois, qu’à vous louer de ses services.

« Je vous souhaite, monsieur, une parfaite santé ; je ne suis point en peine du reste. Soyez assuré aussi de tous les sentiments que j'ai pour vous et du désir que j'ai d’être à portée de vous en donner des marques.

« ManÉcHAL DE BELLE-ISLE. »

Le marquis de Montcalm, qui avait lu le commencement de la lettre avec une sérieuse attention, ne put, arrivé aux dernières lignes, réprimer un sourire d’étonnement.

Il regarda tour à tour Saint-Preux et d’Arramonde sans parler, puis il plaça son menton dans la paume de sa main et réfléchit encore quelques secondes.

Pendant ce temps, le gentilhomme béarnais semblait avoir peine à contenir son impatience. Il s’agitait sur son siége, suivait du regard tous les mouvements du général français et trouvait qu’il tardait bien à se décider.

— D'Arramonde, d’Arramonde, murmura enfin M. de Montcalm en relevant la tête... Mais il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu...

— C'est celui d'une famille du Béarn, mon général, d'une famille de bons gentilshommes, j'ose le dire, d'une famille qui...

— Attendez donc! interrompit le marquis de Montcalm.. Mais, en effet, je me rappelle parfaitement qu'étant enfant — j'avais peut-être douze ans — je vis un jour dans notre château de Candiac un grand vieillard qui se nommait Ie marquis d’Arramonde et pour lequel mon père avait une profonde estime. Ce bon vieillard, dont il me semble encore voir la longue moustache grise et la figure martiale, s'’amusait à me faire chevaucher sur sa grande épée... Je me souviens encore qu'il avait vivement frappé mon imagination d'enfant en me montrant, à souper, une coupe en argent dont il faisait usage et où, prétendait-il, son grand-père avait fait boire au roi Henri son premier verre de bordeaux.

— De jurançon, monsieur le marquis, c'était du jurançon ! s'écria Jean d’Arramonde qui, à ces mots, avait tressailli comme un bon cheval de guerre qui en'end le son de la trompette... Ah! mon général, poursuivit-il, vous venez de rappeler le plus beau souvenir de notre famille ! C’est à la suite de ce fait mémorable que mon trisaïeul, Pierre d'Arramonde, a été autorisé par le roi à ajouter à ses armes cette devise : Ex fortibus fortes !

— Ainsi, messieurs, reprit M. de Montcalm en jetant les yeux sur la lettre du maréchal de Belle- Isle, vous avez fait quinze cents lieues pour venir vous battre au Canada ?.…

— Oui, mon général, fit d'Arramonde en relevant la tête d’un air triomphant, et je vous supplie de vouloir bien nous désigner de quelle façon nous devons vider cette querelle. Ne pourrions-nous pas nous battre immédiatement, à l'épée ?.. J'ai remarqut près d'ici une petite clairière où l’on serait à mer veille... Vous commanderiez à une vingtaine de vos soldats de tenir des torches autour de nous...

— Cela serait, en effet, du dernier galant, répliqua M. de Montcalm dont la physionomie fine ‘et expressive s’anima d'un sourire un peu ironique. Cela rappellerait le temps où l’on se battait à Paris à clarté des réverbères... Mais, voyez-vous, mes soldats ont eu aujourd'hui une rude journée, et je ne les

réveillerai certainement pas pour leur faire porter des lanternes…

— Eh bien ! demain matin, aux premières lueurs du jour...

Le marquis de Montcalm prit une feuille de papier qu'il couvrit de quelques lignes rapides, puis, la tendant à d’Arramonde :

— Monsieur, lui dit-il, je désire vous donner un témoignage d'estime en souvenir de l'amitié qui unissait votre grand-père à mon père vénéré. En vertu des pouvoirs que le roi m'a conférés, je vous nomme officier dans un régiment de volontaires canadiens que je viens de former.

— Monsieur le marquis ! s’écria Jean d’Arramonde stupéfait.

— Ne me remerciez pas. attendez. Je vous préviens, en outre, que j'interdis absolument le duel entre les officiers de mon armée.

— Mon général!l.. protesta de nouveau d’Arramonde.

— Et comme M. de Saint-Preux et vous êtes maintenant égaux, si vous mettez l'épée à la main l’un contre l’autre, je vous fais enfermer dans un fort jusqu’à la fin de la campagne.

— Mon général, je ne puis accepter !... exclama d'Arramonde qui, fort animé, prit sa commission d'officier entre le pouce et l'index comme s’il allait la déchirer.

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