‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · C LE GRAND VAINCU · texte numérisé non relu

C LE GRAND VAINCU

— Monsieur, poursuivit imperturbablement] les marquis de Montcalm qui, malgré l'air sévère qu'il essayait de prendre, avait grand'peine à tenir son sérieux devant la figure décontenancée du gentilhomme béarnais, monsieur, donnez votre démission, déchirez votre brevet si cela vous plait. Mais alors vous redevenez simple gentilhomme et, comme je ne souffre pas la présence de civils à mon camp, je vous prie aussitôt de retourner à Québec et je vous préviens, en outre, que si vous provoquez M. de Saint- Preux je vous fais condamner par le conseil de guerre comme ayant insulté un officier de Sa Majesté, nos lois sont très-sévères sur ce point.

— Eh bien ! monsieur, retournons en France, alors! s’écria d'Arramonde en s’adressant à Saint- Preux d’un air désespéré.

— Ceux qui excitent un officier à déserter sont punis de cinq ans de fers, observa froidement le marquis de Montcalm.

— Mais, mon général, il faut que je revienne à Versailles, que je me présente au roi, que je parte ensuite pour l’armée d'Allemagne où l’on m'attend! Je suis touché de la marque d'estime que vous voulez bien me donner, — et en disant ces mots il grinçait presque des dents, — mais enfin je ne puis servir au Canada!

— Et vous vous imaginez que moi, général fran-

cais, j'aurai dans mon camp le descendant de

Pierre d’Arramonde, le petit-fils d'un des meilleurs amis de mon père, un jeune homme brave, intelligent, plein de fougue, d’ardeur, et que je le laisserai échapper, alors que chez nous les bons officiers sont si rares? Non, non, mon cher monsieur, vous resterez parmi nous. Vous êtes mon prisonnier, vous ne me quitterez pas !.….

M. de Montcalm, qui connaissait bien ses compatriotes, avait touché juste en s’adressant à la vanité du gentilhomme gascon.

Ébloui par des éloges qui caressaient si agréablement son amour-propre, Jean d’Arramonde ne fit plus que de faibles objections, puis finit par mettre son brevet d’'officier dans la poche de son ;habit avec un soupir de résignation.

Mais alors Saint-Preux intervint :

— Mon général, dit-il, mon adversaire et moi avons juré à M. de Belle-Isle de respecter la décision que vous prendriez à notre égard. Permettez-moi de vous faire observer toutefois que nous sommes venus en ce pays pour terminer une affaire d'honneur et avec ‘assurance formelle du maréchal que nous pourrions nous y battre librement.

— Messieurs, dit le marquis de Montcalm avec animation, il me semble en vérité, que je rêve !.…. Peut-être le long séjour que je viens de faire parmi les sauvages ne me permet-il plus de bien jugerice que vous appelez « honneur » là-bas, en France,

mais ce que je puis vous déclarer, c’est que vous ne vous battrez pas.

« Si encore il y avait entre vous une haine mortelle causée par quelque grave offense..…... Mais non, vous avez eu une discussion un peu vive, discussion où tous les torts me semblent être de votre côté, monsieur d'Arramonde ; vous vous êtes provoqués et vous avez cru que l'honneur exigeait une réparation par les armes... Et voilà pourquoi vous êtes ici ! Vous êtes venus trouver Montcalm, moins pour lui offrir votre épée, votre dévouement, que pour lui demander de vous aider à terminer votre misérable querelle !

« En vérité, messieurs, vous auriez mieux fait de rester en France, ou, si vous teniez tant à vous couper la gorge, il fallait aller en Italie ou en Allemagne. Ici on ne se bat que contre les ennemis du roi. Nous avons devant nous soixante mille Anglais et nous sommes six mille. Vous verrez dans mon camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de seize. On ne songe ici qu'à défendre la colonie ou à mourir. Et c’est ce moment que vous choisissez pour venir me faire perdre une heure de mon temps en me racontant que M. d’Arramonde el M. de Saint-Preux veulent recommencer les ridicules traditions des duels de la Régence !.. nous ne sommes pas en France, ni à la cour du roi, messieurs. Vous avez maintenant l'honneur d’appartenir

à une armée où, comme je viens de vous le dire, la vie de chaque homme en vaut dix. Vous avez devant vous un général en qui, si vous faites bien votre devoir, vous trouverez toujours un ami, je pourrais presque dire un père, — car mon armée est assez petite pour n'être qu’une grande famille, — mais qui se montrera inexorable si vous manquez à ses ordres. — Et maintenant, donnez-vous la main !... »

Ils hésitèrent un moment, puis restèrent immobiles. Ils avaient tous deux trop d’amour-propre pour consentir à la réconciliation que leur demandait le marquis de Montcalm.

Si d’Arramonde avait tendu la main à Saint-Preux, ce dernier n’eût probablement pas hésité à l’accepter et à oublier les paroles blessantes dont le gentilaomme béarnais l'avait publiquement outragé.

Mais nous savons que jamais un d’Arramonde ne donna la main à un adversaire avant le combat,

Et leur digne descendant tenait bon!

Le marquis de Montcalm fixa sur eux ses yeux vifs et perçants.

— Vous ne voulez pas vous réconcilier ? dit-il après un instant de silence. Eh bien ! je consens au duel.

— Ah! mon général, s’écria d'Arramonde, vous me rendez la vie !

— Un instant... Vous acceptez d'avance les conditions que je vais vous fixer ?

— Nous les acceptons ! dirent ensemble les deux jeunes gens.

— Vous le jurez?

— Nous le jurons!

— Eh bien! écoutez-moi... Demain matin, dès l'aube, je vous confierai à chacun une mission difficile où vous aurez bien mieux l’occasion de montrer votre courage que dans un duel ordinaire, car vous aurez devant vous dix adversaires au lieu d’un... Peutêtre trouverez-vous l’un ou l’autre une mort glorieuse dans l’accomplissement de cette mission. En ce cas, celui qui reviendra sain et sauf sera considéré comme le vainqueur du duel. Si tous deux vous revenez vivants, la victoire sera à celui qui aura fait le plus de mal aux Anglais.

« Et maintenant, messieurs, dit Montcalm en se levant et sans laisser aux deux jeunes gens le loisir de discuter cette étrange décision, je vous ai dit que j'ai à m'occuper ici d’un détail immense... tout mon temps appartient à l’armée, et si je vous ai retenus si longtemps, c’est que je voulais témoigner quelques égards au petit-fils de l’ancien ami de ma famille et au parent de mon excellent ministre. Demain, au lever du jour, vous recevrez mes ordres par M. de Bourlamaque, qui vous dira en outre, en quelques mots, comment vous devrez vous conduire envers les sauvages et les Canadiens pour vous concilier ieur confiance et leur amitié. Tàchez de bien

dormir cette nuit, car, à partir de demain, vous serez obligés de demander au sommeil un crédit sans doute fort long... Au revoir, messieurs, je vous souhaite bonne chance!

— En vérité, pensa d’Arramonde en mettant le pied hors de la tente du général, il n’y a pas moyen de lui répondre, à ce diable d'homme! Il fait de vous tout ce qu’il veut. Me voici officier de Canadiens, forcé d'entrer en campagne dès demain matin avec une escorte de Peaux-Rouges qui m'apprendront sans doute à scalper.. car M. de Montcalm va évidemment nous demander au retour le nombre de chevelures que nous aurons prises à l'ennemi... Quand verrai-je le roi, maintenant ? Bah ! à la grâce de Dieu ! Après tout, l'honneur est sauf, et c’est tout ce qu'un d’Arramonde peut exiger.

Comme on le voit, un des côtés charmants du caractère du gentilhomme béarnais, c'était la facilité avec laquelle il acceptait les diverses situations où le

jetait la fortune, une fois que, son opiniâtreté natu- | relle étant vaincue, il reconnaissait qu'il ne lui servirait à rien de récriminer ni de se plaindre.

Le duel ordonné par M. de Montcalm était assez singulier, mais on n’était pas en France, et ce genre de combat était peut-être conforme aux mœurs de l'Amérique !

Et puis, quelles aventures étonnantes allaient peutêtre lui advenir et quels beaux récits il pourrait en

faire là-bas, au Béarn, alors que la grande distance lui permettrait d'y ajouter quelques-uns de ces traits pittoresques sans lesquels une narration gasconne serait dépourvue de charme et d'intérêt!

Cela ne valait-il pas mieux que d'aller servir, comme tout le monde, dans l’armée d'Allemagne? D'autant plus qu'elle était toujours battue, cette pauvre armée d'Allemagne, tandis que M. de Montcalm avait été sans cesse victorieux. Ne devait-on pas avoir plus de gloire et de profit à servir sous les ordres d’un si excellent général ?

Ce n’était pas avec cette philosophique résignation, mais avec un véritable enthousiasme, — contenu, il est vrai, dans les limites de sa nature froide et peu expansive, — que Saint-Preux avait accepté la décision de M. de Montcalm.

Il allait trouver dans ce duel original un stimulant pour son ambition et en même temps, peut-être, l’occasion de se couvrir d’une gloire qu'il ne devrait qu’à lui-même, car M. de Montcalm allait sans doute lui confier le commandement d’une petite expédition dont il aurait seul la responsabilité en cas d’échec, et l'honneur en cas de victoire.

Ni l’un ni l’autre, il faut le dire, ne pensa à la fàcheuse hypothèse prévue par M. de Montcalm : le cas où l’un des deux laisserait sa vie dans la lutte.

Aucun songe sinistre ne troubla leur sommeil calme et profond. Saint-Preux rêva qu’il enfonçait à

lui seul un carré anglais et l’exterminait tout entier de sa main, et d'Arramonde vit en songe tous les arbres du parc paternel ornés de chevelures levées sur l'ennemi, au milieu de ces trophées se détachait triomphalement, sur le sommet d’un gros hêtre, — qu'elle inondait de ses boucles ruisselantes,--l'énorme perruque Louis XIV de messire Paterne.

Page 1