LE SECRET DE DAVID KERULAZ
Dès que Saint-Preux et d’Arramonde furent sortis de la tente du général, ce dernier déplia vivement une carte annotée tout entière de sa main, approcha le flambeau et suivit attentivement du regard et du doigt les lignes tracées sur le parchemin.
Au bout de quelques instants, il appela un des soldats qui montaient la garde devant sa tente et lui ordonna d’aller chercher David Kerulaz.
Le chasseur de bisons attendait à quelques pas de là que M. de Montcalm voulût bien lui accorder l’entretien qu’il lui avait promis. Il se présenta donc immédiatement devant le général.
— Mon brave David, dit M. de Montcalm, tu devras te tenir prêt à partir demain au lever du jour avec M. de Saint-Preux. Les Anglais se sont avancés du
côté du fort Sainte-Anne et il faut leur faire sentir que nous sommes là. M. de Saint-Preux se mettra en route à la tête d'une compagnie du Royal-Roussillon, avec ordre de reprendre le fort siles Anglais s’en sont rendus maîtres ou de le secourir s'ils ne font que l’attaquer. Je compte sur toi pour guider la petite expédition par le chemin le plus direct et pour aider au besoin M. de Saint-Preux de tes conseils.
— Je serai prêt à partir dès l'aube, monsieur le marquis, répondit le chasseur de bisons.
Mais en même temps il poussa un soupir et son visage prit une expression triste et inquiète qui n’échappa point à l'œil perçant de M. de Montcalm.
— Voyons, mon pauvre David, dit-il avec bonté, tu as quelque chose sur le cœur, n’est-ce pas?
Le ‘chasseur de bisons fit un signe affirmatif.
— Tu m'as demandé un instant d'entretien. Estil en mon pouvoir de faire quelque chose pour toi?
— Oui, monsieur le marquis, dit David avec effort.
— Eh bien! parle, explique-toi. Tu sais que j'ai contracté une dette envers toi, David; je n'ai pas oublié la façon dont tu as conduit nos Canadiens l’an dernier à la bataille de Carillon, ni les trente officiers anglais tombés sous les coups de ta carabine.
— Monsieur le marquis, dit David le Chasseur, je viens vous demander justice.
— Aurais-tu à te plaindre d’un de mes officiers? interrogea vivement Montcalm.
— Non, mon général, il ne s’agit pas d’un des officiers de votre armée.
— De qui s'agit-il donc ?
David hésita un instant et tourmenta son bonnet de castor entre ses robustes mains.
— Mon général, dit-il enfin, vous savez que je devais me marier à Québec.
— Oui... ch bien ?
— Comment cette idée a-t-elle pu venir à un sauvage tel que moi, habitué à la vie des bois et des prairies ?.. Je l'ignore, et celui qui, il ya quelques mois, aurait dit que je renoncerais à la chasse aux bisons, aux martres et aux castors pour m'enfermer
ntre les murs d’une maison m'aurait certes bien urpris !
I fit une pause, puis continua d’un ton plus bas :
— Je l'ai rencontrée par hasard un jour que j'étais
Ilé au marché de Québec échanger mes peaux de astor contre de la poudre. Jusqu’alors, je crois que e n'avais jamais regardé un visage de femme... nfin, que vous dirai-je, monsieur le marquis ?.… — Eh ! mon pauvre ami, dit Montcalm en souriant, e rougis pas comme cela... Nous avons tous passé ar là, et vraiment, si cette jeune fille est digne de toi, ene puis que te féliciter de la décision que tu as rise. Elle se nomme ?
— Marthe Dervieux.
— Son père ?
— Un fermier des environs de Sillery, près de Québec.
— Bien. mais je ne vois pas quel obstacle...
— J'ai un frère, monsieur le marquis.
— Après ?
— Ce frère n’a jamais eu de goût pour la vie d’aventures que je menais. Mon pauvre Pierre est aussi frèle que je suis fort et vigoureux. J'ai essayé au commencement de l'emmener avec moi dans la prairie. Mais il n’a pu s’habituer à cette dure existence de chasseur. Il a reçu de l'instruction et sai mieux tenir une plume qu’un fusil. Il est entré dans les bureaux de l’intendant général.
— Ensuite ?
— Ily a dix jours, en arrivant chez le père Der: vieux, je vis sa figure bouleversée. Marthe avait les yeux rouges. Assurément il était arrivé quelqu malheur. Je restai un instant interdit, sans parler, les regardant tous deux.
« — Vous ne savez donc rien? me demanda | vieux fermier en relevant sur moi son regard fix et sévère.
« — Rien, répliquai-je; que voulez-vous dire ?
«— Votre frère...
« — Eh bien?
« — Il était à l’armée du lac Champlain avt M. Varin l’intendant?
« — Oui.
« — Il est revenu ce matin.
«— En vérité ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Seraitl malade? dis-je avec anxiété, car l'expression du isage et de la voix du père Dervieux me remuait profondément.
«— Non, il n’est pas malade, il est... Vous savez que je connais le gardien de la prison de Québec ?
« — En effet, François Taboureau.
«— Eh bien ! c’est lui qui a reçu votre frère ce matin.
« — Mon frère en prison! m'écriai-je en devenant pâle comme la mort; mais c’est impossible ! Qu'a-t-il fait, le malheureux ? De quoi l’accuse-t-on ?
« — D'un vol, » dit rudement le fermier.
« Et comme je restais anéanti sur le siége où je venais de me laisser tomber, Marthe, ma chère Marthe, s’approcha de moi, me prit la main et me dit de sa voix douce :
«— Ne vous désolez pas, David; cette accusation n'est peut-être pas fondée. Il paraît que M. Varin, lintendant, a trouvé une erreur dans les écritures de votre frère, mais cette erreur n'était peut-être qu'involontaire. Espérez que tout s’arrangera.
« — En attendant, reprit le père Dervieux en redressant sa haute taille, tant que votre frère sera en prison, David, tant que son innocence n’aura pas été démontrée, vous comprenez, n'est-ce pas, que vous ne pouvez épouser Marthe ?... »
«Je me retirai sans dire un mot. Il me semblait que ma tête Ctait vide ; il m'était impossible de rassembler deux idées. C’est à peine si j'entendis la douce voix de ma fiancée qui me répétait :
« — Avez confiance, David, confiance et courage ! »
« Depuis quinze ans que je fais le métier de chasseur, je me suis trouvé souvent dans des situations bien terribles. J'ai vu la mort de près plus de vingt fois. J'ai été attaché par les Sioux au poteau de torture... Mais je vous jure, monsieur le marquis, que jamais je n'ai souffert comme à cette heure affreuse. Vous savez que je ne manque ni de courage ni d’audace. Eh bien! je me sentais anéanti comme si j'avais reçu sur la tête un coup de massue. — Mon frère un voleur ! Le fils de Vincent Kerulaz en prison! I y avait de quoi devenir fou. Et ma pauvre Marthe que j'aimais tant !... qui, la veille encore, brodait son bonnet de mariage! Et cette vie de calme, de repos, de bonheur que j'avais rêvée! Tout cela perdu, perdu pour moi !!
« Au bout d'une heure, je revins à moi. — Ce n'est pas le moment de pleurer comme une femme, me dis-je, il faut agir. Je courus à la prison de Québec. Le gardien, qui m'avait vu deux ou trois fois chez le père Dervieux, son ami, ne fit pas de difficulté pour m'introduire dans cet horrible endroit. Ce que j’éprouvai, moi habitué à la libre vie des prairies et des déserts immenses, en voyant ces grands murs, ces ver-
rous, ces grillages, je ne vous le dirai pas. Il me semblait que j'étouffais là-dedans. Sans dire un mot, le gardien me conduisit devant une petite porte cadenassée et couverte de barreaux de fer. Il fit jouer les verrous et mit une grosse clef dans la serrure. Je ne vis d’abord rien dans la cellule où j'étais entré ; il y faisait tout noir. Mais j’entendis un cri douloureux qui me déchira l’âme et, en même temps, deux bras me serrèrent convulsivement le cou.
« — David ! David ! criait mon pauvre frère en se pressant contre moi, je suis innocent! »
« Je regardai autour de moi, éperdu, terrifié.. Des murs noirs etluisants d'humidité, un peu de paille et, tout en haut, une lucarne grillée à travers laquelle arrivait un faible rayon de lumière. Mon Dieu ! est-il possible que les hommes infligent à leurs pareils de semblables supplices ? Vrai, monsieur le marquis, j'aime mieux le poteau de torture des Indiens.
« — David, je suis innocent! » répétait mon pauvre Pierre qui semblait chercher dans mes bras un refuge, une défense. Je l’écartaiet, lui prenant les deux mains:
« — Écoute, lui dis-je, notre père était un honnète homme qui se serait fait tuer plutôt que de dérober un écu.. notre mère était une sainte femme qui t'a appris à aimer Dieu et à craindre sa justice. Eh bien! es-tu prêt à jurer sur l’âme de notre père et de notre mère que tu es innocent du crime dont on t’accuse ?
« — David, je te le jure ! s’écria mon frère.
« — Ah! Dieu soit loué ! m'écriai-je, et, en même temps, il me sembla qu'un poids énorme était arraché de ma poitrine.
« — Je te crois, mon pauvre frère, je te crois, dis. je en l’embrassant. Maisil faut prouver ton innocence, il faut sortir d'ici. Voyons, cette preuve doit être facile à donner au juge qui t'interrogera ?.. »
« Mais Pierre secoua tristement la tête. IL tomb: assis sur un banc d’un air désespéré et, me faisant pla cer près de lui:
« — David, me dit-il, il y a des choses que tu nk peux pas comprendre. il y a des choses. È
«— Achève, lui dis-je en voyant qu'il hésitait à pañ ler, comme si un terrible secret l'eût étoufté.
« — David, reprit-il avec effort, sais-tu quelle es la somme que l’on m'accuse d'avoir volée ?
« — Non.
« — Vingt mille livres !... »
« Je le regardai stupéfait.
« — N'est-ce pas, dit-il avec un triste sourire, qui n’est guère vraisemblable qu’un pauvre diable comnk moi ait cherché à s'approprier une pareille fortunt}
« — Évidemment, c'est absurde; qu'aurais-tu fl de tout cet argent ?.. Mais n’as-tu pas quelque soi çon, quelque indice qui puisse nous mettre sur trace du vrai coupable ?
«— J'ai plus qu'un soupçon, dit Pierre en baissalh la voix. Ge voleur, je le connais. è
LE GRAND VAINCU 7ÿ
« — Tu le connais et tu ne le dénonces pas ! Es-tu donc devenu fou, mon pauvre Pierre ?... Quel est cet homme? As-tu peur de lui? Mais je suis là, moi, et tu sais qu'un homme ne pèse guère dans ma main.
Dis-moi son nom, vite, que j'aille le répéter aux juges, afin qu'ils te rendent la liberté et qu'ils enferment l'autre à ta place... »
« Je m'étais déjà levé. Pierre me prit la main et me fit rasseoir à ses côtés, Puis le malheureux garçon regarda timidement autour de lui, comme s’il eût craint que ses paroles pussent traverser les murs épais de la prison. Enfin, se penchant à mon oreille :
« — David, dit-il, le coupable est si puissant, si haut placé, que, si je l’accuse, personne ne me croira.
| «— Pierre, dis-je avec force, j'exige que tu me dises le nom de cet homme ! je me charge, moi, de le livrer à la justice, si puissant qu’il puisse êtrel Et, en faisant cela, non-seulement je te sauverai, mon pauvre frère, mais je remplirai encore mon devoir d’honnèête homme. »
— Et ton frère t'a dit ce nom? demanda M. de
| Montcalm qui avait écouté ce récit avec attention.
— Oui, monsieur le marquis.
— Tu as dénoncé le coupable à la justice ?
— Je viens vous le dénoncer, mon général, car il est à votre camp, ilestici, près de vous, sa tente est à quelques pas de la vôtre.
Le marquis de Montcalm tressaillit.
— Es-tu bien sûr de ce que tu dis, David? demanda-
t-il. Et, en même temps, son clair regard s’assombrit,
— Mon général, s’écria le Chasseur de bisons, celui qui a volé les vingt mille livres à la caisse de l’armée, c’est M. Varin lui-même, l’adjoint de M. Bigot l’intendant !.…
Et étendant son poing fermé du côté de la tente des intendants, qui s'élevait à quelque distance, il poursuivit :
— Vous les connaissez bien, ces misérables, monsieur le marquis ! Vous savez que, pendant que la colonie souffre de la guerre et de la faim, ils vivent dans le jeu, dans les plaisirs ! Ils volent le roi, ils volent vas troupes, ils volent vos alliés les Indiens !...
— David, parle plus bas, dit Montcalm.
Mais, emporté par la violence des sentiments qui débordaient de son âme honnèûte, le Chasseur de bisons ne put se contenir, et sa voix accusatrice retentit dans le silence de la nuit :
— Vous savez que ces intendants maudits laissent vos soldats sans pain, sans poudre, sans chaussures! Vous savez qu’ils vous haïssent parce que chacune de vos victoires retarde la perte de la colonie, et maintenant qu'ils so:t gorgés d'or ils voudraient voir notre pays aux Anglais, car alors l'impunité leur serait assurée et ils pourraient aller jouir en France du fruit de leurs vols... Vous savez tout cela, monsieur le marquis, et je suis sûr que vous aviez deviné, avant même que je l’eusse prononcé, le nom
du misérable qui a forcé sa propre caisse et qui a fait arrêter mon frère comme coupable !
— David, reprit Montcalm qui avait peine à maitriser son émotion, penses-tu à la gravité de l’accusation que tu portes contre cet homme? Je veux bien croire à l'innocence de ton frère, car il me semble impossible que le même sang puisse couler dans les veines d’un voleur et dans celles d’un brave et loyal garçon tel que toi. Mais, si ton frère est innocent, qui prouve que l’intendant soit coupable ?
— Qui le prouve? dit David avec feu. Mais vous n'ignorez pas, monsieur le marquis, que les intendants jouent un jeu d’enfer : M. Bigot a perdu deux cent mille livres l’an dernier ; son délégué peut bien avoir subi une perte de vingt mille livres. Ici on est loin de Québec, on n’a pas d'argent pour payer ni pour coniinuer son jeu. Qu'importe? la caisse de l'armée n'est-elle pas là ? On y prend la somme dont on a besoin, on accuse un pauvre diable du vol que l’on a commis soi-même, et tout est dit! Voilà pourquoi je suis venu vers vous, monsieur le marquis. Il est si facile d’écraser les pauvres gens quand ils n’ont personne pour les défendre! Mais vous êtes là, n’estce pas ? vous ferez bonne et prompte justice, vous ne laisserez pas condamner un innocent... En remontant le Saint-Laurent, j'ai vu sur la rive, près de Sillery, ma pauvre Marthe qui m’envoyait un dernier adieu, et ses signes semblaient me dire encore :
« — Ayez confiance, David, courage et confiance ! »
« Ah! monsieur le marquis, vous aurez pitié de ma pauvre Marthe et de moi! »
Le marquis de Montcalm paraissait en proie à une vive agitation. Il marcha quelque temps, les bras croisés, le front pensif. Enfin, s’arrêtant tout à coup devant le Chasseur de bisons :
— David, lui dit-il, tu connais l’audace et l’habileté de celui que tu accuses. Tant que tu n'auras pas contre lui des preuves bien positives, il est inutile d'agir et 1l serait peut-être dangereux de lui montrer qu'il est soupçonné. Aie un peu de patience. Vers la fin de ce mois, j'irai à Québec prendre le commandement de l’armée du Centre. Si tu m’apportes alors la preuve évidente du crime commis par Varin, je te promets mon appui le plus énergique pour sauver ton malheureux frère.
— Cette preuve, vous l'aurez, monsieur le marquis, je vous le jure.
— Je n'ai pas à te recommander d'être prudent, ajouta Montcalm. Tes amis les sauvages t'ont appris comment on suit une piste et comment on tend à son ennemi des piéges adroitement préparés.
— Je vous comprends, monsieur le marquis, dit le chasseur dont, pour la première fois, un sourire vint animer l'intelligente physionomie. Il faudra que Varin ait de bonnes dents s’il peut ronger les mailles du filet que je compte jeter sur lui!