L'INTENDANT VARIN
Il était environ minuit lorsque le Chasseur de bisons sortit de la tente de M. de Montcalm.
La nuit était sombre; pas une étoile ne se montrait au ciel, où roulaient de gros nuages noirs.
Aucun bruit ne s'élevait du camp endormi; tous les feux étaient éteints.
Cependant, au milieu de cette obscurité, se détachait, sur un monticule voisin, un vaste cône de toile vivement éclairé.
— C'est la tente de l’intendant, fit David en suspendant tout d’un coup sa marche.
Il réfléchit un instant, puis, prenant une de ces déterminations hardies et soudaines qui lui étaient habituelles, il se dirigea résolûment de ce côté.
— Il faut au moins, dit-il, que je voie sa figure, afin au’à l’occasion je puisse le reconnaître.
Lorsqu'il fut plus près de la tente, il entendit un bruit de voix fort animé, mélé au choc des verres. Un disque de lumière projeté sur la toile blanche y faisait une large auréole.
— Par mon saint patron! pensa David en entendant ce bruit et en voyant l'éclat de cette lumière,
on dirait qu'ils ont peur que l'ennemi ne connaisse pas la position de l’armée !
— Qui va là ? demanda aussitôt une voix dans l'ombre.
— Diable ! se dit le Canadien, ces messieurs sont mieux gardés que M. de Montcalm lui-même |
Il s'arrêta.
— Je voudiais parler à M. Varin, l'intendant, répondit-il.
— À une pareille heure ?
— Sans doute.
— M. Varin est occupé; il ne peut pas vous recevoir.
— Même si on lui apportait de l'argent ? demanda David avec ironie.
— Hein ! que dites-vous ?
Et en même temps l’homme qui parlementait à distance s'étant rapproché, le Chasseur de bisons reconnut un de ces agents préposés aux vivres, désignés déjà à cette époque sous le pittoresque surnom de Riz-Pain-Sel et qui n'avaient de militaire que l’habit.
— Comment vous nommez-vous ? demanda l’agent; qui êtes-vous ? que voulez-vous à M. Varin à cette heure de la nuit ?
Pour toute réponse, le Chasseur de bisons prit l'homme par le collet de son habit, le souleva de terrc, le posa un peu plus loin et, entr'ouvrant ensuite le vaste pan de toile qui fermait la tente, il entra sans cérémonie chez l’intendant.
David Kerulaz fut d’abord ébloui par le luxe éclatant qui régnait dans cette tente et formait un étrange contraste avec l’intérieur si simple ct si austère du général en chef.
Un tapis de velours rouge à franges d’or recouvrait une table carrée autour de laquelle trois joueurs étaient assis. Un haut chandelier doré à six branches projetait son éclat lumineux sur les têtes soigneusement poudrées, les habits brodés et les boutons de pierreries de ces trois hommes, quiétaient M. Varin, subdélégué de l’intendant Bigot, Deschenaux, secrétaire de ce dernier, et un négociant nommé Perreault, associé de Cadet, le munitionnaire général de la colonie.
Il y avait sur cette table plusieurs tas d’or qui scintient. On y apercevait aussi deux bouteilles, l’une de vin d'Espagne, l’autre de champagne, et des verres délicatement ciselés dont les feux des bougies faisaient briller les facettes.
En voyant un homme s’encadrer ainsi brusquement dans l'ouverture de la tente, Varin, qui faisait face, se leva soudain et, par un mouvement instinctif, posa sa large main sur l'or étalé devant lui.
Le fait est que l'apparition, à une heure aussi tardive, de cet homme vigoureux, aux vêtements sombres, au visage encadré d’une large barbe et dont la main robuste serrait le canon d’une carabine, n'était pas faite pour tranquilliser l’intendant.
sr .
— Sarrol ! cria ce dernier d’une voix légèrement étranglée, que fais-tu donc ? Comment nous gardestu ? Quel est cet homme que tu as laissé entrer ?
Mais Sarrol ne répondit pas, par la bonne raison que, son courage étant à peu près à la hauteur de celui de son maître, il avait été pris d’une belle peur à l'aspect du Canadien et qu'à peine échappé de la formidable étreinte de David il s'était répandu dans le camp en criant qu’on assassinait M. Varin.
Il est juste de dire que ses cris d’effroi n'avaient causé qu'une émotion médiocre. On rapporte même qu'un officier, réveillé en sursaut par les gémissements de l'agent aux vivres, s'était retourné philosophiquement sur son lit de camp et s'était rendormi en murmurant :
— Ce n’est pas la peine de nous déranger pour si peu...
Voyant que son appel restait sans réponse :
— Qui êtes-vous ? dit Varin en s'adressant directement au Chasseur de bisons.
— Que venez-vous tenter ici ? ajouta le négociant Perreault, qui, s'étant levé à son tour, crut devoir enfler sa voix afin d’effrayer cet importun qui pouvait être un voleur.
David Kerulaz fit trois pas et se rapprocha du groupe inquiet des joueurs :
— Eh mon Dieu ! messieurs, dit-il en restant tranquillement appuyé sur sa carabine, n’appelez pas
au secours, je vous prie. J'aime à croire qu’il n’y a pas de voleurs ici, poursuivit-il de sa voix mordante en jetant sur les trois hommes un regard circulaire ; du moins, je vous donne ma parole d'honneur que je n’en suis pas un. Je voudrais entretenir M. Varin d'une affaire très-importante, et c’est pour ce motif que j'ai pris la liberté de me présenter devant vous.
— Je suis M. Varin, dit l’intendant avec dignité ; que me voulez-vous ?
— Un mot en particulier, s’il vous plait, monsieur l'intendant.
Varin hésita, regarda la carabine sur laquelle David était appuyé, puis ses deux compagnons, et enfin, faisant un grand effort de courage :
— Veuillez jouer un instant sans moi, messieurs, dit-il d’un ton dégagé, que j'en finisse avec cet homme. Maudit Sarrol ! murmura-t-il entre ses dents en se rapprochant du Chasseur de bisons.
M. Varin était un petit homme dont l’habit paré et la perruque poudrée avaient peine à dissimuler l'air bas et commun. Des sourcils noirs et touffus surmontant de petits yeux actifs où brillait le feu de l'intelligence, un menton large, une bouche aux lèvres épaisses, deux grosses mains rouges sortant lourdement des dentelles et chargées de bagues trop étroites qui bleuissaient l'extrémité des doigts, une démarche ordinairement cauteleuse et rampante, mais qui se raidissait jusqu’à l’arrogance quand l’inten-
dant se trouvait en présence d’un inférieur, tel était en quelques mots ce personnage, vivante incarnation des vices les plus sordides, véritable image du parvenu audacieusement cupide et insolent, être sans cœur, sans âme, sans entrailles, dont l'intelligence vive et remarquable ne poursuivait passionnément qu'un seul but, le gain.
— Voyons, en deux mots, qu'est-ce qui vous amène ? Pourquoi avez-vous forcé l'entrée de ma tente ? dit l’intendant en adressant à David un regard qui voulait être hautain et sévère, mais qui avait le tort d’aller peu à peu se fixer d’un air assez piteux sur la carabine du chasseur canadien.
— En deux mots, je vais vous le dire, répondit David. Et d’abord il faut que vous sachiez qui je suis. Bien que vous soyez plus souvent à Québec ou à Montréal que dans les camps ou dans les bois, vous avez peut-être entendu parler d’un certain chasseur Canadien, nommé David, que les Indiens ont surnommé...
— Le Chasseur de bisons, Bras-de-Fer, le Tueur de panthéres, s’empressa de dire Varin.. Oui, en effet, j'ai lu souvent dans la Gazette de Québec le récit de ses prodigieux exploits.
— La Gazette de Québec est bien bonne de s’occuper de moi.
— Quoi ! vous seriez ?..
— Oui, je suis Le Chasseur de bisons en personne.
— Ah vraiment !.. Ah ! palsambleu, messieurs !..
Et, obéissant à un sentiment de parvenu sottement orgueilleux, il fit un mouvement pour montrer à ses deux amis cette curiosité de la prairie qui venait tomber ainsi à minuit dans sa tente.
— Laissez ces messieurs jouer tranquillement, monsieur l'intendant, dit David qui, pas plus que Jean d’Arramonde, n’aimait à passer sous le feu des lorgnons comme un animal étrange qu'un savant observe au microscope. Oui, vous connaissez bien les surnoms que les sauvages m'ont donnés, mais je parie que vous ignorez mon véritable nom.
— En effet.
— Je me nomme David Kerulaz, monsieur l’intendant.
— David Ker.….
— Kerulaz, oui ; ce nom ne paraît pas vous être étranger, continua le Canadien à l'œil attentif duquel un léger soubresaut de l’intendant n’avait pu échapper.
Varin reprit promptement son assurance. Il joua avec le ruban de soie de son lorgnon et, toisant le chasseur d’un air devenu tout d’un coup fier et
atain, il demanda :
— Seriez-vous par hasard le parent...
— Je suis son frère, monsieur l’intendant, répliqua brusquement David.
Il fit un pas, plaça sa carabine devant lui, y appuya
ses deux mains solides et regarda l’intendant bien en face.
Instinctivement, Varin recula un peu et glissa son regard sournois derrière lui.
Sans paraître remarquer ce prudent mouvement, David fit un violent effort sur lui-même afin d’éteindre le feu de ses yeux prêts à lancer des éclairs et d’étouffer le son de sa voix que la colère faisait sourdement gronder.
— Voyons, monsieur l'intendant, fit le rusé Canadien d’un ton de bonhomie bien joué, le pauvre garçon ne peut être coupable. Je le connais, je pourrais presque dire que je l'ai élevé ; il est faible, timide, mais de là à devenir criminel... Oh! non, non, soyez-en sûr. Avez-vous des preuves bien certaines ? Ne pensez-vous pas que vous avez été peut-être un peu vite en le faisant arrêter ? Songez qu’il est capable d’en mourir de chagrin ! Il a l’âme si mal chevillée au corps !.. Voyons, vous en coûterait-il beaucoup de déclarer que les soupçons étaient mal fondés ?... Ne pourrait-on pas lui donner la clef des champs ?
L'intendant se laissa prendre à l'air humble et respectueux du Canadien :
— Voici, pensa-t-il, un homme dont nous aurons facilement raison.
Et il osa regarder en face la terrible carabine. Il eut même pour elle un regard presque dédaigneux.
— Sarrol ! appela-t-il de nouveau.
Cette fois, Sarrol entra.
Le commis aux vivres, n’entendant dans la tente aucun bruit suspect, avait, lui aussi, repris confiance.
Ce n'était pas d'ailleurs la première fois qu'il voyait un homme de mauvaise mine entrer chez son patron.
Il avança la tête dans l’entrebâillement de la tente. M. Varin s’approcha de lui et lui dit quelques mots à l'oreille.
Sarrol disparut.
Alors, prenant une prise dont il laissa la moitié inonder son jabot de dentelles, l’intendant tourna lourdement sur ses talons, s’avança vers la table et les joueurs et parut ne pas plus s'occuper du Chasseur de bisons que s’il n’eût jamais existé.
Sans se déconcerter, David assujettit solidement sa carabine sur le tapis moelleux qui recouvrait le sol; il croisa ses deux bras sur le bout du canon, appuya son menton sur ses poignets et attendit.
Au bout de dix minutes, Sarrol entra traînant une lourde caisse et portant sous son bras deux gros registres qu'il plaça près de l’intendant Varin.
— Venez ici, je vous prie, mon h * Tueur de panthères, dit alors ce dernier en fai: 4 signe à David d'approcher.
David s’avança vers la table.
Le secrétaire Deschenaux et Perreault le négociant continuaient leur jeu avec ardeur et ne prêétaient au-
cune attention à la scène qui se passait près d’eux
M. Varin se baïssa, prit un des registres et l’ouvrit.
Le Chasseur de bisons jeta un regard curieux sur ces longues pages divisées en colonnes où les chiffres descendaient en files serrées.
Se sentant maintenant sur son terrain, l’intendant avait recouvré tout son audacieux aplomb.
Il froissait entre ses gros doigts les pages épaisses, les tournait rapidement, faisait miroiter aux yeux du chasseur ces chiffres innombrables, et, tout en maniant ce registre avec dextérité, il étourdissait le pauvre David de ses explications.
— Vous ne connaissez pas notre comptabilité ; n’importe, vous allez saisir, disait-il de sa voix aigre et sans prendre le temps de respirer. Voici les livres de votre frère; ils étaient soigneusement tenus, en vérité... qui aurait pu soupçonner un pareil événement ?.…. Tenez, ceci est le relevé de toutes les sommes encaissées pour le compte de l'armée depuis le 1er avril... Le 1er, il y avait en caisse 55,232 livres 8 deniers. Le 2, la caisse a reçu 25,000 livres en or: le 8, 30,000, moitié en or, moitié en billets ; le 15, 10,000 livres ; ainsi de suite, ainsi de suite... Où en sommes-nous ? Ah ! voici le point intéressant. Le 20, M. Deschenaux, ici présent, secrétaire de M. Bigot, a apporté de Québec 60,000 livres. Or nous n’en trouvons inscrites ici que 40,000. Mais il y a un chiffre gratté, cela est facile à voir, tenez, comme cela, à la lumière.
Hein ! qu'en dites-vous ? Et, au total, nous devions trouver 180,232 livres, 8 deniers, n'est-ce pas ? Que lisons-nous ? 160,232 livres 8 deniers seulement... Oui, mais ici encore un chiffre gratté ! Mettez la page devant le flambeau, vous le verrez. Voici l'avoir de ce côté; voyons maintenant le doit sur cette autre page: Relevé des dépenses faites pour l’armée.
David avait des éblouissements; les chiffres dansaient devant ses yeux, ses oreilles tintaient en entendant cette démonstration verbeuse, intarissable, dont l’intendant prétendait l’étourdir.
Impatienté, il frappa le tapis avec la crosse de sa carabine.
M. Varin ferma alors brusquement son registre en ajoutant d’un ton un peu moins assuré :
— Vous avez compris, n'est-ce pas ? C’est clair et lucide. Autre chose, maintenant. Tenez, dit-il en poussant du pied la caisse qui reposait à terre, voici la malle de ce malheureux.
I l’ouvrit, remua les effets qu’elle contenait, y prit un habit et, froissant la doublure :
— Vous entendez, dit-il; il y a du papier là-dedans. Attendez.
Il plongea la main dans la déchirure qui avait été faite lors de la découverte du vol et en retira deux billets de la colonie.
— Voici, dit-il, deux billets qui ont été cousus dans ce vêtement. Ce sont, comme vous le voyez, des
billets de la colonie de mille livres chacun. Remarquez bien les numéros : 2,171 et 2,172, Or les soixante billets apportés par Deschenaux formaient une série à partir de 2,112. N'est-ce pas, Deschenaux ?
Ce dernier, tout en jouant, fit un signe approbatif,
— Ceux que nous trouvons cachés ici, poursuivit Varin, sont donc les derniers de la série. Il est clair, par conséquent, qu'ils ont été pris à la caisse, comme les dix-huit autres.
— Il y avait dix jours, n'est-ce pas, que le vol avait été commis lorsque vous avez fait arrôter et conduire à Québec mon malheureux frère? demanda David d’un air triste et résigné en apparence.
— Oui.
— Et vous pensez qu’en dix jours il a pu dépenser 18,000 livres ?
— Oh! vous savez, les jeunes gens... ça a des dettes, ça aime le plaisir. Une folie est bientôt faite. Et puis il y a le jeu. ’
— Oui, le jeu fait de grands coquins, répliqua David. Pourtant Pierre était tranquille et rangé... C’est inconcevable,
— Enfin il faut se rendre à l'évidence ; les preuves sont là.
— En effet.
— Elles sont décisives.
— Je ne dis pas le contraire.
Varin triomphait. Il daigna adresser au chasseur canadien quelques paroles de consolation.
— Après tout, dit-il, votre frère pourra peut-être se tirer de ce mauvais pas plus vite que vous ne le pensez.
— Comment cela ? fit David en dressant l'oreille,
— Sans doute. Vous savez que les Anglais marchent vite et sont nombreux. M. de Montcalm aura beau faire, le pauvre homme, il n’est pas de force à lutter. Dans quelques mois, la colonie sera aux Anglais et on aura bien autre chose à faire qu’à s’occuper de votre frère.
Heureusement que le canon de la carabine du chasseur était en acier bien trempé, car il n'aurait pu résister sans cela à l’étreinte que David indigné lui fit subir.
— Ah! misérable, pensa le brave Canadien, c’est ainsi que tu parles de M. de Montcalm et de ses soldats !.. Mais je sais maintenant ce que je voulais savoir. En route !
«Je vous remercie, monsieur Varin, dit-il en évitant de regarder l’intendant qui aurait été sans doute effrayé de l'éclat que la colère avait allumé dans les yeux de l'honnête chasseur. Je vous remercie de vos explications. Je vous demande pardon de vous avoir dérangé.
Et il sortit brusquement, car il sentait qu'il n’allait plus être maitre de lui. David Kerulaz n’était guère
habitué à cacher ses sentiments ni à dissimuler sa pensée.
— Bonsoir, mon ami, dit Varin d'un air protecteur. Si un de ces jours vous tuez un beau daim, envoyez-le-moi ; je vous l’achèterai volontiers.
Sur le seuil de la tente, David se retourna vivement.
— Ma carabine est à votre service, monsieur l’intendant, dit-il.
L'obscurité ne permit pas à Varin de remarquer l’effrayant regard que David lui jeta, ni la façon menaçante dont il saisit son arme pour la placer sur son épaule.
— À notre jeu, messieurs, dit Varin en se rapprochant de la table avec l'air empressé et rayonnant d’un homme qui vient de se tirer habilement d’un pas difficile. Deschenaux, je me sens en veine, je vous fais mille livres!