‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · EN AVANT · texte numérisé non relu

EN AVANT

Le lendemain matin, au point du jour, deux petites troupes sortaient de la vallée profonde où était établi le camp français.

En tête de la première, composée de volontaires

canadiens, marchait Jean d’Arramonde, accompagné de l’Aigle-Noir qui, avec quelques-uns de ses guerriers, devait le guider dans sa marche et lui prèter au besoin aide et assistance.

Le gentilhommebéarnais avait reçu l’ordre de battre la rive du lac Saint-Sacrement, de reconnaitre la position des Anglais et de détruire les ouvrages avancés qu'ils élevaient depuis quelque temps près des lignes françaises. |

M. de Montcalm lui avait fait remettre, en outre, une enveloppe scellée qu'il ne devait ouvrir que huit jours après son départ et où il trouverait de nouveaux ordres.

L'autre troupe, formée d’une compagnie du Royal- Roussillon, sous les ordres de Gaston de Saint-Preux, avait pour mission de s’avancer vers le fort Sainte- Anne, situé au sud-ouest du lac, d'attaquer ce fort si les Anglais l’occupaient ou, dans le cas contraire, de le défendre à outrance.

Après avoir gravi la colline au bas de laquelle s'étendait le camp français, les deux troupes suivirent une route différente.

Au moment de se séparer, Jean d’Arramonde et Gaston de Saint-Preux tirèrent leurs épées et se saluèrent courtoisement, comme le font sur le terrain deux adversaires avant de croiser le fer.

Le gentilhomme gascon se dirigea vers le bord du lac où étaient campés les Abénaquis, afin que Ouin-

nipeg pût réunir les guerriers qui devaient les accompagner. Saint-Preux s’enfonça dans les terres et bientôt pénétra au milieu des grands bois touffus qui s'élèvent sur la rive du lac Champlain.

A côté de lui marchait le Chasseur de bisons.

Depuis l'entretien qu'il avait eu avec M. de Montcalm et avec l’intendant Varin, le brave Canadien n’avait guère eu le temps de réparer ses forces.

Après avoir dormi quelques instants sur l'herbe fraîche, roulé dans son manteau, il s'était levé dès la pointe du jour et s'était dirigé vers la partie du camp où se trouvait l'atelier des ouvriers militaires.

Il connaissait de longue date un de ces ouvriers, nommé Franchot, qui était armurier ; il pensa tout à coup que cet homme pourrait lui donner un renseignement utile et il alla le trouver sur-le-champ.

Franchot dormait encore lorsque David, pénétrant sous la hutte de feuillage qui lui servait d’abri, le réveilla en lui frappant sur l'épaule.

Sans laisser à l’armurier le temps de se reconnaitre, le Chasseur de bisons se pencha vers lui et lui dit à voix basse:

— Oui, c'est moi; ne me fais pas de questions, je -n’ai pas le temps d’y répondre, mais réponds à celles que je vais t’adresser. Il n’y a pas au camp d'autre ouvrier que toi qui connaisse le métier d’armurier ou de serrurier?

— Non, certes... Mais je te croyais à Québec, David. Comment se fait-il?

— Silence! M. Varin l’intendant t’a-t-il fait demander dernièrement?

— M. Varin?.. Attends un peu, attends! je dors encore... M. Varin? fit-il en se frottant les yeux... Mais oui, je me rappelle être allé dans sa tente.

— Quand?

— Quand? Ma foi! il y a peut-être une vingtaine de jours.

— Que t’a-t-il demandé?

— Il voulait ouvrir une malle dont il avait perdu la clef.

— Bien. Comment était cette malle ?

— Une grande caisse noire, assez longue, avec des clous de cuivre.

— Il y à une vingtaine de jours, dis-tu?

— Oui.

— Et tu étais seul avec lui?

— Tout seul. Et puis, trois jours après, il m'a fait encore demander.

— Ah!

— Pour ouvrir la même malle.

— Et, cette fois, tu étais encore seul avec lui?

— Non; il y avait plusieurs personnes.

— Lesquelles ?

— Ma foi! je ne les connais pas. J'ai seulement remarqué un pauvre diable qui avait fort mauvaise

mine et le prévôt de l’armée. Les autres, je les voyais pour la première fois. Ils avaient l'air d'étrangers, C'étaient sans doute des amis de M. Varin, de gros Riz-Pain-Sel.

— Es-tu resté dans la tente après avoir ouvert la malle ?

— Non; ma besogne terminée, on m'a renvoyé.

— Très-bien.. mon brave Franchot, je te remercie. Il faut que je te quitte, car je dois partir au petit jour. Encore en un mot : si tu as quelque amitié pour moi, ne dis à personne que tu m'as vu ce matin, ni à M. Varin surtout.

— Je ne demande pas mieux, David; mais du diable si je comprends...

— Tu comprendras plus tard... Adieu!

Voici un témoignage précieux, pensa le chasseur en rejoignant à grands nas la partie du camp où Saint-Preux l’attendait. L’intendant a fait ouvrir une première fois la malle devant lui, sans témoin, évidemment pour cacher ses maudits billets dans l’habit de mon pauvre Pierre; la seconde fois devant le grand prévôt et devant d’autres personnes, afin de faire constater les traces du vol... Ah! M. le marquis demande des preuves... Que dira-t-il de celle-là ?

Quelques instants après, il retrouvait Saint-Preux, que M. de Bourlamaque venait de présenter à la Compagnie de Royai-Roussillon, dont le gentilhomme

français allait avoir l'honneur de prendre le commandement.

La petite colonne se mit en route à travers les grandes prairies au bout desquelles apparaissait, à l'horizon, le feuillage sombre d’une forêt.

Léveillé fermait la marche et veillait sur une charrette basse qui contenait les volumineux bagages de son maître et que trainait un vigoureux mulet.

Laissons cette troupe se diriger vers le lac Saint- Sacrement, sous la conduite de Gaston de Saint-Preux et du brave Chasseur de bisons, et retournons au bord du Champlain, où Jean d’Arramonde vient de s’embarquer avec ses Canadiens, Ouinnipeg et quelques guerriers sauvages.

Ouinnipeg comptait côtoyer le lac pendant deux ou trois jours, puis entrer dans les terres à la hauteur des lignes anglaises.

Six pirogues conduites par ces vigoureux rameurs, dont Jean d’Arramonde avait déjà eu l’occasion d'admirerl’agilité et la vigueurinfatigable, contenaient la petite expédition.

D’Arramonde, Ouinnipeg et l’honnèête Paterne se tenaient dans la première pirogue.

Aux questions timides que son valet lui avait posées au moment de s’aventurer de nouveau sur l'élément perfide, d'Arramonde n'avait pas eu le courage de répondre par un aveu sincère de la réalité.

En effet, si messire Paterne avait su que le but final

de l'expédition allait être une rencontre avec les troupes anglaises ou les hordes sauvages, il se serait sans doute obstinément refusé à partager les aventures de son maitre.

Jean d’Arramonde avait donc employé à l'égard de l’ancien aide-droguiste le procédé ingénieux qu'il avait vu appliquer en Espagne aux pauvres chevaux craintifs que l’on met dans l'arène pour combattre le taureau.

IL avait appliqué un bandeau sur les yeux du trop confiant Paterne, et, lui cachant le but réel de l’expédition, il lui avait affirmé qu'ils allaient faire une promenade de quelques jours dans un pays magnifique, inconnu, où il pourrait faire une ample moisson de plantes rares.

— Pourvu que je trouve la campanula rubra! s'était aussitôt écrié Paterne.

Et sa large figure s'était épanouie à l’idée qu'il allait peut-être mettre la main sur cette plante merveilleuse qui devait lui donner la fortune. 11 s'était donc embarqué avec un joyeux empressement sur les pirogues indiennes.

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