‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 16 sur 36 · LE PÈRE ANDRÉ · texte numérisé non relu

LE PÈRE ANDRÉ

La petite flottille naviguait depuis deux heures

environ en suivant de près les rives du lac ombragées de grands arbres, lorsque, au détour d’un ilot bordé de saules, Ouinnipeg aperçut tout à coup une barque amarrée et montée par un homme qui tenait en main une longue ligne de pêche.

L'inconnu suivait avec une attention si sérieuse et si passionnée les oscillations de sa ligne que le bruit léger des pagaies indiennes ne parvint pas à son oreille.

Ouinnipeg fit entendre un sifflement doux qui ressemblait au chant plaintif du martin-pécheur.

Aussitôt les rames demeurèrent suspendues et les pirogues s’arrêtèrent.

A travers les branches des saules derrière lesquels il avait fait glisser sa barque, l’Aigle-Noir examinait attentivement le pêcheur mystérieux.

C'était un homme de haute stature, dont les larges épaules révélaient une force peu commune. Il tournait à moitié le dos aux nouveaux arrivants, et les traits de son visage étaient cachés par l'ombre d’un grand chapeau fait d’écorces tressées.

Ouinnipeg continuait son examen attentif et silencieux. Cet homme pouvait être un espion des Anglais, et il fallait être sur ses gardes.

Mais le pêcheur restait toujours immobile.

Jean d’Arramonde, qui n’avait nullement les qualités de patience des guerriers indiens, commençait déjà à s’irriter du retard causé par cet incident.

— Allons! murmura-t-il, s’il plaît aux poissons du lac de ne pas mordre à la ligne de ce brave homme, nous resterons ici jusqu’à ce soir.

L’Aigle-Noir parut avoir égard à l’impatience de son jeune compagnon. Il ramassa un caillou dans le fond de la pirogue et le jeta adroitement près de la ligne du pêcheur. Une aigrette argentée jaillit du fleuve ; l'inconnu tressaillit comme s’il eût été réveillé en sursaut et se retourna à demi.

— Mais c’est le père André ! s’écria un des Canadiens.

— Ah! dit Ouinnipeg dont la physionomie exprima la surprise et la joie.

En même temps, il fit un signe et les six pirogues, doublant l’ilot, se rapprochèrent de la’ barque du pêcheur.

En voyant la petite flottille s’avancer tout à coup vers lui, ce dernier resta un instant la ligne en l’air, étonné de cette apparition soudaine.

Mais ayant reconnu Ouinnipeg debout à l’avant de sa pirogue il jeta sa ligne au fond du bateau et adressa au guerrier sauvage un sourire de bienvenue.

Le père André était un beau vieillard fort et robuste, aux traits accusés et brunis par le soleil. Il appartenait à cette race de missionnaires intrépides qui, deux cents ans auparavant, avaient si puissamment contribué, par l'énergie de leur caractère et

par l’austérité de leurs mœurs, à préparer la conquête du Canada et à gagner aux Français l'amitié et le dévouement des peuples sauvages.

Il avait passé quarante ans de sa vie dans le pays d'en haut, au milieu des tribus, les accompagnant soit à la chasse, soit à la guerre, et poursuivant son œuvre chrétienne avec l’ardeurinfatigable d’un apôtre ctla mâle énergie d’un soldat.

Depuis que les hostilités entre la France et l’Angleterre avaient recommencé dans la colonie, c’est-àdire depuis quatre ans, le père André avait quitté les prairies et les bois et était venu s'établir au milieu des camps français. M. de Montcalm avait pour lui une vive affection et une vénération profonde. L'année précédente, à la bataille de Carillon, ilavait eu l’occasion d'admirer son intrépidité 1 :rsquele missionnaire, relevant sa robe brune, était allé ramasser les blessés sous le feu de l'ennemi et donner aux mourants les consolations suprèômes.

Il y avait chez ce vieillard accoutumé dès sa jeunesse à partager la rude existence des chasseurs et des guerriers et dont la vie tout entière s'était écoulée dans les solitudes des prairies, en face de l’œuvre admirable du Créateur, un singulier mélange d’énergie et de douceur, d’audace et de bonhomie.

Sous son aspect mâle et austère, il cachait l’âme candide d’un enfant, Il avait, en outre, cette sérénité d'esprit qui naît d'une vie pure et cette gaieté vivace

que Dieu a mise dans le sang français, ressort puissant et flexible qui semble acquérir une nouvelle force dans l’âme des soldats et des missionnaires.

— Sois le bienvenu, mon cher fils, dit le père André en tendant la main au chef sauvage, qui s’inclina respectueusement. Tu as donc quitté ton wigwam pour suivre les Français dansles sentiers de la guerre ?

— Oui, père; les enfants de la prière ! auraient été traités de lâches et de vieilles femmes s'ils ne s’étaient pas levés pour défendre leurs frères blancs.

— Je reconnais le cœur généreux de mon fils rouge. L’Aigle-Noir est un grand guerrier, et les ennemis des Français peuvent compter les vides que son tomahawk a faits dans leurs rangs.

Ouinnipeg se redressa fièrement, et cet éloge fil jaillir une flamme de sa noire prunelle.

— Comment se porte ma chère fille Sewannah ?

reprit le missionnaire. Dieu a-t-il rendu à ton fils bien-aimé la santé et la vigueur ?

— Le Grand-Esprit a accordé ses bénédictions à la compagne de l’Aïgle-Noir. Quant à mon fils, depuis que tes soins et tes prières lui ont rendu la vie l'an dernier, ajouta le chef sauvage dont la voix prit une touchante expression de douceur et de reconnais-

41. C'est le nom que portaient les Indiens convertis au catholicisme.

sance, il est devenu robuste et commence à tendre l'arc. Il m'a demandé souvent si son père à la barbe blanche ne viendrait pas visiter cette année les wigwams des guerriers abénaquis.

— J'irai les visiter dans quatre ou cinq lunes, s’il plaît à Dieu. Mais tu sais, mon cher fils, que ma place est avec les guerriers. Je dois rester ici tant que la hache de guerre sera levée entre ma nation et ses ennemis.

A ce moment, les yeux du vieillard tombèrent sur Jean d'Arramonde.

Le missionnaire regarda quelques instants avec attention le jeune gentilhomme, puis, quittant le ton grave et solennel qu'il avait pris pour parler au chef sauvage.

— Je vous prie d’excuser mon indiscrétion, monsieur, dit-il en adressant à d'Arramonde un sourire bienveillant. D’après les insignes que vous portez, je vois que vous êtes officier. Or je connais tous les braves lieutenants de M. de Montcalm, et cependant il me semble que je n'ai pas encore eu le plaisir de vous rencontrer.

— Je ne suis à l’armée que depuis hier, mon père, répondit Jean d’Arramonde.

— Ah! c'est donc cela ?

— Je suis arrivé de France il y a dix jours à peine.

— Vous venez de France, dit le missionnaire avec

émotion, de ce beau pays que j'aime sans le connaître et que je ne verrai sans doute jamais !.… Ainsi, reprit-il après une pause, vous avez demandé à l’Aicle-Noir de vous faire visiter les rives ombragées du lac Champlain ?

— Non, mon père ; M. de Montcalm m'a confié le commandement d’une petite expédition, et le chef indien m'accompagne avec quelques-uns de ses guerriers pour me montrer la route et me prôter main-forte au besoin.

— Quoi ! vous allez vous battre contre les Anglais !

— Oui, mon père.

Le père André redressa sa haute taille ; son regard s’anima soudain.

Puis il demeura silencieux et ses mains tourmentèrent sa longue barbe. Le bon missionnaire semblait obsédé par une pensée ou par un désir qu'il n'osait exprimer.

— J'étais en train de pêcher, comme vous le voyez, dit-il enfin ; mais je crois, en vérité, que les poissons du lac commencent à connaître ma grande barbe... Ils n’approchent plus de mes lignes. Il est vrai que je leur fais depuis deux mois une guerre acharnée... Ah ! je m'aperçois que je vieillis, Aigle-Noir. Autrefois je ne serais pas resté ainsi inactif pendant deux mois. Te rappelles-tu, mon cher fils, le temps où j'accompagnais dans les grandes chasses aux bisons la tribu dont ton père était le vaillant sachem ? Tu

n'étais alors qu’un enfant. A cette époque, ajouta-t-il avec un soupir, on pouvait parcourir les vastes prairies de l'Amérique et ses grands lacs sans rencontrer un seul Anglais. Notre nation était souveraine maîtresse du pays et des chasses depuis le Saint- Laurent jusqu’au Mississipi!.. Comme tout cela a changé ! Et comme nous changeons nous-mêmes !.. Assurément, il y a quelques années, je n'aurais pu Tester pendant de longues semaines à la même place, un roseau à la main, attendant le bon plaisir des poissons qui, je le crains bien, sont plus madrés que moi.

Il y eut une pause de quelques instants.

— Mon père, dit l’Aigle-Noir dont l'esprit subtil semblait deviner ce qui se passait dans le cœur du vieux missionnaire, puisque les poissons du lac ne se laissent pas prendre à tes lignes, pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ? La poudre va peut-être bientôt parler, et si le Grand-Esprit rappelle à lui quelques-uns d’entre nous, tu pourrais leur dire les paroles qui ouvrent aux guerriers les prairies bienheureuses où ils chassent éternellement.

— Ouinnipeg a raison ! s’écria d’Arramonde. Venez avec nous, mon père. Nous aurons grand besoin sans doute de votre expérience, et peut-être, ajouta-t-il plus bas, de votre saint ministère.

— Eh bien! j'accepte, dit le missionnaire, qui brûlait d'envie de suivre la petite expédition.

I jeta ses lignes et ses filets dans le bateau qu’il poussa vivement sous les saules, puis sauta dans la pirogue de Ouinnipeg et vint s'asseoir auprès du gentilhomme béarnais.

L’Aigle-Noir fit un signal; aussitôt les rameurs abénaquis saisirent leurs longues pagaies, et bientôt les six barques glissèrent de nouveau silencieuses et ranides sur la surface argentée du lac.

A ce moment, Jean d’Arramonde sentit une main timide lui toucher le bras.

Il se retourna. Paterne, l'œil triste et l’air piteux, se pencha vers lui et d’une voix mal assurée :

— Monsieur, fit-il, n’avez-vous pas dit tout à l'heure que nous allions nous battre contre les Anglais ?

—Ai-je dit cela? répliqua d’Arramonde un peu interdit. Au fait, reprit-il, c’est bien possible, mon garçon. Nous rencontrerons peut-être quelques habits rouges là-bas, dans les bois.

— Mais, monsieur, je ne suis pas venu ici pour me battre, moi!

— Eh! sois tranquille, Paterne, Tu trouveras bien toujours un arbre pour abriter ta précieuse personne, dans le cas où on nous tirerait des coups de fusil. D'ailleurs tu dois être rassuré maintenant. Si une balle te touche, voici un saint missionnaire qui pourra te donner l’absolution et te pardonner toutes les erreurs que tu as dû commettre au préjudice des

LE GRAND VAINCU 107 clients de ton ancien patron, lorsque tu préparais tes abominables drogues.

Cette perspective ne parut sourire que médiocrement à l’infortuné Paterne. Il fit une grimace significative. Mais son maitre lui ayant représenté qu’il était trop tard pour reculer et, que s’il débarquait, il risquait de se perdre et de tomber sous le couteau à scalper des sauvages, le pauvre diable poussa un sou-

pir et parut se résigner à son rôle de héros malgré lui.

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