CONFIDENCES
Jean d’Arramonde bénit le hasard heureux qui li avait fait rencontrer le père André. La perspective d’avoir un chef peau-rouge pour unique compagnon pendant une longue route ne lui souriait que médiocrement, car, bien que Ouinnipeg se fût toujours montré pour lui plein de politesse et de déférence, il y avait dans ses manières un air de dignité froide et de supériorité un peu orgueilleuse auquel le jeune Français avait peine à s’habituer.
Et puis l’Aigle-Noir était grave, silencieux, et détes: tait les paroles inutiles. Or Jean d’Arramonde avait un vif besoin d'expansion, de mouvement, qu'il pou vait difficilement satisfaire dans la compagnie de cet Indien taciturne qui ne parlait que par sentences,
entre les lentes bouffées de son calumet, et qui ignorait jusqu'à l'existence du grand roi Henri.
Les détails que le missionnaire lui donna sur l’histoire de la Nouvelle-France, sur les mœurs des colons français ou des peuples sauvages qui l’habitaient, l'intéressèrent d'autant plus que toutes ces choses étaient parfaitement inconnues de cette France frivole qui soupconnait à peine le riche et magnifique empire qu’elle possédait en Amérique.
Puis la conversation tomba sur M. de Montcalm et son armée. Alors la voix du vieux missionnaire devint émue, pénétrée, enthousiaste. Il raconta cette merveilleuse épopée qui durait depuis quatre ans et dont le grand marquis était le vaillant héros. Il redit ces victoires remportées dans les vastes solitudes de l'Amérique et dont le faible écho était à peine arrivé à Paris, ces batailles gagnées contre un ennemi dix fois supérieur en nombre, cette invasion chaque année plus menaçante et repoussée chaque année avec un bonheur qui tenait du prodige, l'incroyable valeur et l’inaltérable gaieté du soldat au milieu des privations et des souffrances les plus cruelles, l’audace des officiers, Lévis, Bougainville, Bourlamaque, et enfin les vertus du général en chef, grand et simple comme un de ces héros de Plutarque dans l’intimité desquels il vivait, infatigable, valeureux, modeste, aimant la France par-dessus tout, demandant chaque jour secours à Dieu, en bon chrétien, se
conduisant ensuite en bon soldat et facilitant par son génie de capitaine les effets de cette protection divine.
Puis le père André dévoila avec indignation les plaies secrètes qui rongeaient cette belle et malheureuse colonie; il fit le portrait exact du gouverneur, homme honnète, mais faible, indécis, subjugué par les adroites manœuvres de l’intendant Bigot ; il révéla l'existence honteuse de cette société d’accapareurs et de concussionnaires qui ruinaient la colonie et déshonoraient le nom français.
— Ah! dit le missionnaire avec tristesse, si M. de Montcalm n'avait d’autres ennemis que les Anglais! Mais croiriez-vous, monsieur, qu'après chacune de ses victoires il est obligé d'expliquer sa conduite et de s’excuser pre que d’avoir vaincu! Le lendemain de la bataille de Carillon où nos 3,000 soldats se battirent contre 20,000 Anglais et en tuèrent 6,000, M. de Montcalm écrivit à Paris une lettre qu'il m'a montrée; et savez-vous quelle faveur il demandait pour récompense de sa victoire ? [Il suppliait le ministre de le rappeler en France, tantil était indigné des intrigues qui se tramaient sans cesse autour de lui,tant son noble cœur souffrait des abus, des désordres qu'ilétait impuissant à réprimer! On lui a refusé la grâce qu'il demandait, on lui à fait savoir que le roi comptait sur lui pour
défendre la Nouvelle-France... Alors il a oublié les tristesses dont son âme était remplie, il a fait Le sacri-
fice de sa fortune et de sa santé qui s'épuisent ici, il s'est incliné devant l’ordre du roi et a répondu qu'il sauverait la colonie où qu'il périrait. Vous verrez qu'il tiendra sa parole... Mais, hélas ! sauvera-t-il la colonie ?
Le missionnaire se tut quelques instants, et son regard devint triste et pensif comme s’il eût contemplé par avance le fatal dénouement du grand drame dont la Nouvelle-France était le théâtre.
Puis, au bout d’un long silence, il murmura :
— S'il doit mourir, Dieu veuille qu'il périsse du moins de la main des Anglais