‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 18 sur 36 · LA CHASSE DU PÈRE ANDRÉ · texte numérisé non relu

LA CHASSE DU PÈRE ANDRÉ

Après trois jours de navigation, les pirogues indiennes entrèrent dans le lac Saint-Sacrement, puis, au bout de quatre autres jours, elles parvinrent à l’extrémité de ce lac, à proximité des lignes anglaises.

Amesure quel'onapprochaitdel’ennemi, Ouinnipeg redoublait de précautions. La meilleure partie du trajet se faisait pendant la nuit. Le jour, les pirogues suivaient les bords du lac et comme, à la suite de la fonte des neiges et des glaces, les eaux étaient trèshautes, on passait souvent entre des arbres inondés

dont les troncs énormes dérobaient à tous les regards la marche de la petite expédition. Mais le rapprochement des troncs et l'enchevêtrement des branches et des lianes, qui pendaient comme les réseaux déchirés d'immenses filets, rendaient celle marche extrèmement lente.

Le gentilhomme béarnais commençait à s’impatienter de la longueur de la route. Il se disait que peut-être, au moment même où les pirogues s’avanaient avec tant de peine à travers ce dédale de troncs d'arbres, Saint-Preux avait déjà rencontré les Anglais et pris sur lui un avantage décisif.

A la fin du septième jour, il pria Ouinnipeg d'’envoyer deux Indiens à la découverte et, comme la nuit allait venir, il proposa au chef abénaqui de faire une halte dans la forêt qui bordait le lac, en attendant les nouvelles que les deux guerriers partis en reconnaissance devaient leur apporter.

I était indispensable d'accorder quelque repos aux sauvages et aux volontaires canadiens qui, malgré la résistance extraordinaire qu'ils savaient opposer à la fatigue, étaient exténués par les efforts qu'ils faisaient nuit et jour pour diriger les pirogues pesamment chargées à travers les obstacles qui encombraienit la rive.

Depuis le lever du soleil, les pauvres gens n'avaient pris aucune nourriture et ils avaient grand besoin de réparer leurs forces épuisées.

Ouinnipeg donna à ses rameurs l’ordre d’accoster,

Mais alors se produisit un incident qui plongea la petite troupe dans la consternation.

Les cinq premières pirogues avaient déjà abordé, lorsque, par suite d’une fausse manœuvre des Canadiens qui la montaient, la sixième se heurta violemment contre un tronc à fleur d’eau.

Elle sombra aussitôt.

Or cette dernière pirogue contenait les vivres, les salaisons, la farine et le baril de rhum qui constituaient toutes les provisions de la petite expédition.

On se trouvait donc tout à coup sans vivres, au moment même où ces estomacs affamés réclamaient le plus impérieusement satisfaction.

Les Canadiens s’entre-regardèrent avec stupeur, Jean d’Arramonde s’emporta, le père André leva les yeux au ciel, comme pour demander à la Providence un peu de cette manne qu’elle avait envoyée jadis si à propos aux Hébreux mourants de faim.

Seul, Ouinnipeg ne perdit rien de son calme et de son sang-froid, Il fit amarrer solidement les cinq pirogues qu'il dissimula avec soin sous le feuillage d’un gros arbre dont l’inondation avait miné les racines et qui baignait sa tête chevelue dans les eaux du lac.

Puis il donna un ordre à trois de ses guerriers qui partirent dans trois directions différentes, après avoir changé leur fusil contre un arc.

Il revint ensuite vers le groupe consterné formé par Jean d'Arramonde, le missionnajre et les volontaires

canadiens. Quant à Paterne, il s’était mis sournoisement à l'écart et, armé d’un long bâton, il suait sang et eau pour attraper un jambon échappé au naufrage et que le courant entraînait rapidement.

— Mon frère blanc désire sans doute se reposer, dit l’Aigle-Noir à Jean d’Arramonde. Je connais près d'ici une petite clairière où ses guerriers pourront passer la nuit. Mes jeunes hommes veilleront.

— Eh bien! conduisez-nous, Aigle-Noir, dit d’Arramonde en soupirant. Nous allons tâcher de remplacer par quelques heures de sommeil Le souper absent.

— Trois de mes jeunes hommes parcourent le bois en ce moment. Ils apporteront peut-être un daim ou un orignal.

— Ah! par le ciel, Ouinnipeg, vous êles un sage et prudent guerrier! s’écria d'Arramonde à qui la présence d'esprit du chef sauvage rendit soudain courage et confiance. En avant donc!

Tandis que la petite troupe s’installait dans la clairière où l’Aigle-Noir l'avait conduite et allumait le feu destiné à rôtir le daim promis par le chef indien, le père André s’éloignait, dans l’espoir de trouver parmi les mousses de la forêt quelques œufs d’outarde ou de poule de bruyère.

Le missionnaire marcha longtemps à travers bois, écartant les herbes du boutdeson bâton, levant les yeux vers les branches des arbres pour tâcher d'y découvrir un nid, mettant enfin dans ses recherches le zèle

et l’ardeur qu'il apportait à toutes ses actions. Il ne sentait ni les épines qui lui piquaient les jambes ni les grandes lianes qui lui fouettaient le visage.

Il ne s’inquiétait guère non plus de la route qu'il suivait, ni des difficultés que pourrait présenter le retour à travers les fourrés épais d’un bois inconnu.

— Ces pauvres enfants! murmurait-il en allant droit devant lui à grandes enjambées et en se débattant avec vigueur contre l’enchevêtrement des branches et des lianes, ils sont épuisés de fatigue et de faim... à la veille peut-être de se battre. Si je pouvais leur rapporter au moins quelques œufs et quelques fruits!

Tout à coup un léger bruit dans un fourré voisin parvint à son oreille.

Il s'arrêta et écouta.

Il ne s'était pas trompé: il entendit à peu de distance un froissement de branches produit sans doute par le passage d’un animal qui devait être de forte taille.

Le père André se dirigea aussitôt de ce côté en marchant doucement.

Il écarta les ronces et les lianes et se trouva bientôt devant une sorte de petite clairière entourée de tous côtés de sapins élevés.

Au milieu de cette clairière, un animal au pelage fauve gisait à terre; c'était un jeune daim.

La tête à demi renversée, le pauvre animal léchait lentement une large blessure qu'il avait au flanc.

L'herbe autour de lui était toute sanglante. Un morceau de bois planté dans sa blessure indiquait qu'il avait été atteint d’une flèche. Dans sa fuite rapide, il avait sans doute heurté des branches, traversé des buissons, et la flèche en tournant dans Ia plaie l'avait affreusement déchirée.

Épuisé par la perte de son sang, il était venu tomber en cet endroit écarté.

Un éclair de joie traversa les regards du père André. Il serra le bâton qu'il tenait à la main et entra rapidement dans la clairière afin d’achever l'animal. Il se représentait par avance le plaisir qu’éprouveraient « ses pauvres enfants » lorsqu'ils le verraient arriver portant sur ses épaule cette belle pièce de venaison.

En entendant un bruit de pas, le daim blessé releva brusquement la tête. Il aperçut le vicillard et, par un eflort désespéré, se mit debout pour essayer de fuir; mais ses jambes tremblèrent sous lui et, fléchissant les jarrets, il retomba lourdement à terre. Un frisson de fièvre ou de terreur courut sur son pelage sombre.

Le père André s’approcha ; déjà son bras vigoureux se levait pour frapper... L'animal tourna vers lui ses grands yeux noirs, doux et profonds, il fit entendre un petit bramement plaintif et le regard qu'il attacha sur le vieux missionnaire devint humide, comme si une larme eût humecté le jais de ses prunelles.

Le vieillard parut hésiter; son bras resta un instant levé, immobile, puis peu à peu s’abaissa. La pointe du bâton toucha doucement la terre et le missionnaire, s'appuyant sur son arme, fixa son bon regard sur la victime qu’il allait sacrifier.

— Pauvre animal! murmura-t-il, Dieu t’a permis d'échapper à l'ennemi qui t’avait blessé... Ne serait-ce pas l’offenser que de t'ôter la vie ?

Le bâton glissa de ses mains et tomba dans l'herbe.

Comme s’il eût compris la pensée de clémence qui avait désarmé son ennemi, le gracieux animal cessa de fixer sur le vieillard ses regards suppliants et recommença à lécher le sang qui coulait de sa blessure.

Le père André regarda cette plaie sanglante.

— Pauvre hôte, dit-il, comme elle doit souffrir !

11 fit quelques pas dans la clairière, ramassa deux poignées d’herbes et cueillit les feuilles d’une plante que les Indiens employaient avec succès pour guérir leurs blessures.

Quelques instants après, il était agenouillé près du daim blessé. Il retira le fer de la flèche, étancha le sang avec une poignée d'herbes et mit sur la blessure une compresse de larges feuilles. Les grands yeux noirs de l'animal s’attachèrent de nouveau sur le visage du vieillard; mais, cette fois, ils avaient une expression presque humaine de reconnaissance ; inclinant sa tête fine, le pauvre daim lécha doucement les mains vénérables qui le pansaient.

— Décidément, se dit le père André en regardant le blessé avec un sourire ému, je crois que j'aurais fait un bien mauvais chasseur... Je n’ai pas la vocation.

Prenant ensuite l'animal dans ses bras, comme s’il se füt agi d’un enfant, il alla le déposer sur les mousses épaisses qui tapissaient l'ombre du fourré.

— Comme cela, pensa-t-il en jetant un dernier regard sur le blessé, il sera à l’abri de la dent des bêtes féroces.

Après cette bonne action accomplie d’une façon si simple et si touchante, l'excellent vieillard s’apprêtait à reprendre sa course un peu aventureuse à travers le bois, lorsque tout à coup le fourré en face de lui s’ouvrit de nouveau et livra passage à un guerrier peau-rouge.

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