LE SERPENT-ROUGE
Le missionnaire eut un mouvement de surprise, mais non de crainte, car ilsavait que l'habit dont il était revêtu était respecté des Indiens, qu’ils appartinssent à une tribu hostile ou amie, idolâtre ou catholique.
D'ailleurs il reconnut vite le nouvel arrivant. C'était Mounghaäâla, un des guerriers abénaquis envoyés à la chasse par Ouinnipeg.
De son côté, le Peau-Rouge laissa échapper un geste de surprise en apercevant devant lui le missionnaire.
— Que mon père à la barbe blanche soit le bienvenu ! dit-il d’une voix haletante. J'ai aperçu tout à l'heure un troupeau de daims, j'aitiré et je crois avoir blessé un de ces animaux. Mon père ne l'aurait-il pas vu passer près d'ici? Son oreille subtile n’a-t-elle pas entendu le bruit de sa course légère ?
Le misionnaire se plaça résolûment devant le daim blessé ; son cœur s'était serré à la pensée que le pauvre animal auquelil venait de sauver la vie pourrait tomber entre les mains du chasseur, ct une inclination de tête équivoque répondit au guerrier.
Le Peau-Rouge eut un geste de dépit.
— Mon fils, reprit le père André avec un sourire malicieux, cela l’apprendra qu’un chasseur doit toujours tuer son gibier du premier coup.
— J'ai lancé ma flèche sans tenir compte du vent, dit l'Indien en baissant la tête d’un ir un peu consterné, car il passait pour l’un des meilleurs tireurs de la tribu. Je croyais pourtant l'avoir atteint en pleine poitrine. Mais je sais la direction qu'a prise le troupeau, je vais la suivre. Il ne faut pas que Mounghaäla se présente les mains vides devant son père l’Aigle- Noir.
— Voici la nuit qui vient, dit le père André; il serait, je crois, plus prudent de regagner le camp.
Tu trouveras peut-être sur ta route une outarde ou quelque coq d'Inde.
— Mon père m'accompagnera-t-il ?
— Je tl’accompagnerai.
Un sourire d'espoir anima la grave physionomie du Peau-Rouge.
— Si le Grand-Esprit est avec nous, la chasse sera bonne, dit-il d'un air de triomphe.
L'événement ne tarda pas à justifier la confiance un peu superstitieuse de l’Indien.
Ils avaient fait à peine cinquante pas dans le bois lorsque tout à coup deux gros oiseaux se levèrent devant eux. Au moment où ils alteignaient à grand bruit d'ailes les premières branches d’un sapin touffu derrière lequel ils allaient disparaître, une flèche adroitement lancée par Mounghaâla toucha l’un d’eux. C'était un magnifique coq de bruyère.
Ce coup heureux consola aussitôt le guerrier peaurouge de l'échec que son amour-propre de chasseur avait subi quelques instants auparavant.
De son côté, le père André félicita d'autant plus vivement Mounghaâla que son exploit diminuait un peu'les remords qu’il éprouvait lui-même.
Le bon vieillard commençait, en effet, à se reprocher la faiblesse de son cœur et il était un peu confus de songer que, pour sauver un animal à demi mort il exposait peut-être ses compagnons aux cruelles souffrances de la faim.
L'adroite flèche de Mounghañla était donc venue fort à propos calmer ses inquiétudes. En soulevant l'énorme oiseau que le jeune Peau-Rouge venait d’abattre, le missionnaire laissa échapper une exclamation de joie.
— Il est presque aussi gros qu’un daim ! s’écria-t-il.
Et cette pensée consolante dissipa aussitôt ses derniers regrets.
Ils reprirent leur marche un instant interrompue par cet heureux incident.
Au bout de quelques minutes, une sorte de gloussement doux et prolongé parvint à l'oreille exercée du Peau-Rouge.
Il s'arrêta soudain, mit un doigt sur ses lèvres, puis murmura :
— Écoutez, père ; j'entends le cri de la femelle. Elle doit s'être reposée dans ce petit bois d’érables.
Ajustant une flèche sur la corde de son are, il s’élança légèrement dans cette direction et disparut bientôt aux regards du père André.
Quelques instants s’écoulèrent ; Mounghaâla ne revenait pas. :
Le missionnaire pensa que le jeune Indien s'étai peut-être laissé entraîner à la poursuite de l’oiseau.
Il attendit patiemment.
Mais les minutes s’écoulaient, le soir allait venir et il fallait regagner au plus vite le campement de la petite expédition.
Le père André se décida donc à pénétrer à son tour dans le bois d’érables afin d'appeler l’imprudent chasseur.
Traversant le fourré où Mounghaâla s'était enfoncé, il se dirigea dans une sorte de passage frayé sans doute par les animaux de la forêt et où le jour arrivait à peine à travers le feuillage touffu des érables.
Tout à coup un cri d'horreur s’échappa de la poitrine du missionnaire.
À deux pas devant lui, un guerrier peau-rouge gisait étendu sur le ventre ; un large couteau était enfoncé entre ses épaules, son crâne sanglant était dépouillé de sa chevelure.
Le père André devint tout pâle, il se baissa en frissonnant et ses mains tremblantes retournèrent le cadavre.
Il reconnut le pauvre Mounghaâla.
Glacé de stupeur, le vieillard regarda autour de lui pour chercher les traces de l'assassin.
L'obscurité qui régnait sous la sombre voûte des arbres ne lui permit pas d’apercevoir deux yeux noirs et ardents qui le regardaient à travers le fourré voisin.
Le père André s’agenouilla, et, après avoir constaté que le cœur du pauvre Indien avait cessé de battre, il prononça quelques prières sur ce corps inanimé.
Au moment où il allait se relever, une main s’appesantit sur son épaule. Il se retourna et vit près de
son visage la figure tatouée d'un Peau-Rouge aux regards cruels.
Le missionnaire comprit alors le piége dans lequel Mounghaâla était tombé ; cet Indien l'avait attiré dans le bois en imitant le cri du coq de bruyère et l'avait tué par derrière, sans défense.
Le vieillard se releva ; sa physionomie calme n'exprimait aucune émotion. Seulement il fixa sur le Peau-Rouge un regard triste et sévère et, sans parler, désigna de sa main étendue le cadavre du pauvre Mounghaâla.
L'Indien répondit par un signe affirmatif à la muette interrogation du missionnaire, puis, relevant fièrement la tôte :
— Mon père à la barbe blanche ne me reconnait donc pas? dit-il d’une voix rude et gutturale. Je suis le Serpent-Rouge.
— Le chef de la tribu des Delawares? Si, je te reconnais, fit le missionnaire d’un ton ferme. Ton père avait embrassé notre religion; toi, tu es retourné au culte des idoles. Ton père était le fidèle ami des Français ; toi, tu combats avec leurs ennemis, et tu massacres leurs alliés.
— Le Chat-Tigre était vieux, dit l’Indien avec mépris; il se laissait conduire comme un enfant timide. Le Serpent-Rouge n’a d'autre maître que le Grand- Esprit, et s’il combat avec les Anglais, c'est que les Anglais lui ont promis de lui rendre le territoire de
chasse que ton peuple a arraché autrefois par ruse à la faiblesse d'un vieillard. Quant à ce guerrier, ajouta-t-il en touchant du pied le corps du chasseur abénaqui, je l’ai tué, comme je tuerai tous ceux de sa tribu qui se trouveront à portée de ma hache ou de mon fusil. L’Aigle-Noir a massacré l'année dernière près de Carillon trente de mes jeunes hommes, et je n’enterrerai la hache de guerre que lorsque sa chevelure sera suspendue ici.
Et il indiqua du doigt sa ceinture ornée de quelques-uns de ces affreux trophées et où pendait la chevelure sanglante du malheureux Mounghaäla.
— L’'Aigle-Noir a tué tes jeunes hommes dans le combat, dit le père André avec force; il les a frappés loyalement, en face; c’est un courageux guerrier qui u’a jamais attaqué par derrière un ennemi désarmé,
— Les cheveux de mon père ont blanchi dans les temples de son Dieu et non dans les sentiers de la guerre, répondit le chef peau-rouge d’un ton de mépris. Sa main n’a jamais touché la hache ou la carabine, il ne sait pas que le devoir d’un guerrier est de tuer son ennemi partout où il le rencontre.
En disant ces mots, le Serpent-Rouge se pencha, arracha tranquillement son couteau de la plaie profonde où il était planté ‘’essuya dans un buisson et le mit à sa ceinture.
Puis, redressant sa haute taille, il continua avec une expression railleuse et hautaine :
— L'hospitalité que je vais offrir à mon père ne vaudra peut-être pas celle de son fils l’Aigle-Noir, mais il sera, je crois, plus en sûreté dans le camp des Delawares que dans celui des guerriers abénaquis.
Le père André ne se méprit pas au sens de ces paroles. [1 était désormais le prisonnier d’une tribu ennemie et cruelle.
Toutefois la perspective de cette dangereuse captivité ne troubla guère son âme intrépide. Seulement il pensa avec une douloureuse inquiétude aux périls auxquels ses amis allaient être exposés.
La tribu des Delawares était nombreuse. Si le Serpent-Rouge parvenait à découvrir la retraite où la petite expédition avait établi son camp, il pouvait surprendre et massacrer, jusqu’au dernier, d’Arramonde et ses compagnons.
Comment les prévenir du danger qui les menaçait ?