‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 20 sur 36 · L'ATTAQUE · texte numérisé non relu

L'ATTAQUE

Bien que l’Aigle-Noir ne pût soupçonner qu’une tribu nombreuse et hostile avait dressé ses wigwams dans cette même forêt, il avait pris toutes les précautions nécessaires pour garantir d’une surprise le détachement qu'il était chargé de conduire.

Cinq de ses guerriers étaient en sentinelle de distance en distance à cent mètres environ du camp. A la moindre alerte, les pirogues auraient été détachées du rivage et poussées au large.

Un seul feu avait été allumé pour attendre le fameux daim que le chef sauvage avait annoncé à Jean d'Arramonde, et trois Canadiens tenaientleurs grands manteaux étendus autour de ce feu afin d'en cacher la flamme.

Une heure s'écoula.

Au bout de cet espace de temps, l’un des chasseurs arriva; il n'avait trouvé qu’un écureuil et deux œufs de poule d’Inde. Le second parut un quart d'heure après, portant une outarde de moyenne grosseur.

On attendait encore, espérant que Mounghaâla, le meilleur chasseur de la tribu, viendrait compléter ce triste menu. Mais comme, à mesure que le temps s’écoulait, la fatigue et la faim se faisaient plus cruellement sentir, on résolut d'attaquer, en attendant mieux, le maigre gibier apporté par les chasseurs.

Tandis que l’écureuil et l’outarde cuisaient de compagnie, embrochés dans une longue baguette qu'un Canadien tournait .:… nent, l'attention de Jean d’Arramonde fut »,illée: rle singulier manége auquel maître Patern. ° ‘:.rait depuis quelques instants.

Ses deux grosses mains croisées derrière le dos, le nez au vent et la mirie iisouciante, l’ancien aide-

droguiste se promenait tout seul à l'extrémité de la petite clairière.

Mais sa promenade le ramenait sans cesse vers un gros arbre dont il faisait consciencieusement le tour et derrière lequel il s’attardait toujours quelques instants.

D'Arramonde résolut d’éclaircir le mystère de ces singulières évolutions. Il se glissa doucement derrière Paterne, et au moment où ce dernier disparaissait de l'autre côté de l'arbre, il fit le tour opposé et alla se poster contre un épais buisson d’épine-vinette.

Il vit alors maître Paterne jeter autour de lui un regard circonspect. Après avoir constaté qu'aucun œil indiscret ne l’épiait, il se mit à genoux, écarta les hautes herbes et y prit avec précaution le fameux jambon qu'il avait sauvé du naufrage et caché prudemment en cet endroit retiré.

Il le soupesa, le flaira, le regarda d’un œil attendri, puis tailla dans une brèche déjà profonde une tranche épaisse que sa large bouche engloutit rapidement.

Ensuite il rem, le jambon dans la cachette, plaça de nouveau ses mains derrière son dos et, tout en remuant les mâchoires avec une précipitation comique, reprit tranquillement sa promenade autour de l'arbre.

— Ah! pendard, je t'y prends ! s’écria d’Arramonde qui s’élança aussitôt vers lui et le saisit par le collet

de son habit. C’est ainsi que tu t'empiffres tandis que ton maître et tes camarades meurent de faim!

Paterne faillit s’étrangler de peur en se voyant découvert et en sentant la main vigoureuse de son maitre le secouer si rudement.

Il tomba à genoux et demanda grâce d’une voix entrecoupée autant par l'émotion que par les efforts désespérés qu'il faisait pour avaler l'énorme morceau qui lui gonflait les joues.

— Maraud ! poursuivit d'Arramonde furieux; pour te punir, tu vas aller immédiatement monter la garde à cent mètres du camp. et si des Indiens anthropophages, séduits par ton aspect gras et dodu, s'emparent de toi, tu n'auras qu’à accuser ta gourmandise, et tu seras puni par où tu a5 péché!

Le pauvre Paterne, effrayé par cette terrible menace qu'il prit au sérieux, essaya de fléchir son maitre; mais d’Arramonde fut inexorable et, après avoir distribué à ses compagnons le superbe jambon qu'il venait d’arracher à la voracité de son valet, il fit conduire ce dernier à la garde du camp, sur la même ligne que les sentinelles indienhes et sans autre arme qu'un bâton pointu.

Grâce à cc supplément inattendu, la petite troupe put apaiser sa faim. Ce frugal repas fut arrosé de l’eau du lac, puis chacun se roula dans son manteau et s’endormit, à l'exception de l’Aigle-Noir, qui, après avoir éteint les dernières braises du foyer, s’assit sur

un arbre renversé et demeura immobile, attentif,

La nuit était complétement venue depuis près de deux heures, lorsque tout à coup le roucoulement doux du ramier frappa l'oreille du chef sauvage.

Il se retourna brusquement et darda son regard perçant dans l'obscurité de la forêt.

Quelques instants s’écoulèrent.

Bientôt Ouinnipeg entendit un froissement de branches à peine perceptible, et une forme noire rampant à travers les guerriers endormis dans la clairière s'avança vers lui.

— Oah! dit le chef à demi-voix en se penchant vers cette singulière apparition.

Au même instant, l’homme qui rampait sauta sur ses pieds et s’approcha rapidement de l’Aigle-Noir.

Ce dernier reconnut alors Chérokéah, un des guerriers qu'il avait envoyés en reconnaissance quelques heures auparavant.

Étendant son bras dans la direction de l'ouest :

— Les Delawares ! dit le guerrier indien d’une voix basse.

Une rapide expression d'inquiétude passa sur le front grave de l’Aigle-Noir.

— Mon fils les a vus? demanda-t-il.

— Chérokéah a pénétré dans l'enceinte de leurs wigwams, répliqua le Peau-Rouge en relevant la tête avec orgueil.

— Sont-ils nombreux?

L’'Indien désigna d’un geste circulaire les dormeurs étendus autour de lui et, levant la main en l'air, montra trois doigts à Ouinnipeg.

Cela signifiait que les Delawares étaient trois fois plus nombreux que les Abénaquis et les Canadiens.

Puis, baissant les yeux d’un air affligé, le guerrier peau-rouge mit une main sur sa poitrine :

— Mon père ne reverra plus son fils Mounghaâla, dit-il d’une voix sourde; un couteau delaware a pris sa vie, sa chevelure pend à une ceinture delaware.

Un éclair rapide passa dans les yeux de l’Aigle- Noir, son visage cuivré devint blême.

— Ils ont tué Mounghaâla ! murmura-t-il avec une effrayante expression de colère.

Le guerrier inclina tristement la tête, puis reprit :

— L'Aigle-Noir ne reverra pas non plus son père aux cheveux blancs. J'ai aperçu le Serpent-Rouge qui entrait avec lui au milieu des wigwams de la tribu delaware. Il est leur prisonnier.

Ouinnipeg croisa ses bras sur sa poitrine. Baissant sa tète énergique, il réfléchit quelques instants et compta du regard les guerriers endormis autour de lui.

Sa première pensée avait été de marcher immédiatement sur le camp delaware, de le surprendre, de venger la mort de Mounghaäla et d’arracher le père André au Serpent-Rouge.

Mais le chef abénaqui était trop prudent pour ne

pas reconnaître que ce projet était impraticable.

Le Serpent-Rouge, averti de la présence des Abénaquis dans la forèt du Saint-Sacrement, devait être sur ses gardes. On ne pouvait espérer le surprendre. D'ailleurs la fatigue des guerriers sauvages et canadiens et leur petit nombre comparé à celui de l'ennemi ne permettraient pas, évidemment, de combattre avec quelque chance de succès.

Sombre et préoccupé, l’Aigle-Noir s’approcha lentement de Jean d’Arramonde, le réveilla en lui touchant l'épaule et lui apprit la fâcheuse nouvelle qu’il venait de recevoir.

— Eh bien! s’écria le Béarnaiïis en se levant vive-

ment, il faut aller délivrer sur l'heure le père André et donner une leçon à ces mécréants. Ils sont nombreux, dites-vous ; tant mieux! nous en tuerons davantage.

Le chef sauvage secoua la tête. Il ouvrait déjà la bouche pour persuader au jeune aventurier qu’une semblable expédition serait une folie et qu'il valait mieux, en cette circonstance, employer la ruse que la force, lorsque tout à coup un cri guttural, terrible, déchira le silence de la vieille forêt.

En un instant, tous les Abénaquis furent sur pied, | le fusil à la main; les volontaires canadiens les imitè- | rent, ettous demeurèrent le cou tendu, le doigt sur la détente de leur arme, le cœur serré par l'angoisse d'un danger inconnu.

Soudain un coup de feu retentit dans le bois; quatre autres détonations suivirent aussitôt.

C'étaient les sentinelles indiennes qui venaient de lirer. Quelques secondes après, les cinq guerriers peaux-rouges franchissaient en bondissant les buissons qui entouraient la petite clairière et tombaient au milieu de leurs compagnons en criant :

— Les Delawares ! les Delawares!

Il y eut un moment de confusion.

— Aux pirogues! cria le chef abénaqui.

— En avant! dit Jean d'Arramonde qui, brandissant son épée, voulut entrainer ses Canadiens au-devant des ennemis cachés dans le bois. En avant! en avant! répéta-t-il en voyant ses hommes hésiter entre le combat qu'il ordonnait et la retraite conseillée par l’Aigle-Noir. Vous laisserez-vous effrayer par ces mendiants dégucnillés ? En avant! et feu sur les Delawares !

Au même instant, de vives lueurs éclairèrent les voûtes sombres de la forêt. Des feux rouges allumés de tous côtés par les Delawares illuminèrent les troncs des arbres gigantesques et les faisceaux de lianes qui pendaient aux branches.

Au sein de cette lumière ardente, les sauvages ennemis bondissaient comme des diables noirs, tirant au hasard, brandissant leurs haches et poussant de sinistres hurlements pour terrifier leurs adversaires. Effrayés par ces clameurs, de grands oiseaux de nuit

s’élevaient de tous côtés, tourbillonnaient au-dessus des torches enflammées et ajoutaient par leurs lourds battements d'ailes et par leurs cris à l’étrangeté de cette scène nocturne.

— Feu! répéta d'Arramonde.

Et avant que l’Aigle-Noir, qui avait couru aux piroques avec ses guerriers, eût pu s'interposer pour empècher cette folle imprudence, quelques coups de feu avaient été tirés par les volontaires canadiens sur les ombres noires qui couraient à travers les arbres de la forêt.

Cette décharge apprit aux Delawares la position exacte de leurs ennemis.

Cessant aussitôt leurs mouvements désordonnés, ils serrèrent leurs rangs et firent feu à leur tour.

Deux Canadiens tombèrent blessés : une balle perça le chapeau de Jean d’Arramonde.

— Aux pirogues! cria de nouveau l’Aigle-Noir.

Les Canadiens battirent aussitôt en retraite, se rapprochèrent de la rive, et, tandis que les balles sifflaient autour d’eux et déchiquetaient l’écorce des arbres, ils s'enfoncèrent dans les buissons qui cachaient les bords du lac et montèrent rapidement dans les pirogues.

Les guerriers abénaquis les y avaient précédés et tenaient déjà les pagaies dans leurs mains robustes, prêts à lancer leurs légères embarcations au milieu du lac à un signal de l’Aigle-Noir.

Ouinnipeg donna ce signal, car il croyait que toute la troupe s’était ralliée dans les barques et il ne pouvait soupçonner que le chef de cette troupe, emporté par son ardeur irréfléchie, s’était obstiné à poursuivre un combat inutile.

Tandis que, silencieuses et rapides les pirogues s'éloignaient du rivage, Jean d’Arramonde, sans s’inquiéter de savoir s’il était suivi ou non, se précipitait, un pistolet d'une main, son épée de l’autre, sur les Delawares qui venaient de franchir le cercle de broussailles dont la clairière était entourée.

Il déchargea son pistolet et tua un Indien; mais, au moment où il portait un coup furieux au Serpent- Rouge, son épée se brisa sur la hache du chef delaware. Déjà un Indien levait son couteau pour le frapper, lorsque le Serpent-Rouge arrêtant le bras de son guerrier :

— Ce prisonnier m'appartient, dit-il avec hauteur; qu’on lui lie les mains.

Puis, brandissant sa hache, il reprit sa course, espérant atteindre l’Aigle-Noir; mais lorsqu'ileut traversé la clairière déserte et franchi les buissons il aperçut les eaux du lac et comprit que son plus mortel ennemi venait de lui échapper.

Le Serpent-Rouge poussa une exclamation de rage.

L'obsc: ité profonde l’empêchait de suivre du regard la direction que les pirogues avaient prise.

Il entendait seulement un faible clapotement produit par le jeu régulier des pagaies.

Arrachant une carabine des mains d'un de ses guerriers, le delaware fit feu du côté d’où venait ce bruit de rames. Quelques Delawares l’imitèrent et tirèrent au hasard; mais cette fois aucune détonation ne vint leur indiquer la position de la petite flottille.

L’Aigle-Noir répondait par un dédaigneux silence aux provocations de son ennemi.

Le chef delaware et ses guerriers étaient fous de rage en voyant le peu de succès de leur expédition, dont l'échec aurait été complet, si l'imprudent d'Arra» monde n'était pas venu se jeter étourdiment entre leurs mains.

Le Serpent-Rouge avait pourtant bien pris ses mesures pour surprendre son ennemi.

Malgré l'adresse avec laquelle il croyait avoir rempli sa mission, l'Abénaqui Chérokéah avait été aperçu par un guerrier delaware au moment où, caché dans les grandes herbes, il épiait le camp ennemi.

Aussitôt l'éveil avait été donné secrètement et, lorsque le guerrier abénaqui avait quitté sa cachette pour revenir au camp de l’Aigle-Noir, trente Delawares, choisis parmi les plus vigoureux et les plus adroits, s'étaient engagés sur sa piste, conduits par le Serpent- Rouge.

Mais la précaution prise par Ouinnipeg d'établir son

camp sur les rives du lac avait fait échouer cette entreprise audacieuse, et l’Aigle-Noir avait pu échapper heureusement à l'ennemi qui comptait le surprendre,

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