LES WIGWAMS DELAWARES
En faisant feu sur les Delawares dispersés dans le bois, les adroits tireurs canadiens avaient tué quelques-uns de ces sauvages.
Aussi, lorsque, vers le matin, la troupe dirigée par le Serpent-Rouge revint au campement de la tribu delaware, une explosion de cris de douleur et d’imprécations accueillit son retour.
Une horde de femmes assaillit les guerriers indiens avec d’effroyables clameurs, leur reprochant d'avoir laissé assassiner sans les défendre etsans les venger, leurs pères, leurs frères et leurs époux.
Il y avait entre les deux tribus des Delawares et des Abénaquis une haine mortelle. L'année précédente, les Delawares avaient été défaits dans tous les combats, etleurs ennemis leur avaient fait éprouver des pertes sanglantes.
L’insuccès de cette nouvelle rencontre et la mort de quatre ou cinq guerriers avaient poussé au plus haut point l’exaspération des sauvages.
Après avoir lancé contre ceux qui revenaient
leurs sarcasmes et leurs cris de fureur, les femmes entourèrent la hutte du conseil où étaient réunis les sachems, ou vieillards de la tribu, et recommencèrent leurs vociférations.
Le Serpent-Rouge, le front haut, l'œil enflammé de honte et de colère, fendit cette foule furieuse qu'il dominait de toute la tête et pénétra dans la hutte du conseil, où il trouva réunis les cinq vieillards de la tribu qui, accroupis graves et immobiles sur la natte étendue à terre, fumaient autour du feu dans de longs calumets peints en rouge.
Le chef delaware, debout devant les vieillards, raconta les détails de sa malheureuse expédition avec simplicité, mais sans rien perdre de sa fierté et de son audace.
— J'espère, dit-il en terminant, que mes pères les sachems n’écouteront pas les cris de ces femmes bavardes et n'attristeront pas mon cœur par des paroles sévères que je n'ai pas méritées. Les Abénaquis ont tué cinq de nos guerriers, c'est vrai; mais nos fusils ne sont pas restés mucts, et mes pères savent que nos jeunes hommes ont le coup d'œil juste. Le sang des Abénaquis a rougi les herbes de la forêt et le Grand-Esprit a fait tomber entre mes mains un prisonnier à chair blanche.
A ces mots, les sachems, qui jusqu'alors avaient écouté d’un air soucieux le récit du Serpent-Rouge, relevèrent la tête, et le plus âgé prenant la parole :
— Où est ce prisonnier? demanda-t-il. Pourquoi mon fils n’a-t-il pas commencé par nous apprendre cette nouvelle, au lieu de nous dire des paroles si tristes à entendre pour des oreilles delawares?
Un rapide sourire effleura les lèvres minces du rusé Delaware.
Il mit la main sur sa poitrine et répondit avec une feinte modestie :
— Le Serpent-Rouge devait faire à ses pères le récit sincère de son expédition. IL regrette de n'avoir tué que quelques Abénaquis, car il espérait que ses jeunes hommes pourraient suspendre à leur ceinture de nombreuses chevelures. Son âme est affligée, car ce n’est pas un chef français, mais l’Aigle-Noir lui-même, qu'il aurait voulu ramener au camp des Delawares.
— Ton prisonnier est un chef de la nation des visages-pâles ? demanda le sachem qui avait déjà parlé et qui se nommait Oukivari.
— Son costume et ses armes l'indiquent.
Les cinq vieillards se consultèrent un instant à voix basse.
Les clameurs de la foule étaient toujours menaçantes autour de la hutte du conseil ; on entendait de longs hurlements poussés par les femmes et des cris de vengeance proférés par les guerriers.
Oukivari se leva, parut devant les groupes menaçants et fit signe qu’il voulait parler.
Au même instant, les cris s'apaisèrent.
— Le Serpent-Rouge est un grand chef, dit le sachem d'une voix forte. Vos langues sont semblables aux feuilles du tremble qui remuent sans cesse et sans raison. Les vieillards du conseil vous ordonnent de mettre fin à vos clameurs et d’invoquer le Grand- Esprit afin qu'il décide ce qui sera fait du prisonnier que le Serpent-Rouge a ramené.
Ces dernières paroles eurent tout l'effet que le vicillard en attendait. De nouveaux eris s’élevèrent, mais, cette fois, au lieu d’êire dirigée contre le Serpent- Rouge et ses guerriers, la colère de cette race mobile, impressionnable, se tourna contre le malheureux prisonnier.
— Où est-il? s’écrièrent vingt voix discordantes. Qu'on le livre à nos femmes ! Qu'on distribue ses os à nos enfants pour qu'ils en fassent des joucts ! Que son sang venge le sang delaware!
Voyant qu'il avait obtenu le résultat qu'il désirait, le vieillard se retourna et fit signe au Serpent-Rouge de venir auprès de lui sur le seuil de la hutte.
Aussitôt la tribu delaware accueillit par des cris triomphants ce chef dont elle paraissait soupçonner tout à l'heure l'adresse et le courage.
— Le prisonnier ! cria-t-elle, le prisonnier ! qu’on l'amène et qu'on l’attache au poteau de torture!
Le Serpent-Rouge adressa un sourire hautain à la foule qui l’entourait ; puis il donna un ordre à quel-
ques-uns de ses fidèles guerriers, qui disparurent aussitôt dans le bois.
Le chef delaware avait prévu l'accueil que sa tribu lui ferait au retour de son expédition infructueuse. Aussi avait-il ordonné aux guerriers qui gardaient d'Arramonde de rester en arrière dans la forêt, car il comptait que l'annonce de cette importante capture calmerait les espritsirrités, et il voulait ménager une sorte de coup de théâtre qui devait lui rendre soudain tout son prestige.
Au moment où le malheureux d’Arramonde parut, les mains liées, au milieu des groupes de sauvages qui lui servaient d’escorte, les femmes et les guerriers assemblés près de la hutte du conseil recommencèrent leurs cris furieux. Quelques femmes delawares — celles sans doute que l’escarmouche de la nuit avait rendues veuves — se précipitèrent sur lui armées de bâtons et de couteaux ; le Serpent-Rouge fut obligé d'interposer son autorité pour le protéger.
Dans cette circonstance critique, le gentilhomme béarnais fit preuve d’un sang-froid que l’on aurait difficilement attendu de sa nature ardente et vive.
Il marchait tranquillement au milieu des sauvages furieux, recevant d'un air dédaigneux les injures qui lui étaient jetées à la face, et fixant un œil plus curieux qu'effrayé sur ces terribles visages dont des peintures bizarres accentnaient encore la férocité.
On le conduisit à une sorte de hutte basse dans
laquelle on le poussa brutalement et dont on assujettit solidement la porte faite de grosses branches entrelacées.
Les liens qui lui serraient les jambes le firent trébucher; il tomba, et ses mains rencontrèrent un grand corps étendu immobile sur une natte,
L'obscurité ne permit pas à d'Arramonde d’apercevoir le visage du compagnon sur lequel il était venu choir si inopinénient. Mais celui-ci l'avait reconnu au moment où la porte s'était ouverte pour lui livrer passage.
— Ah! mon cher enfant, dit la voix du père André avec un accent plein de tristesse, ce que je craignais est donc arrivé. Les Delawares ont surpris votre camp, ils vous ont fait prisonnier... Dieu de miséricorde ! Ouinnipeg et vos compagnons ont été massacrés sans doute ?
— En vérité, père André, dit d'Arramonde en cherchant à tâtons la main du missionnaire qu'il serra fortement entre ses mains liées, je suis bien aise d'entendre votre voix. Depuis deux heures je suis assourdi par les cris de ces coquins peinturlurés ; ils m'ont brisé les oreilles. Rassurez-vous, bon père ; Ouinnipeg et ses compagnons sont en sûreté, et si mon épée ne s'était pas brisée comme un verre, Je ne serais certes pas ici. J'aurais plutôt embroché tous ces diables noirs !... Comprenez-vous cela, père André ? une épée qui me venait de mon trisaïeul,
lequel l’avait fait tremper sous ses yeux dans les eaux du Guadalquivir! Enfin il ne faut plus penser à cela. Je me suis laissé prendre comme un sot et je dois en subir les conséquences... Que vont-ils faire de moi, ces damnés sauvages ? À quelle sauce vont-ils m’accommoder ? Entendez-vous comme ils crient? C’est que probablement ils ne se mettent pas d'accord sur ce point important. Les uns penchent sans doute pour la sauce blanche et les autres préfèrent me faire revenir dans la poêle. sur un feu doux!
— Ah! mon cher enfant, les Delawares ne sont pas des cannibales ! dit le père André qui avait pris au sérieux les plaisanteries de d’Arramonde.
— Ah çà ! mon père, auriez-vous par hasard l’intention de les défendre? s’écria vivement le gentilhomme gascon.
Puis il reprit avec insouciance :
— Bah! que m'importe ce qu'ils feront de moi après ma mort!...Ce qui me paraît certain, c’est qu’ils vont me tuer, n'est-ce pas ? Voyons, vous qui les connaissez, car tous ces gens-là ont été plus ou moins vos paroissiens, mon excellent père, dites-moi un peu ce que vous pensez de leurs intentions probables à mon égard.
Cette légèreté d’esprit, cette bonne humeur en face d’un terrible danger surprirent le père André et le touchèrent vivement.
— Non, non, dit-il, je ne crois pas qu'ils songent
à vous mettre à mort... Ah! si l’Aigle-Noir était tombé entre leurs mains, je ne dis pas; ils l’auraient certainement attaché au poteau de torture et auraient inventé pour lui les plus cruels supplices.. Mais yous ! songez donc que les Delawares étaient encore il y a deux ans les alliés des Français !.…
Tandis que le père André et Jean d’Arramonde échangeaient ces paroles, une vive agitation régnait dans le camp des sauvages.