LE RÈVE DU JONGLEUR
Il y avait devant la hutte du conseil un espace assez vaste où l'herbe avait été brûlée et qui servait de place publique au petit village delaware.
Les vieillards, ayant ordonné à la foule de décrire un cercle autour de cette place, se dirigèrent vers la hutte du sorcier, qui était située à quelque distance.
Selon la coutume indienne, ils voulaient prendre l'avis de cet important personnage, l’interroger sur les causes du courroux dont le Grand-Esprit semblait animé contre la nation delaware et lui demander enfn par quels moyens on pourrait apaiser cette colère.
Is trouvèrent le jongleur assis par terre sur sa nalte, les yeux fermés, les bras pendants, dans une sorte d’extase cataleptique. Ils lui parlèrent ; il ne ré-
pondit pas. Alors le grand sachem se décida à le toucher du doigt. Le sorcier ouvrit les veux et promena autour de lui des regards hébétés.
L'un des vieillards lui apprit les événements qui venaient de s’accomplir; il lui demanda s'il avait eu un songe qui pût expliquer l'échec subi par le chef de la tribu et faire espérer que le Grand-Esprit donnerait bientôt à ses enfants rouges la victoire sur leurs ennemis. |
Sans répondre, le sorcier tendit ses deux mains aux vieillards, qui l’aidèrent à se lever. Il dirigea ses regards vers le ciel, murmura des mots incohérents que les sachems écoutèrent en donnant des signes d'une attention profonde, puis, poussant un grand cri, il s’avança vers le cercle formé par la tribu delaware.
Il marchait lentement. Sa figure bizarrement peinte avait d’horribles contractions. Il levait à tous moments ses bras vers le ciel, ses yeux se renversaient convulsivement dans leurs noires orbites, une écume blanchâtre apparaissait aux coins de ses lèvres tombantes.
Un silence profond régnait maintenant dans le camp ; tous les regards étaient fixés sur le sorcier: o1 attendait impatiemment les paroles qu'il allait prononcer.
Ce jongleur était un homme d’une taille colossale et dont la force devait être prodigieuse, Néanmoiis
il se trainait avec peine, appuyé sur les sachems, et à chaque instant sa tête ballottait et ses yeux se convulsaient comme s’il eût été près de rendre l'âme.
Dès qu’il fut au milieu du cercle formé par les crédules Indiens, il appuya ses mains crispées sur sa poitrine en poussant des hurlements horribles ; il semblait tourmenté par de cruelles douleurs, puis il tomba à terre, se roula, se tordit dans d’atroces convulsions et arrosa la terre d’une écume sanguinolente.
Tout à coup il porta les deux mains contre ses lèvres, les éloigna ensuite vivement, comme s’il eût arraché de sa bouche un objet qui l’étouffait, et, montrant à la foule anxieuse, terrifiée, un petit morceau d'os qu’il tenait entre ses doigts :
- Voilà le maléfice! s’écria-t-l en se remettant adroitement sur ses pieds, le Grand-Esprit m'a délivré. Je vais parler.
Un frémissement agita les spectateurs de cette scène étrange, qui se rapprochèrent du sorcier et fixèrent leurs yeux ardents sur son visage.
Le jongleur reprit d’une voix rauque, rapide et avec des gestes désordonnés :
— Le Grand-Esprit est mécontent de ses fils rouges. Cette nuit, j'ai vu des ours dans mes songes. Areskoui, dieu de la guerre, m'est apparu et j'ai aperçu des iraces de larmes sur sa barbe blanche. Les Delawares ne sont plus que des femmes bavar-
des et sans cœur; ils entrent dans le sentier de la guerre sans penser à calmer la colère du Grand-Esprit; ils périront, ils périront tous jusqu’au dernier... Les Abénaquis prendront leurs chevelures et boiront dans leurs crânes dépouillés!..
Un hurlement de colère accueillit ces paroles du sorcier. Les guerriers, frappant à grands coups leur poitrine, baissèrent la tête sous ces cruels reproches.
Un des sachems s’avanca et d’un ton doux et triste:
— Mon fils a-t-il eu un autre songe? demanda-t-il, Dira-t-il aux pères de sa tribu comment ils peuvent apaiser la colère du Grand-Esprit et chasser Kitchi- Manitou, l'esprit du mal?
— J'ai avalé cette nuit en songe un serpent blanc et un serpent noir, répliqua le jongleur; ils s’agitent dans ma poitrine et me causent d’affreuses douleurs!
— Comment mon fils explique-t-il ce songe ?
— Le Serpent-Rouge n’a-t-il pas ramené des prisonniers ?
— Oui, une robe noire et un visage pâle.
— Voilà! s’écria le sorcier en sautant sur ses pieds et en se livrant à d’horribles contorsions; voilà les deux serpents! Ce sont eux qui m'étouffent, qui sifflent dans ma poitrine et qui s’enroulent dans mon esprit pour m empêcher de voir la direction que les Abénaquis ont prise en s’enfuyant.
Ces dernières paroles du jongleur furent couvertes par des hurlements terribles. Des femmes échevelées
se mirent à courir à travers le camp en criant et en frappant à coups redoublés sur des instruments de cuivre pour chasser Kitchi-Manitou.
D'autres chantaient : « Qu'on dresse le poteau de torture, qu’on y attache les prisonniers, nous voulons voir leur-sang couler goutte à goutte; nous voulons leur arracher les ongles et les dents et faire avec leurs os des sifflets pour nos enfants. ».
Les guerriers, se prenant par la main, commencèrent une danse folle et leurs voix dures psalmodièrent un chant de guerre. |
La hutte dans laquelle le père André et Jean d’Arramonde avaient été enfermés se trouvait à peu de distance du lieu de cette scène.
Les paroles du jongleur et les cris des Indiens qui formaient autour de lui un cercle bruyant, animé, parvenaient aux oreilles des prisonniers.
A travers les fentes des branchages dont la hutte était construite, ils pouvaient voir ce qui se passait dans le village delaware.
Jean d’Arramonde regardait curieusement ce singulier spectacle; mais il ne comprenait pas ce que signifiaient les clameurs et les contorsions de ces sauvages.
Il interrogeait à tout moment son compagnon.
Sombre et préoccupé, contre sa coutume, le père André évitait de lui répondre.
Il suivait d’un œil attentif les péripéties de cette scène étrange.
Lorsque le sorcier fit comprendre à la foule altérée de sang que le sacrifice des prisonniers était nécessaire s'ils voulaient apaiser la colère du Grand-Esprit, le missionnaire serra les poings en murmurant :
— Ah! le misérable, mon Dieu! le misérable!
— Que disent-ils, père André? demanda de nouveau Jean d’Arramonde. De grâce, vous qui connaissez la langue delaware, expliquez-moi ce que raconte ce grand coquin au milieu de loutes ses grimaces..…
Le père André baissa la tête et saisissant les mains liées de Jean d’Arramonde :
— Mon pauvre enfant! dit-il avec émotion, vous saviez que j'étais le prisonnier de ces sauvages... vous avez voulu me délivrer, et, entraîné par votre généreuse ardeur.…..
— Je me suis laissé prendre comme un simple et naïf castor, pour parler le langage des gens de ce pays... Mon Dieu! oui, père André. Mais, soyez-en bien persuadé, je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir pu coucher par terre quelques-uns de ces brigands... Je comptais sur mon épée... Ah ! il faut avouer que Tolède a joliment usurpé sa réputation!
— Mon pauvre enfant, dit le père André, du ccurage !.…
— Ah! l'heure est venue. Je suis condamné ?...
— Nous sommes condamnés.
— Comment! nous? s’écria d'Arramonde en pâlissant... Ces misérables oseraient-ils porter la main sur vous, leur père, leur bienfaiteur?... Ne m'avez-vous pas dit plus d’une fois que la robe dont vous êtes revêtu était pour vous une sauvegarde assurée ?.…
— J'ai essayé autrefois de faire un peu de bien à ces pauvres gens, dit le père André avec douceur, mais leurs oreilles et leur cœur sont restés fermés à mes paroles. Néanmoins ils me respecteraient peutêtre si leur insuccès de cette nuit ne les avait rendus fous de colère et de honte. Ce jongleur me haït parce que j'ai tenté jadis de détourner de lui ces pauvres Indiens crédules. il se venge aujourd'hui.
Le missionnaire achevait à peine ces mots que la foule se ruait de leur côté; le sorcier, ouvrant la porte de la hutte, mit la main sur le bras du père André pour le tirer dehors.
Le vieillard s’arrêta un instant à l'entrée de la cabane. La majesté de son visage, le calme de son regard qu'il promena tranquillement autour de lui, firent une certaine impression sur cette foule furieuse.
Un des sachems toucha le bras du jongleuretlui dit:
— Mon fils est-il bien sûr d’avoir rêvé d’un serpent noir ?
Les yeux du sorcier lancèrent deux terribles éclairs, comme ceux du tigre auquel on voudrait ravir un proie longtemps convoitée :
— Mon père osera-t-il mettre en doute mes paroles? dit-il d’un tonirrité. Pourquoi est-il venu me chercher avec les autres sachems de la tribu, s’il croit que le souffle du Grand-Esprit m'a abandonné et que mes songes n'ont pas plus d'importance que ceux d’un enfant endormi qui rêve de ses jeux? Eh bien soit! Rendez la liberté aux prisonniers, ne vengez pas le sang de vos frères tués cette nuit parles visages pâles, bravez la colère du Grand-Esprit... Mais ensuite que les guerriers delawares se coupent le nez et les oreilles, qu'ils aillent servir d'esclaves aux Abénaquis et tirent leurs traineaux comme des bêtes de somme!
Les guerriers accueillirent ces paroles par un hurlement de colère ; le sachem se retira en baissant la tête. Des cris de mort et de vengeance confirmèrent l’arrèt rendu par le sorcier.
— Alagami, dit le Serpent-Rouge en s'adressant au jongleur, tu promets à la nation delaware que, si les prisonniers sont mis à mort, le Grand-Esprit fera tomber entre ses mains les ennemis qui ont pris la fuite cette nuit sur leurs pirogues rapides ?
— Je le promets, répliqua le sorcier avec assurance.
— Amenez les prisonniers, s’écria alors le chef delaware en se tournant vers ses guerriers ; qu’on les attache au poteau de torture, qu’on aiguise les couteaux, que les femmes apportent des aiguilles pour les enfoncer sous leurs ongles, qu’on leur retire la vie peu à peu et qu'ils ne meurent que lorsque les der-
LE GRAND VAINCU 151 nières gouttes de leur sang auront rougi l'herbe jaunie !.…
Un éclair de triomphe traversa les cruels regards du jongleur, lorsqu'il vit la foule hurlante, désordonnée, entrainer le missionnaire et Jean d’Arramonde vers l'endroit où d’effroyables supplices leur étaient réservés.