LA TORTURE
Le poteau de torture était dressé à l'extrémité du camp delaware, près de la lisière de la forêt.
C'était un frène que l’on avait coupé et dépouillé de son écorce et dont le tronc noueux portait encore des traces de sang coagulé et des zébrures noires produites par le feu.
Trois anneaux grossiers enfoncés dans ce tronc indiquaient la place où les prisonniers devaient être attachés.
On lia Jean d'Arramonde et le missionnaire par le milieu du corps aux deux anneaux opposés et on Ôta les entraves qui serraient leurs poignets, afin de pouvoir leur appliquer cette torture horrible et raffinée qui consistait à enfoncer des aiguilles rougies sous les ongles des malheureux patients.
Tandis que les femmes allumaient le feu et prépa-
raient les divers instruments de torture, le père André, tournant la tête avec effort, adressait à son jeune compagnon attaché de l'autre côté du poteau des paroles d'encouragement et de consolation.
— Mon pauvre enfant, disait-il, les misérables vont vous faire cruellement souffrir !... Pensez aux tortures auxquelles notre Dieu s’est soumis, offrez-lui vos douleurs et priez-le pour qu’il vous donne la force de les supporter courageusement,.
— Soyez tranquille, père André, répliqua Jean d’Arramonde avec assurance, j'ai été élevé rudement, à l'école du grand roi Henri! Étant enfant, je suis tombé comme lui plus de cent fois dans nos montagnes, j'ai laissé bien souvent des lambeaux de ma peau aux pointes des rochers et jamais je n’ai eu une larme ni une plainte! Je vais montrer à ces sauvages qu'un montagnard béarnais peut braver la souffrance aussi bien qu’un guerrier peau-rouge !
On venait d'installer sur un feu ardent une grande chaudière dans laquelle on avait jeté de l’eau, du rhum et des plantes aromatiques. Les femmes et les guerriers burent ce breuvage enivrant, puis, se prenant par la main, exécutèrent autour du prisonnier la danse des tortures.
Le Serpent-Rouge se tenait un peu à l'écart, Le front baissé, il marchait dans la petite plaine d’un pas fiévreux et agité. Son visage impassible ne trahissait aucune émotion ; mais, sous cette apparence in-
différente, des sentiments tumultueux agitaient son âme.
I était impatient de voir commencer ce supplice qui devait apaiser le Grand-Esprit et faire tomber entre ses mains, selon la promesse du sorcier, les ennemis qui lui avaient échappé la nuit précédente.
Enfin un des sachems s’avança et, saisissant une hache de guerre, la leva au-dessus de sa tête en poussant un cri guttural.
C'était Je signal. La torture allait commencer.
Déjà un groupe de femmes, horribles sorcières noires et échevelées, se précipitaient vers le brasier pour en arracher les barres de fer rougies qui allaient déchirer la chair des patients, quand tout à coup une sorte d’éclair rapide sillonna le ciel bleu, et une longue flèche vint s’enfoncer en frémissant dans le sol de la prairie desséchée.
Cet événement singulier causa une sorte de stupeur parmi les sauvages réunis autour du poteau.
Seul, le Serpent-Rouge, conservant son calme impassible, marcha vers la flèche et l’arracha de terre. Il vit alors, enroulée au sommet du bois, une petite bandelette en écorce sur laquelle étaient gravés quelques signes.
Le chef delaware jeta les yeux sur ces signes et une exclamation de surprise s’échappa de ses lèvres. Les sachems s’approchèrent de lui.
— Voyez! dit le chef en leur montrant l'inscription que portait la bande étroite.
— C'est un message de l’Aigle-Noir, murmura à l'oreille de Jean d’Arramonde le père André qui avait reconnu la forme de la flèche et les couleurs des plumes qui l'ornaient,
— Ah! murmura le gentilhomme gascon, il aurait bien dû planter son message dans le cœur d’un de ces coquins!
Le père André eut une lueur d'espoir. Il pensa que l'Aigle-Noir avait trouvé, dans son esprit si fertile en ressources, une ruse pour les sauver.
— Guerrers delawures, dit le Serpent-Rouge en s'adressant aux hommes de sa tribu qui se pressaient autour de lui étonnés, anxieux, le Grand-Esprit a enfin pitié de ses enfants rouges ; il leur livre leur plus cruel ennemi. Savez-vous ce que m'annonce ce message ?
Il fit une pause, comme pour exciter encore: la curiosité de ses auditeurs, puis poursuivit d’une voix éclatante :
— Ouinnipeg offre de venir se placer contre le poteau de torture, si le peuple delaware consent à rendre la liberté à ce vieillard à barbe blanche.
Et, de son bras étendu, il désigna le père André.
Il y eut d’abord dans le camp delaware un profond silence causé par la surprise. Puis des cris discordants s'élevèrent detous côtés. L'échange proposé par l’Aigle-
LE GRAND VAINCU 155 Noir était accepté avec de bruyantes acclamations.
Seul, le sorcier essaya de protester.
Il s'écria que le Grand-Esprit exigeait la mort du missionnaire, que les songes qu'il avait eus la nui précédente indiquaient clairement cette volonté et que si le vieillard à robe noire n'était pas sacrifié, il ne pourrait promettre à la nation delaware la victoire sur ses ennemis.
Le chef indien lui imposa silence.
— Tu as rêvé, lui dit-il, d’un serpent blanc et d'un serpent noir. Pourquoi ce serpent noir ne serait-il pas Ouinnipeg, l'aigle au sombre plumage ? Tu refuses de nous promettre la victoire sur nos ennemis... Qu'importent à la nation delaware les promesses de ta langue astucieuse, puisque son plus mortel ennemi va être attaché au poteau de torture ?.…
Les acclamations dont ces paroles du Serpent- Rouge furent saluées prouvèrent au sorcier qu’une plus longue résistance serait inutile. I1 courba la tête et s’enveloppa dans son grand manteau couvert de plumes éclatantes, cachant sous une apparence froide et dédaigneuse le dépit qu’il ressentait de voir le missionnaire échapper à sa haine.
S'adressant de nouveau aux guerriers qui l’entouraient et leur montrant l'écorce d'arbre que la flèche mystérieuse lui avait apportée :
— L'Aigle-Noir, dit-il, jure sur la tête de son fils et sur les mânes de ses ancêtres que lorsque le wampum
sacré sera mis autour du cou de ce vieillard, il se présentera sans armes devant les guerriers delawares pour subir la torture. Déliez donc le prisonnier et mettez-le sous la sauvegarde du Grand-Esprit.
Aussitôt le missionnaire sentit les liens qui l’attachaient au poteau tomber autour de lui; un sachem s’avançant gravement lui mit sur les épaules un collier d'amulettes, sorte de signe sacré respecté par toutes les tribus indiennes et qui rendait inviolables ceux qui en étaient revêtus.
Cette scène singulière s'était accomplie avec une telle rapidité que le missionnaire n'avait pu revenir encore de la surprise où l'avait jeté une si miraculeuse délivrance.
Quelques instants auparavant, il voyait les instruments de supplice rougir devant lui à la flamme ardente du brasier ; et maintenant il se trouvait libre, loin du poteau de torture, au milieu des sachems de la tribu qui l'avaient fait asseoir parmi eux comme un hôte respecté.
Il y eut quelques secondes d'attente.
Un profond silence régnait parmi les guerriers delawares. Penchés en avant sur leurs longs fusils, ils portaient de tous côtés leurs regards brillants et cruels et guettaient comme des bêtes fauves la proie qui leur était promise.
Tout à coup un large buisson s’entr'ouvrit et un
homme bondissant dans la petite prairie vint s’adosser fièrement au poteau de torture.
Cet homme était Ouinnipeg.
Cette hardiesse, ce singulier mépris de la mort frappèrent vivement les sauvages, et le sentiment qu'ils éprouvèrent tout d’abord en voyant paraître l'Aigle-Noir fut presque de l'admiration.
Mais le souvenir de leurs guerriers massacrés par les Abénaquis, la vue des trophées sanglants dont le chef ennemi avait chargé sa ceinture en manière de défi réveillèrent bientôt leur haine un instant assoupie.
Semblable à la meute furieuse qui s’élance sur un lion blessé, la horde sauvage se resserra autour du poteau et jeta au üaef abénaqui ses plus horribles imprécations et ses plus sanglantes menaces.
Ouinnipeg accueillit ces cris de fureur avec un dédaigneux sourire.
Cependant, dès qu’il avait vu son ennemi tomber en son pouvoir, le Serpent-Rouge avait réuni une trentaine de ses meilleurs guerriers et leur avait donné ses ordres à voix basse.
Il ne pouvait supposer que Ouinnipeg était venu s'offrir à la torture seul et sans armes par pur dévouement et pour sauver la vie du père André; il craignait quelque ruse.
— Que mes fils se répandent dans le bois, dit-il aux guerriers delawares ; les femmes et les enfants
suffiront pour torturer les prisonniers. Les Abénaquis vont sans doute essayer de délivrer leur chef. Que mes jeunes hommes fassent bonne garde.
Les guerriers s’éloignèrent aussitôt, non sans jeter un regard de regret vers le poteau de torture.
Les scènes dont le camp delaware venait d’être le théâtre avaient été si rapides et si incompréhensibles pour lui que le gentilhomme béarnais se demandait s’il rêvait ou s’il était bien éveillé.
La délivrance du père André, la présence à ses côtés de Ouinnipeg qu'il croyait à l’autre extrémité du lac jetaient son esprit dans d’étranges surprises.
Au mcment où la flèche était tombée à terre, le père André lui avait dit que l’Aigle-Noir méditait quelque ruse pour les délivrer. Or d’Arramonde se demandait, non sans inquiétude, comment, seul et désarmé, le chef sauvage pourrait les tirer des mains de ce peuple furieux.
Mais le père André s'était trompé. La présence inopinée de l’Aigle-Noir au milieu du camp delaware ne cachait pas une ruse de guerre.
Lorsque, au lever du jour, le chef abénaqui s’était aperçu que d’Arramonde n'avait pu rejoindre les pirogues, il avait ordonné aux rameurs de revenir en toute hâte au bord du lac, à l'endroit où ils étaient campés la veille, puis, s’élançant à travers le bois, il s'était mis à chercher les traces des guerriers delawares et de leur prisonnier.
/ Ces traces, il les avait bientôt trouvées, et elles l'avaient conduit près du camp ennemi. Alors, à travers les buissons où il s'était caché, Ouinnipeg avait vu d'Arramonde et le père André attachés au fatal poteau, il avait vu les apprêts de la torture.
Il ne pouvait délivrer les deux malheureux que la fureur des sauvages allait sacrifier. Il résolut du moins de donner sa vie pour racheter celle du missionnaire. Le père André avait sauvé l’année précédente son fils unique que la fièvre dévorait. Il voulut payer généreusement au missionnaire sa dette de reconnaissance.
Le Serpent-Rouge avait eu raison de dire que les femmes suffiraient pour torturer les prisonniers.
Réunies autour du feu, elles faisaient rougir de longues aiguilles en chantant à demi-voix et en attachant sur les deux victimes leurs regards ardents et cruels.
Alors le père André comprit que l’Aïgle-Noir, ne pouvant le délivrer par la force, s’était dévoué et allait mourir pour lui.
Il s'élança au-devant des femmes delawares, et écartant celles qui se pressaient déjà autour du poteau de torture :
— Arrètez! s’écria-t-il.
— Ouinnipeg, poursuivit le missionnaire avec feu. je ne puis accepter votre sacrifice. Vous avez des guerriers à conduire, une mission à remplir. Vous
avez une femme, un fils bien-aimé qui pleureront votre mort... Qu'importe la vie d'un pauvre vieillard tel que moi? Ouinnipeg, rendez-moi ma place au poteau de torture!
— C'est la place d’un guerrier, ce n’est pas celle de mon père! répliqua fièrement l’Aigle-Noir. Ouinnipeg veut montrer à ses ennemis comment un guerrier abénaqui sait mourir. Celui dont tu as sauvé la vie lan dernier me vengera un jour!
— Par le Dieu que j'adore, reprit le missionnaire dont le beau visage s’illumina d’une vive flamme, vous ne mourrez pas, Aigle-Noir; malgré vous, je sous arracherai aux tortures !
Et, saisissant le collier sacré qui reposait sur ses épaules, il le jeta autour du cou du chef abénaqui.
Les vicillards et les femmes delawares laissèrent échapper un cri de surprise et de rage.
La vénération superstitieuse qui s’attachait à ces amulettes était plus forte que leur haine.
Revêtu de ces insignes mystérieux, Ouinnipeg, leur plus mortel ennemi, Ouinnipeg, dont ils auraient voulu répandre le sang goutte à goutte dans d’horribles supplices, Ouinnipeg devenait tout à coup inviolable et pas une main n'aurait osé se poser sur Jui.
Alors le Serpent-Rouge s’avança et, s'adressant à son ennemi :
— Voilà donc, dit-il avec mépris, ce guerrier intré-
pide, ce grand chasseur de chevelures!... Son cœur est plus lâche que celui d’une vieille femme! Les tortures qu’il venait braver lui font peur, il se met sous la protection du Grand-Esprit, il accepte pour rançon le sang d’un vieillard !... je vais rappeler les guerriers delawares pour assister à ce spectacle qui réjouira leur cœur!
Mais ces insultes étaient inutiles; le courage de l'Aigle-Noir n'avait pas besoin d’être excité par les outrages de son ennemi.
Par un effort vigoureux, Ouinnipeg rompit les liens qui l’attachaient au poteau ; il saisit le collier sacré, le lança dans les flammes du brasier et, jetant au chef delaware un fier et dédaigneux regard, il revint s'adosser au poteau de torture.
Au même instant, Alagami le sorcier posa sa main puissante sur l’épaule du missionnaire et, montrant le wampum sacré que le feu réduisait en cendres :
— Tu mourras aussi, s’écria-t-il ; le Grand-Esprit t'abandonne, tu m'appartiens!
Des hurlements de joie accueillirent ces paroles. D'horribles rires qui semblaient venir de l’enfer retentirent aux oreilles des trois prisonniers.
— Que mon père me pardonne, dit l’Aigle-Noir d’une voix faible en inclinant la tête. C’est moi qui suis cause de sa mort... moi qui voulais le sauver.
— Que la volonté de Dieu s’accomplisse! répliqua doucement le missionnaire qui se laissa attacher de
nouveau sans résistance au poteau entre ses deux compagnons.
La torture allait commencer.