LE FORT SAINTE-ANNE
Le détachement commandé par Gaston de Saint- Preux marcha pendant près de dix jours dans les bois, sous la conduite habile etprudente de David Kerulaz.
Il se dirigeait, on se le rappelle, vers le fort Sainte- Anne, situé à l'extrémité du lac Saint-Sacrement, près des possessions anglaises, et que M. de Montcalm avait résolu de reprendre à l'ennemi afin d’attirer sur ce point son attention et d'empêcher un mouvement tournant, qui aurait pu être fatal à la petite armée de M. de Bourlamaque.
Au bout de ces dix jours de marche, la compagnie de Royal-Roussillon que commandait Saint-Preux arriva à deux milles environ du fort.
Les derniers arbres de la forêt dressaient çà et là leurs troncs devenus plus rares. Tout au bout de la longue plaine qui se déroulait devant eux, David montra au jeune gentilhomme une sorte de tour peu élevée, se détachant comme une tache violette sur
les teintes roses du ciel doucement éclairé par le soleil levant,
— Voici le fort Sainte-Anne, dit le Chasseur de bisons à voix basse. Si, comme je l'espère, nous avons échappé aux espions anglais, la partie sera belle cette nuit et nos soldats pourront surprendre la garnison.
— Oui, nous attendrons la nuit pour attaquer, répliqua Saint-Preux. M. de Montcalm a oublié de me donner de l'artillerie, et il faut que nous soyons prudents, ajouta-t-il en souriant. Connaissez-vous les abords de la place, mon brave David?
— J'irailes reconnaître ce soir après le coucher du soleil.
— Bien. Je vais ordonner à mes hommes de rentrer dans le bois et de s’abriter derrière le rideau des arbres ; ils passeront là! journée.
Saint-Preux fut obligé de faire appel à tout son sang-froid pour garder pendant ceite journée une si prudente immobilité.
Ses regards impatients consultèrent plus d’une fois le soleil qui resplendissait au-dessus de sa tête dans un ciel sans nuages et dont la course lui semblait d’une lenteur désespérante.
Enfin, au bout de cette longue attente, le jeune officier eut le plaisir de voir l'horizon se colorer d'une teinte pourprée qui indiquait le déclin du jour.
Il y eut un court crépuscule, puis le ciel s'’assombrit et bientôt, sur le fond rougeûtre du ciel, le fort
Saint-Anne apparut comme une masse noire.
— Le moment est venu, dit alors David Kerulaz en se rapprochant de Saint-Preux ; je vais aller reconnaître la position; dans une heure je serai de retour.
En achevant ces mots, il jeta sa carabine sur son épaule, fit jouer son couteau dans sa gaine et se glissa dans les hautes herbes de la prairie qui s’étendait entre les bois et le fort.
Pendant que le Chasseur de bisons accomplissait sa périlleuse mission, Gaston de Saint-Preux faisait prendre les armes à son détachement.
Il le plaça en deux rangs derrière les arbres et recommanda à ses hommes de marcher en silence lorsque le moment serait venu et, quoi qu’il arrivât, de ne faire feu qu’à son commandement.
A vingt pas derrière étaient « les bagages », composés de l’unique charrette attelée d'un mulet et qui, outre les caisses volumineuses de l’élégant Saint- Preux, contenaient quelques provisions de vivres et de poudre.
— Âttention, maître Martin! dit Léveillé en s’adressant gravement au mulet qu'il était chargé de conduire et auquel il avait pris l'habitude de parler comme à un fidèle et intelligent compagnon ; vous avez été jusqu’à présent d’une sagesse remarquable, tâchez de continuer jusqu’au bout. Ne faites pas trop de bruit avec vos sabots ettenez-vous tranquille lorsque vous entendrez des coups de fusil.
Maître Martin regarda son conducteur avec ses gros yeux ronds et pointa vers lui ses grandes oreilles, comme pour mieux recueillir ses recommandations.
Au bout d’une heure environ, Saint-Preux, qui attendait l'épée à la main en tête de sa petite troupe, vit tout à coup un homme sortir des hautes herbes et s’avancer vers lui.
C'était le Chasseur de bisons.
— Eh bien? demanda anxieusementle gentilhomme.
— Tout est calme là-bas, on ne se doute pas de notre présence, répliqua David d’une voix rapide et haletante, Je vous apporte de bonnes nouvelles. Si vos hommes savent garder le silence et se dissimuler parmi ces herbes, nous entrerons dans le fort sans tirer un coup de fusil.
— Comment cela ?
— Voici... J'étais parvenu à vingt pas environ du premier retranchement, lorsque j'ai aperçu devant moi un grand gaillard d'Écossais qui montait la garde, appuyé sur son fusil. Déjà j'avais tiré mon couteau pour obtenir plus sûrement son silence, lorsque j'ai vu marcher dans l'ombre trois ou quatre hommes qui venaient du fort. Ils s’approchèrent de l'Écossais.. Je me glissai aussitôt vers eux, car j'avais compris qu’ils venaient relever la sentinelle. Ils parlaient à voix basse, mais j'ai l'oreille fine et je pus entendre le mot d'ordre. Ce mot d'ordre est Prince Georges. |
— Bien ; après ?
— Le nouveau soldat prit sa garde et je suivis aussitôt, en rampant dans les herbes, ceux qui venaient de le placer en faction. J'étais curieux de savoir comment ils s’y prendraient pour rentrer dans le fort, Arrivé près du fossé derrière lequel s'élève la première palissade, celui qui conduisait la patrouille s'arrôta et siffla trois fois doucement. Le pont-levis s’abaissa aussitôt, un soldat s’avanca l'arme au bras, reçut le mot d'ordre et s’effaça pour laisser entrer la troupe... Veuillez donc recommander à vos hommes de marcher en silence et de me suivre. Arrivé près du fossé, je me charge d’imiter le coup de sifflet des Anglais et de faire baisser le pont-levis ; le reste vous regardera.
— Mais cette première sentinelle qui monte la garde à vingt pas du retranchement !.….
David Kerulaz posa la main sur la garde de son couteau de chasse :
— Le soldat écossais ? dit-il en détournant les yeux; soyez tranquille, il ne donnera pas l'alarme... Le pauvre diable lil chantait un air de son pays !... Mais lorsque la mort d’un seul doit assurer le salut de plusieurs braves gens, on serait fou d’hésiter, n’estce pas ? Dieu m'est témoin cependant que je n’aime pas à verser le sang !..
Le brave David poussa un soupir, puis reprit :
—Je vais marcher devant ; vousn’avezqu'a me suivre.
— En avant ! dit Gaston de Saint-Preux à voix basse.
Et la petite colonne, s’ébranlant en silence, entra dans les grandes herbes de la prairie.
Les précautions prises par Saint-Preux pour cacher à l'ennemi l'attaque qu’il méditait rendirent sa marche fort lente.
Ce fut seulement au bout d'une heure que David, s’arrêtantbrusquement,montra au gentilhomme français un grand corps étendu au milieu des herbes:
— Le soldat écossais, murmura-t-il ; encore quelques minutes et nous serons sur le bord du fossé, en face du pont-levis.
On était maintenant si rapproché du fort que Saint-Preux put entendre dans le silence de la nuit le pas de la sentinelle qui se promenait derrière la première palissade, de l’autre côté du fossé.
Le fort Sainte-Anne avait jadis été construit par les Français. C'était une position solide pour résister à une attaque de sauvages, mais qui n'aurait pu tenir contre les feux de l'artillerie européenne.
Il se composait de deux rangs de palissades faites l’énormes troncs d'arbres reliés entre eux par des chevrons de fer. Au milieu de cette double enceinte se trouvaient les magasins et la poudrière abrités sous un toit en terre battue qui les protégeait contre l'incendie. Une tour carrée, sorte de blockhaus construit également en troncs d'arbres, dominait la posi-
tion. Cette tour contenait les logements des officiers et formait une sorte d'observatoire d'où l'on pouvait facilement surveiller l'immense prairie qui se déroulait à perte de vue autour de la forteresse. Quelques canons y avaient été placés.
Malgré le calme et le sang-froid qui le distinguaient, Gaston de Saint-Preux ne pouvait se défendre d'une émotion singulière.
Encore quelques instants, et, grâce à l’audacieux stratagème imaginé par le Chasseur de bisons, le pont-levis allait s'abaisser, ses soldats allaient se précipiter la baïonnette en avant au milieu de la garnison endormie et planter sur les palissades du fort le drapeau fleurdelisé.
Mais cette ruse réussirait-elle ? Les Anglais se rendraient-ils à merci ou essayeraient-ils de vendre chèrement leur vie ?... S'ils allaient être en éveil, prêts à combattreetsupérieurs en nombre !.. Les Français, entrés dans le fort par surprise, ne trouveraient-ils pas un tombeau derrière ces inébranlables palissades ?
Saint-Preux n'eut pas le loisir de poursuivre bien longtemps ses réflexions.
David Kerulaz écarta les hautes herbes, se redressa et marcha résolûment vers l'endroit du fossé où devait tomber le pont-levis.