‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 25 sur 36 · L'ASSAUT · texte numérisé non relu

L'ASSAUT

Bientôt trois coups de sifflet retentirent dans le silence de la nuit.

Il y eut quelques secondes d'attente, — un siècle !

Enfin un grincement se fit entendre, puis un bruit de chaînes, et on vit le tablier noir du pont-levis se détacher de la palissade et descendre lentement, peu à peu.

Les Anglais, protégés par leurs éclaireurs delawares et par les sentinelles placées dans la prairie, ne pouvaient soupçonner une si audacieuse tentative.

Ils se laissèrent prendre au piége habilement préparé par le chasseur canadien.

L'extrémité du pont-levis n’était plus qu’à deux pieds du bord du fossé sur lequel il allait retomber ; déjà Saint-Preux levait son épée pour commander l'assaut, lorsque tout à coup un cri déchirant, sauvage, retentit dans la plaine silencieuse.

David se retourna brusquement. Malgré tout son courage, Saint-Preux devint pâle.

— Nous sommes perdus ! pensa-t-il.

Ce cri retentit de nouveau, sonore et prolongé

comme l'appel désespéré de quelque trompette fantastique.

Léveillé, qui était venu se placer aux côtés de son maître, fut atterré. Il avait reconnu cette voix discordante. C'était celle de son fidèle compagnon, maitre Martin, qui, abandonné à trente pas de distance, oubliait absolument les sages recommandations de son conducteur et poussait vers le ciel des cris à réveiller une armée.

Le pont-levis fut promptement relevé, et en même temps plusieurs soldats anglais parurent au-dessus de la palissade.

— Qui vive ? dit l’un d'eux.

David Kerulaz essaya de payer d'audace.

— Prince-George, répondit-il.

C'étaitle mot d'ordre,

— Que voulez-vous ? Qui êtes-vous? Pourquoi vous présentez-vous devant le fort à cette heure de la nuit avec des voitures et des mulets?

— Savez-vous l'anglais ? demanda rapidement David à Saint-Preux.

— Non,

— Eh bien! nous sommes perdus alors.

— Donnons l'assaut.

— Soit.

— Comment franchir ce fossé ?

— Attendez.

— Répondez ou nous faisons feu! s’écria un des soldats.

— Cauchez-vous! commanda Saint-Preux à ses hommes.

Quelques coups de fusil retentirent, tirés au hasaré dans l'obscurité de la nuit.

Pendant ce temps, David Kerulaz avait couru à la voiture aux bagages.

Il détacha les deux montants de la charrette qui étaient faits en forme d'échelle et les apporta au bord du fossé.

Il revint ensuite vers Saint-Preux.

— Parici, s’écria-t-il; ces maudits Écossais ont été réveiller la garnison et lui faire prendre les armes. Mais la nuit est noire et avec un peu de hâte et d’audace tout peut encore se réparer ; nous avons des échelles, donnons l'assaut.

— En avant! dit Saint-Preux qui se redressa en brandissant son épée.

— En avant! répétèrent les soldats.

On courut au fossé. Les montants de la charrette furent dressés tout debout sur le bord du talus, puis on les laissa retomber et ils allèrent s'appuyer sur le milieu de la palissade.

— Bravo, Kerulaz! s’écria Saint-Preux enthousiasmé. Mais vos échelles seront-elles assez solides?

— Je n’en sais rien. Voulez-vous que je passe le premier?

Saint-Preux écarta en souriant le brave chasseur, et, s’'élançant sur ce pont fragile :

— Vive le roi! mes enfants, s’écria-t-il en se tournant vers ses soldats, le visage enflammé d’ardeur. Le fort est à nous!

Les soixante braves qui le suivaient se tenaient sur le bord du fossé le fusil chargé, la baïonnette au bout du canon. Ah! si la nuit n’avait pas été si sombre, quels ravages la mitraille anglaise aurait pu faire dans cette masse d'hommes réunie en un groupe compacte derrière son jeune chef!

Mais les Anglais semblaient frappés de folie.

On les entendait s'appeler, courir dans le fort; on distinguait la voix des officiers, les jurons énergiques dont ils secouaient la paresse de leurs hommes encore à moitié endormis.

Soudain une grande lueur, rouge et brillante comme un éclair, parut au sommet de la tour.

Une détonation retentit.

Ils venaient de tirer un coup de canon à mitraille pour balayer la plaine, car ils croyaient avoir devant eux toute l’armée de M. de Montcalm.

Saint-Preux avait franchi la palissade et se trouvai dans la première enceinte; une vingtaine de ses soldats l’avaient suivi. Les Anglais qui gardaient ce retranchement poussèrent des cris d’épouvante et voülurent fuir. Mais les Français s’élancèrent à leur poursuite. Quand ils revinrent, quelques instants

après, leurs baïonnettes étaient toutes sangiantes,

Bientôt la compagnie de Royal-Roussillon se trouva réunie au complet dans la première enceinte circulaire du fort Sainte-Anne.

Sans perdre un instant, ces intrépides soldats, rompus depuis longtemps à cette guerre d'embûches ct de surprises, cernèrent la seconde palissade et, enfonçant leurs sabres entre les troncs d’arbres, se hissèrent sur ce marchepied improvisé et couronnèrent la position.

La scène qui suivit ne peut se décrire. Les Anglais, voyant apparaître l'ennemi de tous côtés, tirèrent au hasard, lancèrent des grenades, tandis que l’artillerie du fort tonnait avec rage et envoyaitses boulets dans la plaine déserte.

Pendant que les Français tombaient du haut de la palissade sur l'ennemi surpris et terrifié, et répondaient par des coups de baïonnette bien dirigés à cette bruyante et inutile mousqueterie, David Kerulaz {uait avec sa terrible carabine les artilleurs anglais que la lueur des pièces lui désignait.

Les mousquets crépitaient et les balles venaient frapper comme une grêle de plomb les palissades énormes. On entendait les cris de triomphe des assaillants, les hurlements de rage des Anglais. Des flammes s'échappaient des fusils et des canons; une âcre fumée tourbillonnait autour de ces groupes sanglants,

La voix des officiers retentissait au milieu de ce tapage infernal. Mais comment aurait-elle été écoutée par ces hommes affolés, à peine vêtus, à peine armés, et qui, sans pouvoir se défendre, se sentaient accablés de coups invisibles ?

Saint-Preux, son épée rouge à la main, excitait encore l'ardeur de ses hommes. Tout à coup il vit ouverte devant lui la porte de la tour qui s'élevait au milieu de cette seconde enceinte.

Il s’y précipita, suivi de queiques soldats, et monta rapidement un escalier étroit et sombre.

Arrivé au premier étage, il poussa une autre porte et pénétra’dans une petile pièce carrée.

Une lampe achevait de brûler sur une table; les détonations qui secouaient la lourde tour faisaient vaciller sa faible lumière.

De l’autre côté de la table se tenait un officier anglais.

Cet officier, les bras croisés, effroyablement pâle, regardait par une petite fenêtre la scène de carnage dont l'étroite enceinte du fort était le théâtre.

En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna froidement.

— Rendez-vous! cria Saint-Preux.

L'officier tira lentement son épée du fourreau et, li jetant sur la table :

— Le fort Sainte-Anne est à vous, monsieur, dit-il

tranquillement. Ce massacre est inutile et j'espère que vous le ferez cesser bientôt.

— Êtes-vous le commandant du fort?

— Oui, monsieur; et vous êtes sans doute le commandant français ?

— En effet.

— Mes compliments, monsieur; vos mesures étaient bien prises; vous nous avez surpris.

Il jeta un nouveau coup d'œil à travers la petite fenôtre.

Au même instant, une balle vint siffler à son oreille, passa près de Saint-Preux et alla s’enfoncer dans la muraille opposée.

— Décidément, reprit l'officier avec la même assurance calme et froide, décidément nous avons perdu la partie. Je vous rends le fort que Sa Majesté le roi m'avait chargé: de défendre. J'espère que vous voudrez bier accorder à mes soldats les honneurs de la guerre; vous entendez comment ils se défendent.

— Vous aurez les honneurs de la guerre, monsieur.

— Bien.

— Vous me donnerez votre parole d'honneur de battre en retraite jusqu’au fort Édouard.

— Je vous la donne.

— Les munitions et les vivres se trouvant dans le fort m'appartiendront.

— Accordé.

— Vous défendrez à vos hommes d’enclouer les canons.

— Je vous le promets.

Et en même temps un singulier sourire glissa sur les lèvres impassibles de l'Anglais.

Quelques instants après, les deux officiers descendus dans l'enceinte du fort s’élançaient au milieu des combattants.

— Cessez le feu! : riait Saint-Preux.

— Rendez-vous ! commandait le major Smith à ses soldats.

Ces ordres plusieurs fois répétés calmèrent la fureur des combattants.

Les coups de feu devinrent plus rares, puis cessèrent tout à fait. Les éclairs des mousquets et des canons s’éteignirent.

Une heure après cette scène sanglante, un profond silence régnait dans le fort; ce silence n'était interrompu que par les gémissements des blessés réunis dans une salle basse du blockhaus.

Harassés de fatigue, les Anglais désarmés dormaient près de la tour; les Français reposaient contre la palissade.

Un ruisseau de sang était entre eux.

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