‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 26 sur 36 · LES ADIEUX DU COMMANDANT SMITH · texte numérisé non relu

LES ADIEUX DU COMMANDANT SMITH

Lorsque le soleil se leva le lendemain, le pavillon fleurdelisé flottait au sommet du blockhaus.

Les fusils des défenseurs du fort étaient réunis en faisceaux sous la garde des sentinelles françaises.

Alors les Anglais purent compter avec étonnement le nombre de leurs vainqueurs.

Le court et sanglant combat qui lui avait assuré la possession du fort avait coûté à Saint-Preux une vingtaine de ses soldats. Son détachement était donc réduit à une cinquantaine d'hommes. Les Anglais étaient plus du double, mais l'attaque furièuse des Français leur avait fait perdre près de soixante combattants.

Une heure après le lever du soleil, Saint-Preux ordonna à ses hommes de prendre les armes et de former la haie.

Les soldats anglais reprirent leurs fusils et, conduits par le major leur commandant, commencèrent à défiler, tandis que leurs tambours voilés battaient tristement la marche.

— Monsieur, dit le commandant Smith en s’adressant à Saint-Preux, je vous recommande mes blessés.

— Soyez persuadé, monsieur, qu'ils seront traités comme les nôtres, répondit le centilhomme français,

Et, saluant de la pointe de son épée :

— Adieu, monsieur, dit-il avec courtoisie.

— Non, répliqua l'officier anglais toujours froid et impassible, non, monsieur, au revoir !

La garnison anglaise sortit du fort et se dirigea vers le sud,

Sa longue ligne, qui se détachait comme un serpent énorme et ondoyant au milieu des hautes herbes de la prairie, s’amincit peu à peu, puis disparut.

— Eh bien! mon brave Kerulaz, que pensez-vous de tout ceci? dit alors Saint-Preux en frappant gaiement sur l'épaule du Chasseur de bisons. Nous voici, comme vous l'avez annoncé, maitres du fort Sainte- Anne! En vérité, ce commandant anglais s’est rendu avec une bonne grâce tout à fait charmante.

Le Chasseur de bisons secoua la tête.

— Les Anglais sont des gens prudents, dit-il. Ce commandant a compris que ses soldats surpris et terrifiés par notre attaque si soudaine ne pourraient défendre le fort et allaient être égorgés comme des moutons. C'est pourquoi il vous a rendu son épée et vous à prié de faire cesser le combat. Mais vous avez entendu le mot qu'il vous a jeté en partant, Il reviendra.

— Eh! je m'en doute bien, dit Saint-Preux, mais je l’attends.

— Il reviendra avec des forces considérables, car ces coquins-là ne tentent jamais un coup à moins d'être dix contre un.

— Nous tâcherons de nous garder mieux qu'ils ne l'ont fait et de bien employer les canons qu'ils nous ont laissés,

Saint-Preux achevait à peine ces mots, lorsque tout à coup un bruit épouvantable déchira les airs. Le sol trembla sous leurs pas, les lourdes palissades craquèrent, une pluie de pierres, débris de toute sorle, au milieu desquels apparaissaient de sanglantes dépouilles humaines, tomba autour d'eux ; une épaisse fumée les enveloppa. On eût dit qu’un volcan, entr'ouvrant soudain la terre, venait de lancer des torrents de laves et de cendres brûülantes.

Saint-Preux et le Chasseur de bisons s'étaient jetés dans une sorte de casemate qui servait d’abri aux sentinelles du fort.

Tous deux étaient pâles ; une sucur froide perlait sur le front de ces deux hommes intrépides.

— La poudrière vient de sauter, dit David d’une voix creuse. Voilà la surprise que nous réservaient ces lâches coquins.

Saint-Preux s’élanca aussitôt hors de l'abri où il s'était réfugié.

Il rencontra cinq ou six soldats, noirs, sanglants, les vêtements brûlés, qu' criaient :

— De l’eau! de l’eau! le fort est en feu!

Il fit aussitôt le tour du blockhaus. De longues flammes, sortant de l'immense trou noir et béant de la poudrière, léchaient les parois de la tour.

Apercevant alors un énorme tonneau qui contenait la provision d’eau, il le renversa par un vigoureux effort. L'eau jaillit dans cette fosse profonde, une épaisse colonne de vapeur s'éleva en sifflant dans l'air, les flammes devinrent moins ardentes et bientôt s’éteignirent.

Alors, saisissant par le bras un sergent qui accourait suivi de plusieurs hommes :

— L'appel, dit-il, faites l'appel.

Les soldats furent aussitôt réunis.

Les visages bronzés de ces braves étaient couverts d’une pâleur mortelle. Quelques-uns qui s'étaient trou: vés près de la poudrière au moment de l'explosion tremblaient encore comme des enfants.

On tit l'appel.

Heureusement, lorsque la catastrophe avait eu lieu, presque tout le détachement était réuni dans la se: conde enceinte pour regarder le départ des Anglais.

Dix hommes seulement manquèrent à l'appel. Ce malheureux avaient été réduits en pièces par l’explosion, et c'étaient leurs infortunés débris qui avaient jonché le sol au milieu des pierres arrachées à hi voûte de la poudrière.

— Nous ne sommes plus que quarante, murmuri Saint-Preux en baissant la tête.

Au même moment, quelqu'un lui toucha le bras.

C'était David Kerulaz.

— Que me voulez-vous, David? demanda le genhomme. Vous m'apportez encore une mauvaise nouvelle, n'est-ce pas?

— Hélas ! oui, dit David à voix basse; les provisions du fort se trouvaient près de la poudrière. L'explosion a tout détruit, nous sommes sans vivres |

— Écoutez, reprit vivement Saint-Preux, qui, loin de se laisser abattre par ce nouveau malheur, retrouva soudain dans cette situation désespérée toute son audace et tout son sang-froid ; écoutez, mon brave David, croyez-vous que ce commandant anglais tiendra sa parole et retournera au fort Édouard ?

Le Chasseur de bisons hésita un moment.

— Oui, dit-il enfin, je le crois; non pas à cause de à parole qu'il vous a donnée; mais, ainsi que je vous ai dit, il ne voudra vous assiéger qu'avec des forces considérables ; il ira chercher du renfort.

— Bien. Combien lui faut-il de temps pour aller au fort Édouard ?

— Quatre jours.

— Autant pour en revenir, plus vingt-quatre heurcs jour rassembler des hommes et des vivres; il ne sera as devant nous avant dix jours.

— C'est assez mon avis. Il n’a, d’ailleurs, aucune aison de se hâter, car il doit supposer que vous n’a- \ez pas de secours à attendre.

— En effet, Eh bien ! David, je vais faire un nouvel appel à votre dévouement.

Le Chasseur de bisons s’inclina.

— Je désire que vous partiez immédiatement pour le camp de M. de Montcalm.

— J'y serai dans cinq jours.

— Vous lui direz ce que j'ai fait, comment je me suis rendu maître du fort; mais vous ne lui cacherez pas que privé de vivres et de munitions, avec une compagnie réduite de moitié, je ne puis que me faire tuer ici, sans espoir de défendre la position contre l'ennemi nombreux qui va venir l’attaquer.

— Je dirai tout.

— M, de Montcalm décidera ce qu’il doit faire. Peut: être jugera-t-il inutile d'envoyer une seconde expédition contre ce misérable blockhaus à moitié détruit par l'explosion, Quoi qu'il arrive, affirmez-lui que je ne me rendrai pas. Je mourrai à mon poste et je trouverai toujours assez de poudre dans les gibernes de mes soldats pour faire sauter ce qui reste du fort,

Le Chasseur de bisons jeta sa carabine sur son épaule avec le geste insouciant qui lui était habituel.

— Votre commission sera faite, dit-il simplement.

— Adieu, mon brave David, fit le jeune officier en tendant la main au Chasseur de bisons.

— Non, non, monsieur, au revoir, répondit David Ketulaz, qui cacha sous un sourire l'émotion qu'il tessentait en se séparant, pour toujours sans doute,

de ce vaillant gentilhomme et de ses compagnons d'armes.

Il laissa retomber sa lourde main dans la main fine et aristocratique que Saint-Preux lui tendait, puis, tournant les talons, il s’avança à grandes enjambées dans la prairie.

JACKSON LE V'RGINIEN,

Les jours qui suivirent furent employés par Saint- Preux à réparer les brèches que lexplosion avait faites aux palissades et à construire de nouvelles défenses,

Il rassembla les vivres disséminés dans le fort et ceux qui se trouvaient dans la charrette aux bagages. Mais, tout en réduisant les rations au strict nécessaire, il calcula que les provisions ne pourraient guère durer plus de quatre jours.

Ilenvoya quelques-uns de ses meilleurs tireurs dans la prairie, Au bout de trois jours de chasse, ils rapportèrent deux daims qui furent aussitôt dépouillés et sales,

Enfin, la pluie s'étant mise à tomber pendant une Journée entière, il fit creuser à la hâte une citerne, et l'eau qui la remplit vint remplacer heureusement

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