‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 27 sur 36 · L& GRAND VAINCU · texte numérisé non relu

L& GRAND VAINCU

celle qui avait été jetée dans le brasier de la poudrière.

La charrette aux bagages contenait, en outre, un petit baril de poudre qui fut enterré au pied du blockhaus, pour servir de réserve en cas d'attaque.

Tandis que Saint-Preux hâtait ces préparatifs d’une défense désespérée et fortifiait par l'exemple de sa froide intrépidité le courage de ses soldats, Léveillé remplissait avec zèle les fonctions de cuisinier, de majordome, d’intendant, que son maître lui avait confiées.

Il était chargé de préparer les vivres et de les distribuer. Dicu sait avec quelle prudente parcimonie il procédait à ces difficiles opérations et quelle éloquence il déployait pour persuader aux pauvres soldats mourants de faim, qui venaient l’implorer, que le bouillon fait avec des os était cent fois plus nourrissant que le bouillon trop chargé de viande, lequel fatiguait inutilement l'estomac !

Il avait encore le soin de l’ambulance, qui contenait une vingtaine de blessés, dont douze soldats anglais.

À la suite de la capitulation et de la catastrophe qui avait mis le fort hors d’état de défense, ces dernicrs avaient éprouvé de terribles angoisses.

Is avaient entendu les sourdes menaces de mort que proféraient autour d'eux les soldats furieux; ils s’attendaient à d'horribles représailles. Ils croyaient

Le

que, pour punir l'acte de vengeance de leur commandant et pour se dispenser de nourrir des bouches inutiles, Saint-Preux allait ordonner qu'ils seraient passés au fil de l'épée.

Un soir, c'était deux jours après la reddition du fort, quelques soldats français ivres de rhum étaient entrés dans la salle où ces malheureux étaient couchés sur des monceaux d'herbes fraîches.

Ils avaient tiré leurs sabres en proférant des menaces et, malgré les efforts désespérés de Léveillé, ils allaient peut-être faire expier à ces pauvres diables la mort de leurs camarades et les souffrances qu’euxmêmes étaient sur le point d’endurer, lorsque tout à coup Gaston de Saint-Preux, qui avait entendu ce tumulte et ces cris sinistres, s’élança dans la salle l'épée à la main.

— Le premier qui frappe un de ces Anglais est un homme mort! s’écria-t-il d’une voix tonnante en faisant sauter le sabre de l’un de ses soldats qui touchait déjà la poitrine d’un blessé.

Et, montrant la porte avec un geste énergique, il ordonna aux $oldats de sortir.

Alors, se retournant vers le blessé que le sabre d'un de ces furieux venait de menacer :

— Soyez tranquille, dit-il d’une voix douce, il ne vous sera fait aucun mal.

L'Anglais, qui n'avait pas sourcillé en sentant la pointe du fer effleurer sa poitrine, haussa les épau-

les avec indifférence et siffla entre ses dents en regardant le plafond.

La physionomie de cet homme frappa vivement Saint-Preux.

C'était un solide gaillard dont la taille devait être fort élevée et la force colossale, si on en jugeait par la largeur de ses épaules et par le développement de son cou de taureau. Une forêt de cheveux roux tombait sur ses yeux dont l'expression inquiète révélait l'audace et l'astuce. Des broussailles roussâtres cachaient son menton ; sa lèvre supérieure était découverte, selon une coutume bizarre que les Américains de nos jours ont conservée,

Le calme de cet homme en face de la mort, l'indifférence avec laquelle il avait accueilli les paroles rassurantes de Saint-Preux, avaient excité la curiosité du jeune gentilhomme.

— Êtes-vous grièvement blessé? demanda:t-il en revenant vers l’'Anglo-Américain.

— J'ai le bras traversé d’un coup de baïonnette et j'ai une balle ici, répliqua le blessé qui s’exprimait dans une sorte de patois moitié anglais, moitic français.

Entr'ouvrant alors sa chemise brune, il montra sur sa large poitrine velue une sorte de trou noir où le sang s'était coagulé.

— Cette balle a-t-elle été extraite ?

— Oui, je l'ai retirée moi-même avec la pointe de mon couteau.

— De quelle contrée êtes-vous ?

— De la Virginie.

— Vous êtes de ce pays qui a commencé la guerre contre nous, il y a cinq ans, en envahissant nos possessions à main armée ?

—La terre d'Amérique est à tout le monde, répliqua le Virginien d’un ton rude ; c’est au plus fort à y faire sa place. Nous n'avions plus de terrain pour nos plantations de tabac, il a bien fallu en chercher hors de chez nous. Vous vous défendez, vous avez raison et vous vous défendez bien... Mais nous sommes plus nombreux et mieux armés. Dans quelques mois, le Canada nous appartiendra et nous irons planter notre tabac sous les murs de Québec... La terre est fameuse par là, dit-on.

En achevant ces mots, le Virginien se roula dans son manteau et refusa de répondre aux autres questions que Saint-Preux essaya de lui adresser touchant les forces et la position des armées anglaises.

Le lendemain, Saint-Preux passait devant la salle basse du blockhaus où étaient réunis les blessés, lorsqu’il vit Léveillé accourir vers lui.

La figure du digne garçon était toute bouleversée.

— Eh bien! lui dit son maître, qu’as-tu donc? pourquoi cours-tu ainsi? tu as le visage à l'envers.

— Ah! monsieur le baron, quelle nouvelle!

— Qu'y a-t-il?

—Ah! si vous saviez!

— Voyons, parle !... les yeux te sortent de la tête... Aurais-tu aperçu les Anglais dans la prairie ?

Non, Vous vous rappelez le Virginien ? Ce grand blessé roux qu’un de vos soldat voulait tuer et auquel vous avez sauvé la vie.

— Qui; eh bien ?

— Eh bien, il a disparu.

— Disparu!

— Tout à l’heure, lorsque je suis entré dans la salle où sont les blessés anglais, sa place était vide.

— As-tu interrogé ses camarades ?

— Oui, monsieur le baron.

— Qué t'ont-ils dit?

— Ils ont refusé de répondre.

— Mais cet homme était blessé, il n’a pu aller loin.

— Sa blessure ne le privait que de l'usage d’un de ses bras. Quant à la balle qu'il avait reçue dans la poitrine, elle ne l’empêchait pas de souffler comme un phoque en dormant... il a de bonmes jambes ct l'haleine solide; il doit avoir, fait du chemin pendant la nuit!

Saint-Preux congédia Lévéillé d’un geste, puis, baïssant la tête d’un air rêveur, il se mit à réfléchir sur ce nouvel et grave incident,

—Cet homme nous a trahis, pensa-t-il; il court arrêter la retraite des Anglais et les prévenir que

nous sommes décimés, privés de munitions, de vivres... Mais ce commandant m'a donné sa parole de retourner au fort Édouard... Voudra-t-il se déshonorer en manquant à son serment?

IL réfléchit encore quelques instants, puis reprit à voix haute :

— Dans trois jours, les Anglais seront devant nous... EhBien] jaime mieux cela, nous ne mourrons pas sottement de faim dans ce maudit fort, comme des renards pris au piége, ct nous pourrons du moins vendre chèrement notre vie.

Saint-Preux ne se trompait malheureusement pas.

Les plaintes des soldats et les menaces qu'ils proféraient contre les blessés anglais avaient appris au Virginien que le fort manquait de vivres et de poudre. Il avait aussitôt résolu de rejoindre la garnison anglaise, de révéler au commandant Smith la détresse des Français et de lui faire reprendre Je chemin du blockhaus.

Ses blessures étaient peu graves et, d’ailleurs, la fièvre qu'elles avaient allumée dans son sang semblait surexciter encore son énergie naturelle.

Pendant deux jours, il mit prudemment en réserve une partie des vivres qui lui étaient donnés et les cacha dans une sorte de bissac en toile qui lui-servait d'oreiller.

Puis, lorsqu'il jugea que ses forces. étaient sulfisamment revenues pour lui permettre de supporter

LÀ

les fatigues d'une longue marche, il se leva pendant la nuit, passa son bissac autour de son cou et sortit doucement du blockhaus.

a nuit était obscure.

Le Virginien connaissait toutes les issues du fort; il savait aussi où étaient placées les sentinelles.

Franchir les palissades, se glisser ensuite dans les hautes herbes de la prairie sans éveiller l'attention des soldats placés en faction, fut un jeu pour cet homme adroit et résolu.

Une fois libre, il se mit courageusement en marche.

Le détachement anglais avait laissé des traces bien visibles de son passage, il était facile de les suivre ; les herbes foulées et flétries indiquaient clairement le chemin.

Le Virginien ne s'arrêta, pour ainsi dire, ni jour ni nuit, Une grande gourde de rhum à laquelle il faisait souvent appel surexcitait ses forces et les empêchait de défaillir.

Enfin, vers le déclin du second jour, il aperçut au loin des flammes vives dans la prairie. C'était le campement de ses anciens compagnons.

Il n'avait plus qu'un mille à parcourir pour «iteindre ce camp. Mais pourrait-il y arriver ?

Ses jambes étaieñt enflées par cette marche excessive ; son bras, qui depuis deux jours n'avait pas été pansé, lui causait d’atroces souffrances ; la plaie de sa poitrine le brûlait cruellement, ses tempes battaient

avec force; il lui semblait que des torrents de plomb fondu circulaient lourdement dans ses veines gonflées,

Tout à coup un nuage passa devant ses yeux, il chancela comme un homme ivre et tomba dans les hautes herbes, la face contre terre.

Une sorte de râle aigu s’échappait de sa poitrine.

Mais son inébranlable volonté survivait à cet anéantissement complet de ses forces. ;

Il frappait du front la terre humide ; sa main droite, la seule dont il pût se servir, étreignait puissamment les herbes; des mots entrecoupés sortaient de ses lèvres contractées par la souffrance et brûülées par la fièvre :

— Allons ! vieux Jackson, disait-il, encore un dernier effort et tu seras arrivé... et tu pourras mourir au milieu de tes camarades, au lieu de crever dans la prairie comme un jaguar blessé... Relève-toi et marche! dix minutes, seulement dix minutes!

Je n’y vois plus... où suis-je? Je n’aperçois plus les feux des camarades... Se sont-ils remis en route? Ah! s'ils savaient! s'ils pouvaient m’entendre!.…

Il tendit sa main crispée vers le sud ; un crirauque, effrayant, sortit de sa gorge desséchée et se perdit dans le silence de la nuit.

Il prêta l'oreille ; aucune voix ne lui répondit.

— Malédiction! murmura-t-il, ils sont trop loin !.… ah ! si le Serpent-Rouge était avec eux, il aurait bien

entendu le cri du vieux Jackson... il serait venu me relever, m'aider à marcher,

Il se tut pendant quelques instants. Tout à coup il baissa la tête, ses lèvres se serrèrent convulsivement et ses gros sourcils se contractèrent.

Comme s’il eût rassemblé les suprêmes ressources de son énergie défaillante, sa large main s’enfonca dans la terre humide, son bras se roidit de nouveau comme un ressort vigoureux...

Il se releva.

Mais ses yeux étaient toujours couverts d’un nuage, son sang bouillonnait près de ses tempes.

Au bout d'un instant, il vacilla et retomba lourdement à genoux.

Alors, prenant sa gourde avec un geste fébrile, Jackson le Virginien versa dans son gosier desséché les dernières gouttes de la liqueur de feu.

Puis il déchira la manche de son bras blessé, saisit son couteau, et enfonça la pointe de l'arme acérée dans une de ses veines que la souffrance avait tuméfiée.

I attendit quelques instants; le sang ne coulait pas.

Enfin un point noir apparut sur la peau bronzéc de son bras, puis un jet de sang rouge et épais tomba à larges gouttes sur l'herbe de la prairie.

Jackson regarda attentivement cette blessure; une

sorte de sourire étrange découvrit ses dents blanches ct aiguës

I lui sembla que le rideau qui obscurcissait sa vue s’entr'ouvrait peu à peu; un soupir profond s'échappa de sa poitrine.

Il vit distinctement les feux qui crépitaient au loin dans la prairie. La fièvre qui faisait battre ses tempes s’apaisa ; il retrouva toute la lucidité de son esprit, toute l'énergie de son âme,

— Allons! dit-il en se relevant de nouveau par un vigoureux effort, ce n’est pas encore ici que tu dois mourir, mon vieux Jackson, Tu reverras tes camarades et tu pourras aller planter ton tabac dans la plaine de Québec !

Il prit une poignée d'herbes, en fit un tampon qu'il appliqua sur la saignée, puis, détachant sa cravate de toile, il se banda adroitement le bras et serra le nœud avec ses dents.

Il s'avança ensuite d’un pas affermi dans la direction du camp anglais.

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