‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · LE BLOCUS · texte numérisé non relu

LE BLOCUS

Quatre jours après la fuite du blessé virginien, le soldat qui était en faction sur la plate-forme du blockhaus signala une troupe nombreuse qui venait du sud et:semblait marcher vers le fort.

Léveillé s'élança aussitôt au sommet de la tour et, fixant ses regards perçants dans la direction que lui ndiquait le soldat:

— Ce sonteux! s’écria-t-il aussitôt... Je reconnais les uniformes rouges!

C'étaient eux en effet,

En tête de la troupe marchalent le commandant Smith et Jackson le Virginien,

Celui-ci n'avait pas eu de peine à décider le major anglais à revenir sur ses pas.

Ces aventuriers anglo-américains qui envahissaient le Canada se souciaient assez peu des lois de l’honneur. Le commandant Smith avait eapitulé parce qu'il se sentait hors d'état de lutter contre l'ennemi qui l'avait si audacieusement surpris,

S'il n’était pas revenu immédiatement sur ses pas après l'explosion de la poudrière, c'est qu'il craignait que cette petite troupe française qui s'était emparée du fort ne fût l'avant-garde d’une armée plus considérable. Il ne pouvait supposer qu'une poignée d'hommes se fût aventurée si loin pour tenter un tel coup d’audace.

Néanmoins le commandant Smith ne s'éloignait qu’à regret et sa marche rétrograde était si lente que Jackson put, comme on l’a vu, le rejoindre en moins de deux jours.

Lorsqu'il sut en quel triste état so trouvaient Île fort et ses défenseurs, lorsque surtout il reçut l’as-

surance que cette poignée d’aventuriers n'avaient aucun secours à attendre de M. de Montcalm, le major anglais n’hésita pas un instant à prendre sa revanche,

Il était maintenant le plus nombreux et le mieux armé, il voulut écraser à son tour son ennemi affaibli,

Rien ne lui semblait plus logique et plus naturel.

L'annonce de l'arrivée inopinée des Anglais avait d'abord causé une vive émotion dans la petite garnison chargée de défendre le fort.

Mais le sang-froid de Saint-Preux en face de ce nouveau danger, les paroles confiantes qu'il adressa à ses soldats en leur rappelant la façon hardie dont ils s'étaient emparés du blockhaus, eurent bientôt rafferm., {eur courage.

Les Anglais marchaient en colonne serrée.

Lorsqu'ils furent arrivés à trois ou quatre cents mètres du fort, ils firent halte.

Saint-Preux, qui observait leurs moùvements avec attention, remarqua alors, non sans surprise, que leur nombre s'était augmenté depuis qu'ils avaient quitté le fort. |

On voyait parmi eux une vingtaine de cavaliers. La troupe, qui n’était forte que d’une centaine d’hommes au moment de la reddition du blockhaus, comptait maintenant environ cent cinquante soldats.

En effet, par un hasard heureux, dès le second

jour de sa marche en arrière, la garnison anglaise avait rencontré un détachement qui escortait un convoi de vivres destiné au fort Édouard et qui se composait d’une cinquantaine d'hommes cet de vingt chevaux.

Le major Smith avait aussitôt donné l’ordre à ce détachement de se joindre à lui et de prendre, avec les fourgons de vivres qu’il conduisait, la directici du fort Sainte-Anne.

Arrivé devant la position, le chef anglais divisa sa troupe en deux sections.

Tandis que l’une dressait ses tentes et posait ses sentinelles au sud du fort, l’autre, faisant un immense détour, tout en ayant soin de se tenir constamment hors de portée de fusil, allait camper au nord, près de la lisière de la forêt.

Les cavaliers gardaient l'intervalle des deux camps, observaient le fort et se tenaient prêts à prévenir toute surprise de la garnison française.

Une fois ces dispositions prises, l'ennemi ne fit plus aucun mouvement ; il semblait attendre patiemment un résultat inévitable,

En constatant cette inertie des Anglais, Saint-Preux fronça le sourcil avec inquiétude,

Il ne redoutait ni une attaque ni une surprise, car il comptait sur le courage et la vigilance de ses hommes pour repousser l’une et prévenir l’autre,

Mais, d’après la manière dont il avait disposé sa

petite armée, il était évident que le commandant anglais ne méditait pas une attaque de vive force.

C'était un homme prudent, comme l'avait dit le Chasseur de bisons, et il ne voulait pas risquer inutilement la vie de ses soldats. Il comptait qu’un puissant auxiliaire allait bientôt lui venir en aïde et réduire promptement les défenseurs du blockhaus. Tranquillement, l'arme au pied, il attendait que la famine eût fait son œuvre.

C'était elle qui devait lui rendre le fort Sainte- Anne, et, si les rapports de Jackson étaient exacts, le moment n'était pas éloigné où les Français exténués, mourants de faim, allaient lui envoyer un parlementaire et lui proposer de capituler.

Lorsqu'il eut compris l'intention des Anglais et qu'il eut vu les dispositions qu'ils avaient prises pour le bloquer étroitement, Saint-Preux se demanda avec angoisse quel était le parti auquel il devait s’arrèter.

Il ne fallait pas compter sur le secours de M. de Montcalm. Le retour imprévu des Anglais renversait les espérances qu'il avait pu concevoir de ce côté. Il n'avait plus de vivres que pour trois jours ; M. de Montcalm n'avait évidemment pas le temps de venir à son aide.

Devait-il essayer de se frayer un passage à main armée ?

Certes, les quarante braves qu'il avait sous ses

ordres auraient eu facilement raison de l'une des deux troupes anglaises ; une sortie faite la nuit, avec vigueur, pouvait réussir.

Il aurait ainsi sauvé quelques-uns de ses soldats, mais il fallait alors abandonner le fort, et M. de Mon‘calm lui avait ordonné d'y tenir à outrance.

Il n'avait donc qu'un seui parti à prendre, et c’est à ce parti qu’il s'arrêta froidement, résoläment.

Il réunit ses soldats et leur dit:

— Mes amis, nous sommes perdus, maïs nous avons reçu l'ordre de rester ici et nous y resterons jusqu’à notre dernière bouchée de pain... Ensuite je vous préviens que je ferai sauter le blockhaus et, s’il reste quelques vivants parmi nous, ils tâcheront d'échapper aux Anglais et iront dire à M. de Montcalm que les défenseurs du fort Sainte-Anne ont fait leur devoir.

Les soldats accuecillirent sans un murmure, sans une plainte, cette froide et terrible décision.

Ils retournèrent au poste qui leur avait été assigné ct, l'arme au pied, comme les Anglais, ils attendirent.

Deux longs jours se passèrent,

Vers la fin de la deuxième journée, Saint-Preux appela Léveillé.

— Combien as-tu encore de vivres ? lui demandat-il.

Le pauvre garçon baissa la tête.

— Ah! monsieur le baron, murmura-t-il d’une voix

affaiblie, nous sommes bien malheureux. J'ai eu beau réduire les rations et ne donner à ces pauvres diables que juste ce qu’il fallait pour ne pas mourir de faim. Il me reste dix onces de farine, deux livres de bœuf salé, un peu de lard et quatre pintes d’eau au plus.

Saint-Preux réfléchit un instant.

— Tu distribueras cela aux malades et aux blessés, dit-il enfin avec un soupir.

— Et les autres ?

— Les autres... tant qu'ils pourront tenir un fusil, ils resteront debout derrière la palissade.… Et après. que Dieu ait pitié de nous et nous fasse la grâce de bien mourir.

Léveillé se retira lentement.

Alors Saint-Preux remarqua que le pauvre garçon pouvait à peine se traîner et s’appuyait au mur pour ne pas tomber.

— Qu'as-tu donc ? dit-il aussitôt; es-tu malade?

Léveillé se retourna péniblement et son maitre fut frappé de la maigreur de ses joues et de la pâleur livide répandue sur son visage ordinairement si gai et si réjoui.

— Ce n’est rien, monsieur le baron, dit-il, un peu de faiblesse.

— Mais tu vas tomber, mon pauvre Léveillé, tu es d'une pâleur mortelle...

— Ne faites pas attention, monsieur le baron, c’est le changement de régime...

— Le changement de régime ? s’écria Saint-Preux, Comment donc! mais c’est-à-dire que tu meurs de faim.

— Je ne suis pas un soldat, murmura Léveillé d’un air résigné, je ne suis qu’une bouche inutile, il est juste que mon tour arrive un peu plus tôt... L’essentiel est que monsieur le baron puisse commander jusqu'au bout... et monsieur le baron doit comprendre.

— Oui, je comprends! s’écria vivement Saint- Preux, je comprends que tu t'es sacrifié pour moi et que, depuis plusieurs jours peut-être, tu t'es privé de ta ration de vivres pour me la donner... Et tu crois que j'accepterai cela ?

Saint-Preux courut prendre un morceau de biscuit et une gourde de rhum qui étaient sur une table voisine et, les plaçant devant Léveillé :

— Tu vas manger et boire devant moi, dit-il.

Et comme Léveillé hésitait :

— Je te l’'ordonne, poursuivit-il,

— Monsieur le baron, fit le brave garçon, je vous assure que je n’ai besoin de rien. Vous comprenez qu'en ma qualité de cuisinier j'ai tout à souhait. J'ai fait ce soir un excellent souper... un souper de roil... Je vous avouerai même que j'ai mangé avec excès : c’est peut-être cela qui m'a fait mal.

— Mange et bois, ici, devant moi, répéta Saint-

Preux; je ne veux pas que tu meures, entends-tu?.….

Puis, pour vaincre les dernières hésitations de son fidèle serviteur:

— Il faut que tu retournes en France, dit le jeune gentilhomme dont un triste nuage vint voiler le beau regard... Il faut que tu portes à ma mère mon dernier adieu... mon dernier souvenir |

— Du moment où vous me l’ordonnez, monsieur le baron, répliqua Léveillé en secouant la tête, j'obéis... mais c’est vraiment pécher que de faire un pareil abus de nourriture, tandis que tant de malheureux...

En réalité, le pauvre garçon n'avait pas mangé depuis trois jours et la façon dont il dévora le morceau de biscuit que lui tendait son maître donnait un singulier démenti à ses protestations et à son refus.

Lorsqu'il eut terminé, Saint-Preux lui remit deux lettres qu’il venait d'écrire:

— Demain, dit-il, le fort Sainte-Anne aura cessé d'exister et j'aurai tenu ma promesse de ne pas me rendre... Le baril de poudre est au pied du blockhaus.… Ceux qui aimeront mieux mourir que de devenir les prisonniers des Anglais viendront se réunir auprès de moi près du drapeau qui surmonte cette tour et tout sera dit... Mais toi, tu dois vivre... Tu porteras cette lettre à M. de Montcalm, puis, dès que tu le pourras, tu t'embarqueras pour la France et tu remettras à ma mère le dernier adieu qui est renfermé

sous cette autre enveloppe. Et, maintenant, aide-moi à me déshabiller. Voilà trois jours que je n'ai pas fermé l'œil et je veux ‘bien dormir cette dernière nuit |

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