‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 30 sur 36 · LB GRAND VAINCU · texte numérisé non relu

LB GRAND VAINCU

Son visage, dont les fatigues et la faim n'avaient pu encore éteindre entièrement les teintes vermillonnées, semblait exprimer la joie d'une grande découverte :

— Mon capitaine, dit-il en s’arrêtant court devant Sant-Preux et en lui faisant le salut militaire... mon capitaine, une bonne nouvelle !.…

— Et laquelle, mon brave La Ressource ? demanda le gentilhomme surpris.

— Vous croyez ne plus avoir de vivres ?

— Nous n’en n'avons plus, en effet.

— Eh bien! je viens vous en indiquer, moi.

— Que veux-tu dire ?

— Là-bas. dit le sergent en indiquant un petit bàtiment en planches situé près de l’abime noirci où avait été la poudrière.

— Où? Voyons, parle... explique-toi.

— Ce matin, je me suis dit en m’éveillant : Mon vieux, voici le moment de montrer que celui qui l’a surnommé La Ressource n’a pas été un sot. Il ne reste plus dars le fort qu'un peu de farine dont une souris ne voudrait pas, un os de jambon avec lequel maître Léveillé a déjà confectionné trois soupes consécutives et qui est aussi blanc qu’une bille de billard, et enfin un pauvre morceau de bœuf salé qui serait

meilleur pour consolider tes bottes que pour fortifier

ton estomac. Ça ne peut pas durer comme ça... Ce

soir, à souper, on commencera à se manger les uns

les autres, on tirera au sort, et comme tu n'as pas de chance, c'est toi qui auras l'honneur d’être dégusté par les camarades...

— Voyons, achève, dit Saint-Preux en coupant court au discours du vieux soldat.

— Voilà, mon capitaine, fit le sergent dont les petits yeux petillèrent de joie sous les broussailles de ses gros sourcils... Je me suis donc mis en campagne, j'ai fureté partout... Or, en passant devant cette baraque, là-bas, j'ai entendu une voix mélodieuse que je connaissais bien... Oh! oh! me suis-je écrié, j'ai trouvé la mine aux rôtis, aux cervelas et aux beefsteaks, comme disent ces coquins d’Anglais!.. j'ai poussé la porte et j'ai vu devant moi gras, dodu, luisant..

— Qui donc ?

— Eh! narbleu! cet affreux animal qui a failli nous faire manquer notre coup, l’autre soir... |

— Le mulet!

— Maître Martin en personne, dit gravement le sergent. Il avait le nez fourré dans un tas de bonne herbe fraiche et semblait me regarder de travers, comme pour se moquer de mon estomac creux.

— Mais, en effet, s’écria Saint-Preux, comment n'y ai-je pas pensé ?.…

Et, jetant un regard sévère sur Léveillé :

— Pourquoi, lui dit-il, ne m’as-tu pas prévenu que {u avais conduit ce mulet au fort?... Qu'on l’abatte à

l'instant !,. il nous donnera au moins pour trois jours de vivres... Merci, mon brave La Ressource!

Le sergent se releva fièrement devant ce compliment de son supérieur ; ses épaisses moustaches grises se hérissèrent comme celles d’un chat qui fait le gros dos.

— Mon Dieu! monsieur le baron, dit Léveillé en baissant les yeux d’un air un peu embarrassé, je m'étais attaché à ce pauvre animal... Vous savez, quand on est resté ensemble pendant une longue route. Pourtant je savais bien que son jour viendrait; je ne me faisais pas d’illusion, et si j'avais pensé que la mort de mon pauvre Martin pût prolonger la résistance du fort, je n'aurais pas hésité un instant, je l'aurais plutôt sacrifié moi-même...

— Eh bien, pourquoi hésites-tu maintenant? Trois jours de vivres, c’est le salut peut-être... La Ressource, commandez à deux hommes de tuer cei animal.

—… Hélas! monsieur le baron, dit Léveillé avec un sentiment à la fois touchant et comique, ce « meurtre » serait inutile. Ce ne sont pas seulement les vivres qui nous manquent...

— Comment cela ?

— J'ai donné ce matin aux blessés les dernières gouttes d’eau... Si nous ne mourons pas de faim, nous mourrons de soif.

Saint-Preux baissa la tête ; La Ressource se gratta

l'oreille avec embarras. Cette sinistre perspective lui fit écarquiller ses petits yeux gris :

— Mais, dit-il, pourtant... permettez... l'eau n'est pas absolument nécessaire à la santé... et il me semble qu’un bon verre de rhum peut remplacer avantageusement...

— In'y a rien, rien, plus rien, entendez-vous, dit Léveillé d’un ton désespéré.

— Nous sommes perdus, murmura Saint-Preux avec un soupir.

Au mine instant, un coup violent fit sauter le chapeau du sergent La Ressource.

Le vieux soldat tourna sur lui-même tout étourdi et, en se remettant d’aplomb, il lança une exclamation sonore :

— Mille tonnerres! s’écria-t-il, quel est l’insolent qui jette une pierre sur le crâne de son supérieur ?..

Le caillou qui venait de le frapper avait roulé à ses pieds.

Il le ramassa.

— Tiens ! dit-il, il est enveloppé dans un papier!

Saint-Preux arracha ce papier des mains du sergent, le déplia, y jeta les yeux et, au même instant, un cri de joie, de triomphe s’échappa de ses lèvres:

— Nons sommes sauvés! s’écria-t-il... La Ressource, faites prendre les armes à vos hommes... Léveillé, déterre le baril de poudre et porte-le près des canons du fort. Ah! vive Dieu ! cette journée sera belle!

Puis, s’élançant sur le retranchement et s'adressant aux hommes qui gardaient les palissades et qui accoururent aux accents de sa voix jeune et vibrante :

— Soldats, s'écria-t-il, Dieu nous envoie un secours inespéré !.. Nous allons faire une trouée dans les rangs des Anglais... Dans quelques heures, si vous faites bravement votre devoir, nous serons libres et vengés !.. Vive le roi!

— Vive le roi! répétèrent les soldats.

Et aussitôt un frisson d’en'"ousiasme parcourut les rangs des rares défenseurs du fort. Les paroles ardentes de Gaston de Saint-Preux avaient soudain ranimé leurs forces affaiblies; une sorte de fièvre généreuse allumait leurs regards tout à l'heure si mornes et si désespérés.

On entendit un cliquetis d'armes et tous vinrent se serrer autour de leur jeurfe chef, attendant, impatients, le signal de marcher aux Anglais.

LA CAMPANULA RUBRA.

Il faut retourner maintenant au camp du Serpent- Rouge.

On se rappeiïle que tandis que les guerriers dela-

wares s’éloignaient à travers la forêt pour prévenir les tentatives que les Abénaquis pourraient faire pour délivrer l’Aigle-Noir, les femmes de la tribu préparaient le supplice des trois prisonniers.

Le Serpent-Rouge et le sorcier Alagami avaient été prendre place au milieu des sachems,

Devant le poteau de torture, où Ouinnipeg était attaché entre le père André et Jean d’Arramonde, sur le brasier même où rougissaient les instruments de supplice, était placée une énorme chaudière remplie d’un mélange d’eau et de rhum aromatisé avec des herbes de la forêt.

Ce breuvage était destiné à exciter l’ardeur des bourreaux et aussi à ranimer les forces des victimes au moment où elles seraient prêtes à défaillir sous la cruauté des supplices.

Les femmes delawares trempèrent dans la chaudière des tasses de calebasse suspendues à leur ceinture, puis, ayant bu cette boisson brûlante, elles se précipitèrent sur les malheureux prisonniers en poussant des cris de vengeance.

Mais, au même instant, un incident inattendu vint arrèter leur fureur.

Quatre ou cinq des guerriers delawares que le Serpent-Rouge avait envoyés en reconnaissance parurent tout à coup sur la lisière du bois.

Un nouveau prisonnier était au milieu d’eux.

En apercevant ce prisonnier, Jean d’Arramonde eut un mouvement de surprise :

— Paterne !.. s'écria-t-il, lui aussi !.. Pauvre garçon |

C'était, en effet, l'infortuné Paterne qui apparaissait escorté de guerriers delawares. Mais dans quel état, grand Dieu !

Livide, les yeux sortant de l'orbite, les vêtements en désordre et couverts de boue, l’ancien aide-droguiste semblait pouvoir à peine se tenir sur ses jambes. Ses genoux s’entre-choquaient, ses bras pendaient inertes le long de son corps. Tantôt il poussait des gémissements plaintifs, tantôt il criait d’un air égaré, comme pour fléchir la férocité des sauvaves gardiens qui le conduisaient.

Tout son attirail d’herboriste, ses cartons, secs boîtes de fer-blanc, dansaient autour de lui et suivaient les agitations convulsives de sa corpulente personne.

Il tenait à la main une longue plante décolorée et flétrie dont il respirait de temps en temps le parfum avec un geste machinal.

On se souvient qu’en punition de sa gourmandise Paterne avait été envoyé par son maître aux avantpostes du camp.

Au moment de l'attaque imprévue des Delawares, il s'était jeté plus mort que vif dans un buisson épais et y était resté blotti toute la nuit.

Le lendemain matin, n’entendant plus aucun bruit, il se hasarda à sortir de sa cachette. Il dirigea de tous côtés ses regards circonspects, tendit l'oreille et marcha lentement dans le bois en se dissimulant derrière les gros troncs d'arbres qu'il rencontrait.

I arriva ainsi au bord du lac, à l'endroit où, la veille, ses compagnonsavaient établi leur campement.

Cet endroit était désert. Les herbes foulées et un épais tas de cendres étaient les seuls indices du court séjour de la petite troupe.

Il reprit alors le chemin du bois.

On devine les angoisses du pauvre Paterne abandonné seul dans cette vaste forèt, croyant à chaque instant voir se dresser devant lui un de ces horribles Peaux-Rouges dont ses yeux avaient gardé l’image terrifiante, dont ses oreilles entendaient toujours les hurlements sinistres, s’imaginant enfin que chaque pas qu’il faisait allait réveiller quelque bête féroce ou quelque serpent endormi.

Il marchait au hasard, le cœur oppressé, la poitrine haletante, souffrant de la faim, dévoré par la soif, arrachant par-ci par-là aux buissons un fruit sauvage qu'il dévorait avec avidité.

Enfin il arriva à une sorte de petite plaine terminée par un amas de rochers grisâtres.

Épuisé de fatigue et d'émotion, il tomba assis sur l'herbe épaisse-et leva tristement les yeux vers le ciel afin de reconnaître la hauteur du soleil dont la

lumière dorée, perçant le feuillage des arbres élevés, venait inonder les rochers placés en face de lui,

Tout à coup il se leva d’un bond.

Son honnête visage exprimait une stupéfaction profonde. Il fit deux pas dans la clairière, l'œil fixe, les mains tendues, comme pour saisir quelque objet invisible.

— Mon Dieul mon Dieu! murmura-t-il, est-ce bien possible ?

Et, oubiiant soudain sa fatigue, ses terreurs, il s’élança vers les rochers et se mit à gravir leurs pentes glissantes avec une étonnante agilité.

A le voir grimper ainsi, on aurait pu croire que les émotions de la nuit lui avaient fait perdre l'esprit.

Qu'esptrait-il donc trouver au sommet de ces énormes pierres amoncelées ?

Le rocher le plus élevé était couvert d’un épais tapis de mousse.

Une haute plante à la tige flexible, aux feuilles lonques et pâles, sortait solitaire de cetie couche de verdure et découpait ses formes grûles sur l’azur du ciel, — Un bouquet de clochettes rouges la terminait.

Arrivé en haut du dernier rocher, Paterne arracha cette plante avec le geste brusque et violent de l’avare qui reprend son trésor, puis il se laissa glisser le long des rochers, au risque de se rompre vingt fois le cou, et vint rouler lourdement sur l'herbe de la clairière.

Il se releva rouge, essoufflé, saisitunlong tube de fer blanc suspendu à son côté et en tira une feuille roulée qu'il contempla quelques secondes avec attention,

Ses regards agrandis par la joie et la surprise se portaient alternativement sur la plante et sur le dessin qu’il venait de déplier.

Enfin, frappant dans ses grosses mains et sautant comme un fou :

— J'ai la Campanula rubra! s'écria-t-il... je l'ai trouvée !.. je la tiens !..

Il se jeta à genoux pour remercier la Providence de cette découverte inespérée.

Des larmes de jo'e coulèrent le long de ses bonnes joues rouges. Il entendit, dans une sorte d’hallucination, le tintement des écus promis par maître Verdureau, il vit la boutique, objet de son ambition, ouvrant sa large vitrine sur la rue des Lombards, le pilon d’or resplendissant comme un soleil au-dessus de sa tête, La foule se précipitant pour contempler sa grande découverte, et lui, souriant, heureux, assis derrière son comptoir, recevant les compliments d’un air modeste et digne, racontant que pour conquérir ce trésor il avait failli mourir de faim dans les bois, être dévoré par les bêtes féroces, assassiné par les Peaux-Rouges.…

Arrivé à cet endroit de son rêve, Paterne poussa un terrible cri d'angoisse.

Ces Peaux-Rouges que son imagination surexcitée

venait d'évoquer, il les voyait là devant lui, hideux, effrayants, brandissant leurs lourdes haches.

Ce n’était plus une fiction, mais une terrible réalité. Cachés dans les buissons voisins, les guerriers du Serpent-Rouge l'avaient aperçu, ils le guettaient depuis quelques instants... maintenant il en était entouré.

L'un d’eux venait même de laisser tomber sa large main sur l'épaule du pauvre garçon.

— Grâce! pitié!.. s’écria Paterne toujours à genoux en joignant ses mains tremblantes.

Mais les Peaux-Rouges ne bougeaient pas; ils semblaient l’examiner avec curiosité.

Les regards qu'ils fixaient sur lui avaient une expression plus étonnée que cruelle. Au bout d’un silence qui parut un siècle à l'infortuné valet de Jean d’Arramonde, ils semblaient se consulter entro eux.

Ils se montraient les boîtes, les albums de botanique, le grand bissac de toile suspendus autour de la ceinture de maître Paterne ; ils regardaient curicusement la plante qu'il avait été cueillir et le dessin gisant à terre à côté du rouleau de fer-blanc.

Enfin l’un d'eux prononça quelques paroles gutturales et ses compagnons parurent l’approuver par un signe de tête.

— Mon Dieu ! sainte Vierge ! murmura Paterne, si vous me tirez de ce mauvais pas, je brûlerai cent cicrges devant le parvis Saint-Eustache !

Les Delawares, qui le trouvaient ainsi seul et sans armes au milieu de la forêt, qui l'avaient vu courir sur les rochers, au risque de se rompre les os, pour cueillir cette plante mystérieuse et se jeter ensuite à genoux devant elle en lui adressant des paroles bizarres, s'imaginèrent qu'ils avaient entre leurs mains le grand magicien des Français.

L'aspect singulier de Paterne ct l'énorme perruque qui ruisselait en boucles innombrables autour de sa large figure étaient bien de nature à frapper l’imagination de ces hommes superstitieux. |

Ils emmenèrent aussitôt l’ancien aide droguiste dans leur camp, persuadé que le Serpent-Rouge les féliciterait de l’importante capture qu’ils venaient d’opérer.

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