LE GRAND MAGICIEN FRANÇAIS
Le Serpent-Rouge écouta en effet avec attention, le récit que ses guerriers lui firent en lui présentant leur étrange prisonnier.
Celui-ci, qui jetait autour de lui des regards désespérés, aperçut tout à coup Jean d’Arramonde, le missionnaire et Ouinnipeg attachés au poteau detorture.
Oubliant alors le danger quile menaçait, il courut
vers l'endroit du camp où étaient Iles trois prisonniers et s'adressant à son maitre avec des larmes dans la voix :
— Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous voici donc aussi au milieu de ces affreuses gens! Ils vous ont attaché, ils vont vous faire mourir peut-être.
— Je le crains, mon pauvre Paterne.
— Ah! mon Dieu!ils vont tous nous massacrer!
— Vous n'avez rien à redouter d’eux, mon brave garçon, dit alors le missionnaire qui avait surpris les paroles échangées entre les gucrricrs delawares et le Serpent-Rouge. Ils vous prennent pour un fou ou pour un sorcier; ils ne vous feront aucun mal.
— Vous croyez, mon père? dit Paterne dont un vague sourire vint animer la physionomie consternée.
— J'en suis sûr.
Mais Alagami le jongleur ne tarda pas à Gémentir l'espoir que ces paroles avaient fait concevoir au malheureux Paterne.
Élevant la voix, il railla la superstitieuse erreur des Delawares et osa même accuser la crédulité de leur chef,
— S'il est sorcier, s'écria-t-il, qu'il fasse un miracle pour prouver que le Grand-Esprit est avec lui.
Et, s’élançant aussitôt vers Paterne qu'il terrifiapar son aspect bizarre et par l'éclat de sa voix rauque ct discordante :
— Fils de chienne, s’écria-t-il, oses-tu te dire ma-
gicien ?.. Montre-nous ton pouvoir... nous avons des malades dans nos wigwams, viens les guérir! un de nos guerriers est mort hier et son corps refroidi est exposé dans la tente des sachems, viens le ressusciter !.. Imposteur à la langue double, tu trembles devant moi, tu n’oses fixer tes regards sur les miens!
« Et vous, s'écria-t-il en s'adressant aux guerriers qui avaient ramené Paterne et aux femmes qui l’écoutaient curieusement, pourquoi retardez-vous par vos paroles bavardes le supplice des prisonniers ? Attachez ce visage-pâle au poteau de torture et remerciez le Gzand-Esprit qui nous livre un nouvel ennemi... Puisqu’il se dit sorcier, c’est moi qui Le torturerai de mes propres mains... Je veux voir s’il saura m'échapperl...
Et, tirant de sa ceinture un large couteau, il se jeta furieux sur le malheureux Paterne, le saisit par les cheveux pour le scalper.…
Au même instant, un cri de stupeur s’échappa de toutes les bouches.
— C'estun magicien, un grand magicien! crièrent les femmes delawares en s’écarlant du prisonnier avec une crainte respectueuse.
Paterne s’était laissé tomber à terre au moment où Alagami s'était jeté sur lui...
Et sa fameuse perruque était restée entre les mains du sorcier delaware, sans que le couteau à scalper ait eu le temps de toucher la peau de sa tête.
Malgré son impudence, Alagami fut terrifié par ce prodige.
Il tenait au bout de son bras tendu la perruque Louis XIV de maître Paterne et la regardait d’un air hébété.
— C'est un magicien, un grand magicien! crièrent de nouveau les femmes de la tribu.
Et, ramassant des pierres et de la boue, elles en couvrirent le sorcier delaware, qui courut se cacher dans les bois, poursuivi par leurs malédictions et leurs insultes.
Alors le missionnaire se pencha vers Paterne agenouillé et tremblant :
— Relevez-vous promptement, dit-il d’une voix ferme ; du sang-froid, du courage, et vous pouvez tous nous sauver.
Paterne entendit ces paroles, il se remit debout, mais ses jambes tremblaient et ses regards étaient toujours hagards et terrifiés.
Le Serpent-Rouge s’avança alors vers lui et montrant la campanula rubra que, malgré tant d’émotions, le digne garçon tenait toujours serrée dans sa main crispée :
— Quelle est la plante que mon frère blanc a cueillie? dit-il avec une feinte douceur ; elle m'est inconnue... Mon frère me dira-t-il quelles sont les maladies qu'elle guérit?
Malgré l’énergique recommandation du mission-
naire, le valet de Jean d’Arramonde sentit son cœur défaillir en voyant les peintures effrayantes dont le chef sauvage était couvert.
— Courage ! courage ! Paterne, dit alors le père André.. Faites tout ce que je vous dirai, et votre maitre sera libre.
Puis, s'adressant à l’Aigle-Noir, en langue delaware :
— Cet homme ne comprend pas les paroles de mon frère rouge, dit le missionnaire ; je vais les lui expliquer.
Et à Paterne en français :
— Dites-moi quelques mots, n'importe lesquels.
— Ah! mon père, je voudrais bien être à Paris, rue des Lombards !... fit le pauvre Paterne en soupirant.
— Bien.
Se tournant alors vers le chef peau-rouge, le père André reprit d’un ton solennel :
— Mon frère blanc me dit que le breuvage dans lequel « plante est trempée rend les guerriers invulnérables et donne aux femmes la beauté de leur jeunesse,
Un murmure d’étonnement s’éleva dans les rangs pressés des Delawares.
Ils se rapprochèrent de Paterne et fixèrent leurs yeux brillants de curiosité sur la campanula rubra.
Ouinnipeg se contenta d’incliner la tête et mur-
LE GRAND VAINCU 219 mura un oah! d'admiration, Jean d’Arramonde continuait à ne rien comprendre à cette suite de scènes étranges.
— Paterne, dit alors le père André d’une voix rapide, vous allez jeter votre plante dans la chaudière qui est devant vous. Ces sauvages boiront avidement tout le breuvage; quand ils seront ivres de rhum, vous couperez nos liens et nous tenterons de nous échapper.
— Ah! si tu pouvais leur jeter en même temps quelque drogue empoisonnée!.. dit Jean d’Arramonde avec un soupir.
— Oh! quelle idée ! fit alors Paterne en se frappant le front.
Et, montrant un grand sac de toile qui pendait à son côté :
— J'ai là, dit-il, de l’opium concentré pour la préparation de mes plantes.
— À merveille!
— Si ton opium ne suffit pas, ajoutes-y un peu de mort-aux-rats ! continua gaiement Jean d'Arramonde qui, avec sa légèreté d'esprit naturelle, commençait à se divertir d’une aventure qui avait amené une expression inquiète et soupçonneuse sur le visage du Serpent-Rouge.
Le missionnaire se hâta de dissiper ce nuage.
— Le grand sorcier des Français consent à prépa-
220 LÉ GRAND VAINCU rer le breuvage magique, dit-il d'une voix assurée, mais il y met une condition.
— Que mon père blanc nous la fasse connaitre, fit le Serpent-Rouge.
— Le peuple delaware lui accordera la liberté de l'un des prisonniers de sa nation.
Un cri d’assentiment annonça au missionnaire que cette condition était acceptée.
— Cette demande est juste, dit le chef peau-rouge.
Et il parut se contenter de l'explication qui lui était donnée.
— Allons, Paterne, maintenant, à la grâce de Dieu! dit le père André qui essaya de ranimer par son ton dégagé et enjoué le courage du brave garçon. Souviens-toi de ton ancien métier et compose-leur une drogue qui nous permette de nous tirer de leurs griffes !
Prirne, * nétré de l'importance du rôle qu'il joua... ‘.vprocha de la chaudière où bouillait le mélange d’eau et de rhum aromatisé,
Mais au moment d’y jeter la fameuse campanula rubra il Lésita un instant. |
C'était sa fortune qu’il allait anéantir de ses propres mains, son beau rêve qui allait s'envoler.
Pourrait-il jamais retrouver ce trésor inestimable ?
Toutefois cette faiblesse dura peu. I tourna la tête du côté du poteau de torture, comme pour se donner
du courage, poussa un profond soupir et lança la campanula dans l'énorme chaudière.
I prit ensuite un bâton, remua quelque temps le mélange avec gravité, puis, s'éloignant un peu, il traça avec sa baguette un grand cercle autour de la chaudière et ramassa quelques grosses pierres qu’il mit dans le sac de toile suspendu à sa ceinture.
Alors, marmottant des paroles incohérentes, levant les yeux au ciel, il simula une invocation avec un sérieux si comique que son maître émerveillé lui cria de loin :
— Bravo, Paterne!
Il jeta ensuite une pierre dans la chaudière, puis deux, puis trois. Enfin, au lieu du quatrième caillou, il y lança la bouteille d’opium qu'il avait débouchée à l'avance.
Alors, se tournant vers le missionnaire, il lui fit un signe.
— Le breuvage est prôt, fit le père André; que mes frères rouges s’approchentet viennent y tremper leurs lèvres.
— Il faut d'abord que mon frère blanc nous donne l'exemple, dit le chef soupconneux en tendant une calebasse à Paterne.
Ce dernier s’exécuta de bonne grâce, mais il eut soin de ne remplir la calebasse qu’à moitié.
Aussitôt toute la tribu des Delawares se rua sur la chaudière, au risque de la renverser.
Et pendant qu’à grands cris tous se disputaient la place, d'Arramonde disait à Paterne qui s’était prudemment mis à l'écart et était venu se placer près du poteau de torture :
— As-tu un couteau sur toi?
— Oui, monsieur.
— Dans quelques instants ces sauvages seront ivres de rhum et hébétés par l’opium. Tu couperas les cordes qui nous attachent à ce poteau.
— Oui, monsieur.
— L'un d'eux vient de laisser tomber sa hache; pousse-la du pied derrière le poteau.
Paterne se hâta d’obéir.
Ils attendirent.
Mais cette attente fit de courte durée, et l'effet prévu et attendu avec tant d’anxiété par les prisonniers ne tarda pas à se produire.
Au bout de quelquesinstants, la tribu tout entière présenta un singulier aspect.
Les Peaux-Rouges pouvaient à peine se tenir debout; leurs jambes vacillaient, ils se heurtaient entre eux comme des gens ivres.
Les femmes delawares succombèrentles premières aux effets du puissant narcotique ; car, séduites por la malicieuse promesse du père André, elles avaient bu la plus forte dose du breuvage magique.
Le Serpent-Rouge qui, lui, avait à peine goûté la liqueur enivrante et conservait une partie de son
sang-froid, fronça ses terribles sourcils en voyant que ses guerriers tombaient l’un après l’autre et que toute la tribu delaware allait bientôt joncher l'herbe de la prairie.
— Infâme imposteur! s’écria-t-il en s'adressant à Paterne, tu nous as trompés. Tu as empoisonné nos femmes et nos guerriers!
Et brandissant sa hache de guerre il la lança contre le faux magicien.
Le poids de l'arme était trop lourd pour son bras énervé par l’opium. La hache vint s’enfoncer au bas du poteau.
Alors il saisit la carabine d’un de ses guerriers ct l’arma.….
Mais le couteau de Paterne venait de rendre la liberté aux prisonniers.
Ouinnipeg arracha du poteau la hache du chef delaware et la lança contre lui avec une vigueur et une adresse merveilleuses.
Le Serpent-Rouge poussa un cri terrible et tomba baigné dans son sang.
Quelques guerriers et deux ou trois femmes qui avaient pu résister à l’action de l’affreux mélange préparé par maître Paterne voulurent s’armer des fers qui rougissaient dans le brasier.
Ouinnipeg les massacra sans pitié avec la hache qu'il avait ramassée près du poteau; son bras redou-
table ne cessa de frapper que lorsque le silence régna dans le camp delaware.
— En route, maintenant, dit le père André...
Nous n'avons pas un instant à perdre. Les guerriers de cette tribu sont dans le bois. Ils peuvent revenir d’un moment à l’autre. Ouinnipeg, conduisez-nous.
L’Aigle-Noir hésita un instant. Il lui en coûtait de renoncer au butin de chevelures qu'il pouvait si facilement conquérir sur le crâne des Delawares ivres-morts.
Mais le père André l’entraîna et il ne put arracher et mettre à sa ceinture la touffe de guerre du Serpent-Rouge.
Le soir même, ils arrivèrent sains et saufs au bord du lac Saint-Sacrement, après avoir évité avec adresse les Delawares répandus à travers le bois.
Les Abénaquis se tenaient dans leurs pirogues à portée de fusil, attendant toujours le retour de leur chef. ‘
Ouinnipeg fit un signal ; les barques approchèrent et recueillirent les prisonniers.
Alors le père André se mit à genoux, rendit grâces à Dieu de leur délivrance miraculeuse et tous répondirent avec ferveur à la prière du missionnaire.
— Paterne! s’écria Jean d'Arramonde en mettant la main sur l'épaule de son valet, je n’oublierai pas ton dévouement ; je te promets de t'en récompenser quand nous serons revenus en France.
— Ah! monsieur, dit le pauvre garçon en soupirant, quand ce jour viendra-t-il? Quand reverrai-je la pointe Saint-Eustache et la rue des Lombards !...
— Un peude patience, que diable! ditd'Arramonde. Crois-tu donc que je n’aie pas attendu pour voir le roi?... Et qui sait même si je le verrai jamais ?
— Dans quelle direction mon frère blanc désire-t-il que nous tournions nos pirogues ? demanda l’Aigle- Noir au gentilhomme béarnais.
— M. de Montcalm m'a donné une lettre que je ne devais ouvrir que huit jours après mon départ du camp et qui contient ses instructions. Pourvu que je ne l’aie pas perdue dans toute cette bagarre!
Jean d’Arramonde chercha dans ses poches et y trouva la lettre du général français.
Cette lettre contenait ces simples mots :
« Portez-vous sans retard au fort Sainte-Anne, où vous prêterez main-forte à M. de Saint-Preux. »
Jean d’Arramonde se mordit les lèvres et eut un moment d’hésitation.
— Eh bien! demanda le père André, où allonsnous ?
Le gentilhomme béarnais rougit, tourmenta sa moustache et fut quelques instants sans répondre.
Évidemment, il aurait mieux aimé que M. de Montcalm l’eût chargé d’une autre mission.
I lui répugnait d'aller aider un rival qui, sans doute, accueillerait assez mal ses offres de service.
Mais l’ordre de M. de Montcalm était formel, et si le gentilhomme béarnais était d’un caractère indépendant et jaloux, il avait du moins le cœur d’un soldat et savait obéir.
Après quelques moments de silence et de réflexion, il releva la tête et dit d’une voix ferme :
— Ouinnipeg, conduisez-nous au fort Sainte-Anne.
Les pirogues inclinèrent aussitôt leur proue effilée dans la direction du sud et glissèrent rapidement sur la surface bleue du lac.