‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 32 sur 36 · BATAILLE · texte numérisé non relu

BATAILLE

On devine maintenant quel était le secours dont Saint-Preux avait reçu l’heureuse nouvelle, au moment où, croyant tout perdu, il s’apprêtait à s’ensevelir sous les ruines du blockhaus.

Lorsque les Canadiens et les sauvages abénaquis étaient parvenus en vue du fort Sainte-Anne, — à ce même endroit de la forêt où Gaston de Saint-Preux et David Kerulaz s'étaient arrètés pour préparer leur attaque de nuit, — le gentilhomme béarnais avait envoyé en reconnaissance quelques-uns des gucrriers de l'Aigle-Noir.

Des Indiens s'étaient glissés comme des serpents à

LE GRAND VAINCU 221 travers les herbes et avaient été examiner la position des Anglais qui assiégeaient M. de Saint-Preux.

Au retour, ils avaient annoncé que la petite armée anglaise était divisée en deux troupes, l’une placée au nord et dont on voyait à peu de distance les bivouacs allumés, l’autre située au sud et cachée par le fort Sainte-Anne. Ils avaient dit, en outre, que ces deux détachements étaient reliés entre eux par des cavaliers disséminés dans la plaine.

Le plan de d'Arramonde fut promptement conçu.

Le message qu'il envoya sur-le-champ à Gaston de Saint-Preux et qu'un guerrier abénaqui jeta pardessus le retranchement, aux dépens du crâne respectable du sergent La Ressource, contenait ces lignes :

« À huit heures, j'attaquerai l'ennemi campé prés

du bois. »

D’ARRAMONDE,

Durant leur séjour au fort, les Anglais avaient dis posé contre la paroi nord du blockhaus un cadran solaire dont l'aiguille, faite d’une flèche indienne, traçait sa ligne effilée sur une plaque blanchie à la chaux.

Lorsque Gaston de Saint-Preux eut réuni ses hommes devant la poterne qui s’ouvrait sur la prairie, son regard fixe et impatient ne quitta pas le cadran où le soleil marquait sa course régulière.

Debout sur la plate-forme du blockhaus, une mèche allumée à la main, le sergent La Ressource attendait avec une égale impatience le signal de commencer le feu.

Le brave sergent, quiétait un homme d’expédients, s'était chargé d'assurer avec trois soldats le service de la petite artillerie du fort, composée de quatre canons.

Il avait préparé à la hâte des gargousses avec la' poudre contenue dans le baril que Saint-Preux venait de faire déterrer. Les Anglais avaient laissé une provision d’une cinquantaine de boulets et quelques boîtes à mitraille ; c'était plus qu'il n’en fallait pour défendre le fort.

— La Ressource, avait dit Saint-Preux au vieux sergent, retiens bien ceci. Je vais commander une sortie vers le sud, afin d'empêcher le détachement anglais qui est campé de ce côté d’aller se joindre à celui que M. d’Arramonde attaquera tout à l'heure. Il ne restera donc au fort que tes trois hommes ct toi. Il faut que tu tiennes l'ennemi à distance, dans le cas où mes soldats viendraient à battre en retraite et où l’une des deux troupes anglaises tenterait de s'approcher du fort.

— C’est entendu, mon capitaine, avait répondu La Ressource.

Et, après avoir chargé ses quatre canons, il en avait tourné deux vers le campement anglais situé

au nord du blockhaus et deux vers le détachement campé dans la direction opposée.

Cependant le soleil montait peu à peu au-dessus de l’horizon dans l’azur bleu du ciel.

L'ombre de l'aiguille tournait lentement; enfin elle s'arrêta sur la huitième heure.

Au même moment, un crépitement lointain se fit entendre et des feux rouges et rapides entourés d’une auréole de fumée apparurent le long de la lisière du bois.

D'Arramonde tenait sa promesse.

— En avant! s’écria Gaston de Saint-Preux en s'élançant l'épée haute sur le pont-levis, suivi de ses quarante soldats.

Et, disposant ses hommes en tirailleurs, sur une ligne assez étendue, il marcha rapidement vers le détachement anglais campé dans la prairie.

Jean d’Arramonde avait surpris l’autre troupe ennemie par son attaque soudaine.

Les Anglais, qui ne pouvaient s’attendre à un coup de main venant de la forêt, s'étaient à peine gardés de ce côté.

Ils montrèrent cependant du sang-froid, prirent rapidement les armes et battirent lentement en retraite du côté du fort en tenant tête à l'ennemi.

Les Abénaquis, brandissant leurs haches de guerre, s'élancèrent alors du bois en poussant des cris terribles et se jetèrent dans l'enceinte du campement

que les Anglais venaient d'abandonner, tandis que les Canadiens, embusqués derrière les arbres, dirigeaient sur l'ennemi un feu juste et bien nourri.

Le commandant Smith conservait dans cette situation critique son imperturbable sang-froid.

Il dirigeait la retraite de ses hommes et méditait un mouvement tournant qui lui permiît de se jeter dans le bois et de combattre avec moins de désavantage l'ennemi bien abrité qui faisait pleuvoir sur lui une grêle de balles.

Tout à coup un cavalier arriva ventre à terre.

Une balle canadienne l’atteignit en pleine poitrine au moment où il s’approchait du chef anglais.

Il put néanmoins murmurer :

— Les Français sont sortis du fort... ils sont dans la plaine. ils attaquent les Écossais là-bas, de l’autre côté... le blockhaus n’a plus de défenseurs.

Et, roulant à bas de son cheval, il tomba mort.

Aussitôt le commandant anglais eut une inspiration hardie.

Les sauvages n'étaient pas à craindre. Malgré les ordres de Ouinnipeg et les menaces de d’Arramonde, ils se livraient au pillage du camp et s’enivraient avec le rhum et l'eau-de-vie qu'ils y trouvaient.

Le major Smith chargea trente de ses hommes de résister aux Canadiens établis dans le bois.

Pendant ce temps, avec le reste de sa troupe, il

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