LE GRANT: VAINCU
résolut de battre en retraite vers le fort désert, de s’en emparer et de s’y établir solidement.
Ses ordres furent exécutés avec une précision admirable.
Trente hommes se dévouèrent à une mort certaine et continuèrent de tirailler contre les Canadiens postés sur la lisière du bois.
Les autres, jetant tout bagage inutile, ne gardant que leur fusil, leur poire à poudre et leurs balles, s'élancèrent au pas de course dans la direction du fort.
Ils avaient fait à peine une centaine de pas, lorsque tout à coup une sorte de trombe rapide passa dans leurs rangs et coucha par terre plusieurs d’entre eux.
Le commandant devint pâle et s'arrêta court.
Un second boulet vint siffler près de lui et enleva la tôte d’un de ses hommes. Le sang rejaillit sur lui.
— Trahison! s'écria l'Anglais, le fort a des défenseurs... il a des minutions, de la poudre...
C'eùt été folie que de poursuivre.
Mais, pris entre les canons du blockhaus et la ligne de feux qui s’allumait le long des bois, à quel dessein pouvait-il s'arrêter?
Voyant l’hésitation de l'ennemi, le désordre qui commençait à se mettre dans ses rangs, d’Arramonde, malgré la sévère leçon que lui avait déjà
altirée son imprudence, ne put rester plus longtemps maitre de lui,
Il entraîna ses Canadiens hors des abris qu'ils s'étaient choisis.
— En avant! cria-t-il, à la baïonnette!
De son côté, Ouinnipeg avait arraché une vingtaine de sauvages au pillage du camp.
Ils étaient ivres de rhum, leurs yeux ardents lançaient des éclairs, il leur fallait du sang.
L’Aigle-Noir leur montra le détachement ennemi et leur dit :
— À nous les chevélures anglaises!
Et Canadiens et sauvages se jetèrent sur cette troupe terrifiée en poussant des cris sinistres.
Ce fut une scène courte et horrible, une sanglante boucherie.
Au bout de quelques minutes, un monceau de cadavres couvrait l’espace resserré où les Anglais avaient combattu.
Semblables à de grands oiseaux de proie, les Indiens, remuant leurs vêtements couverts de plumes, se dressèrent au-dessus de ce charnier humain.
Ils levèrent leurs bras sanglants et, montrant les chevelures arrachées qu'ils tenaient dans leurs larges mains, ils jetèrent vers le ciel un cri guttural, aigu, semblable à celui des vautours.
D'Arramonde détourna ses regards avec un sentiment de dégoût et d'horreur.
Il remit lentement son épée au fourreau.
Il n'avait plus d’ennemis devant lui.