LA BATAILLE DE MONTMORENCY
Le lendemain matin, au lever du jour, Jean d’Arramonde dormait d’un profond sommeil sur un coffre placé dans l'angle de la salle basse de l’auberge, lorsqu'il sentit une main lui toucher l'épaule.
Il sauta aussitôt sur ses pieds ; Pierre Dargonne était près de lui.
— Eh bien ? demanda Jean d’Arramonde.
— Eh bien ! votre commission est faite, répliqua le forgeron en Ôôtant son manteau et son bonnet de loutre tout ruisselants d’eau. M. de Lévis est prévenu. Ah! ça n'a pas été sans peine que je suis arrivé làbas !... La cascade à dérangé ‘en des rochers depuis vingt ans, et je ne retrouvais pas mon passage d’autrefois. J'ai failli être entraîné plus d’une fois dans le gouffre... Mais enfin, me voici.
— M. de Lévis ne vous a-t-il pas chargé d’autres ordres pour moi ?
— Si fait, Il m'a dit d’abord de vous rerercier de l'avis important que vous lui donniez. Puis il a ajouté : « Les Anglais seront repoussés et battus aujourd’hui. Mais ils ne s’en tiendront pas là, car ils sont nombreux, et leur général voudra probablement
tenter plusieurs actions décisives avant que les glaces viennent paralyser les mouvements de son armée. »
« M. de Lévis vous prie de rester encore quelque temps dans ce village et d'informer M. de Montcalm de tout ce que vous pourrez découvrir au sujet de leurs projets.
— Avec votre aide, mon brave Dargonne, j'espère que cela sera facile, dit Jean d’Arramonde que ce premier succès remplissait de joie et d'espoir. Vous allez sortir du village, gagner les environs et vous tenir au courant des divers incidents de la bataille qui va s'engager. Moi, je reste ici; il y viendra peut-être des officiers anglais dans la journée et je dois entendre ce qu'ils diront.
De longues heures s’écoulèrent.
Enfin, vers midi, un coup de canon retentit. Le gentilhomme béarnais, qui à ce moment était assis entre les deux valets du général anglais, près de la grande cheminée du forgeron, ne put s’empècher de tressaillir,
Il savait que la partie qui venait de s'engager làbas, sur les bords de la rivière Montmorency, serait sans doute décisive.
Son cœur battit vive’aent; il regretta l’ordre qu'il avait donné à Pierre Dargonne ; il aurait voulu courir lui-même sur une hauteur voisine, assister au moins de loin à ce combat auquel il ne pouvait prendre part, en suivre les émouvantes péripities…
Et il était condamné à l’inaction, et cette cruelle incertitude devait peut-être durer jusqu'à la fin du Jour +,
Le général Wolf avait quitté dès le matin la maison du forgeron pour donner ses derniers ordres, presser la marche des troupes et assurer le succès de l'attaque formidable el soudaine qu'il avait résolu de diriger contre la petite armée française.
Vers une heure, on amena dans la salle basse un de ses aides de camp qui avait été blessé.
Quelques instants après, un chirurgien vint le panser.
— Eh bien! demanda rapidement le inédecin anglais en faisant son pansement, quelles nouvelles ?
— Tout va bien, répliqua le blessé dont le visage animé reflétait eucore les ardeurs du combat, La batterie de cinquante grosses pièces d'artillerie que nous avons sur le bord de la rivière a d’abord ouvert le feu. Malheureusement les positions francaises qu'elle était chargée de balayer avaient été dégarnies d'avance, comme si l'ennemi avait prévu notre attaque et connu notre plan. Trois vaisseaux embossés dans le Saint-Laurent devaient faire converger leurs feux avec ceux de cette batterie; mais, par suite du mouvement de l’armée française, toute cette formidable artillerie s’est trouvée inutile, C'était un contre-temps fâcheux... Le général Wolf a alors donné l’ordre à
l'infanterie de se porter en avant; nos troupes, supérieures en nombre, ont fait une furieuse attaque qui a réussi, Au moment où j'ai quitté le champ de bataille, les Français reculaient, nous abandonnant une redoute où nos gens s’élablissaient, Ce soir, se-° lon sa promesse, le général Wolf plantera le drapeau d'Angleterre sur les murs de Québec,
Jean d’Arramonde devint pâle; cette terrible nouvelle de la défaite probable de l'armée française l'avait atterré, Il resta un instant le regard fixe et hagard devant les tisons qui achevaient de se consumer dans lâtre.
On entendait encore les lointaines détonations du canon. Ce bruit sourd et persistant dura près de deux erandes heures.
D'Arramonde reprit un peu courage.
— Puisque les batteries anglaises continuent leur leu, se dit-il, c'est que l'armée de M. de Lévis fait bonne contenance et ne lâche pas pied... Ce bruit lointain vient toujours avec la même intensité; les canons anglais n'ont donc pas gagné du terrain...
Mais ces conjectures ne suffisaient pas à calmer l'angoisse qui déchirait le cœur du gentilhomme béarnais,
IL en était presque à maudire la pensée qu'il avait eue de venir dans le camp ennemi au lieu de combattre et de mourir au milieu des soldats qui défen-