JAMES WOLF
Vers quatre heures, Jean d'Arramonde sortit de l'auberge de l’Ange-Gardien et suivit le forgeron Dargonne :
— Réfléchissez bien, mon ami, dit-il en route au brave Canadien. Le service que je vous demande peut vous exposer à de grands dangers. Les Anglais me fusilleront certainement s'ils découvrent qui je suis, mais ils pourront vous faire à vous aussi un mauvais parti.
— C'est tout réfléchi, mon officier, répliqua le forgeron avec fermeté, Nous sommes seuls au monde, ma pauvre femme et moi... Croyez-vous que nous ne donnerions pas bien notré maison, notre vie mêane pour aider M. de Montcalm à débarrasser le pays de ces maudits Anglais ?.. Vous n’avez pas de remercicments à me faire ; tous les Canadiens agiraient comme moi à ma place. Si jamais vous retournez en France, vous pourrez dire au roi qu'il a ici de bons sujets, bien dévoués...
Le brave forgeron poussa un soupir sans achever sa pensée.
Arrivé chez lui, Pierre Dargonne présenta d’Arra-
monde aux gens du général anglais en leur disant que c'était là le neveu dont il leur avait parlé et qui devait les aider à préparer le souper.
Jean d'Arramonde se mit à la besogne avec un entrain qui émerveilla le brave forgeron.
Il espérait bien qu’on aurait encore besoin de ses services au moment du repas et qu’il pourrait assister ainsi à la conversation des convives.
Mais lorsque les préparatifs du souper furent terminés et la table dressée, les deux grands valets du général lui firent comprendre par signes — car il feignait de ne pas comprendre l'anglais — que son aide était désormais inutile et qu’il n’avait plus qu'à se retirer.
Mais d'Arramonde n'’entendait pas que les choses se passassent ainsi.
Profitant d’un moment où les domestiques du général anglais étaient occupés à la cuisine, où ils faisaient tourner la tête à la pauvre Marie Dargonne, la femme du forgeron, il remonta doucement l'escalier en bois qui conduisait au premier étage, entra dans la salle où le souper devait avoir lieu et alla se poster derrière un haut dressoir chargé de plats d'étain, A travers les planches disjointes qui formaicnt le fond de ce dressoir, il pouvait tout voir sans Ôtre vu.
Lufin, lorsque six heures sonnèrent à l'église du petit village de l’Ange-Gardien, une dizaine d’offi-
ciers anglais vinrent prendre place autour de la longue table, en faisant craquer sous leurs lourdes bottes les solives du parquet.
Au milieu de la table, entre un gros colonel au visage haut en couleur et un grand major de cavalerie au profil dur et anguleux, se tenait un jeune homme de trente-trois ans à peine, pâle et chétif.
Ce jeune homme était James Wolf, le commandant en chef de l’armée qui envahissait le Canada,
Cette physionomie froide et austère, animée par le feu intelligent de deux yeux ardents, captiva puissamment l'attention de Jean d’Arramonde.
Le matin même, il n'avait eu qu’un sourire de mépris pour l'artillerie formidable et les forces puissantes accumulées d ns le camp anglais; il savait que l'armée aguerrie de M. de Montcalm pouvait lutter avec avantage contre le nombre. Mais l’aspecl de ce visage pâle et résolu, où se lisait une volonté implacable, un enthousiasme froid et pénétrant, lui fit éprouver une impression singulière ; une sorte de pressentiment triste lui serra le cœur et, pour la première fois, l’inébranlable confiance qu'il avait dans l'armée française, dans M. de Montcalm et dans luimème reçut comme une faible secousse.
Le général anglais parlait peu ; il semblait absorbé par ses pensées. Il laissait les officiers qui l’entouraient discuter les événements de la campagne, regretter que le bombardement auquel la ville de Qué-
bec était soumise depuis huit jours n'eût pas encore amené la reddition de la place et s’'emporter sontre l'inaction de M. de Montcalm qui, bien fortifié d&ns son camp retranché de Beauport, répondait par un profond dédain aux manœuvres savantes tentées par les Anglais pour le faire sortir de ses lignes.
— Il attend que la mauvaise saison nous oblige à nous rembarquer, dit un officier avec dépit.
— Bah! d'un moment à l’autre, il peut avoir surles bras l’armée du général Amherst qui doit venir de l'intérieur des terres se joindre à nous... Que fera-t-il avec ses six mille hommes contre nos soixante mille soldats ?
James Wolf se tourna vers l'officier qui venait de parler et lui dit d’une voix grave: .
— Nous ne devons pas compter sur le secours du général Amherst, Avant qu'il ait pu venir faire sa jonction avec nous, la neige et les glaces nous auront chassés d'ici... Il faut agir par nous-mêmes et agir rapidement.
Il y eut un mouvement d'attention parmi les officiers anglais; un grand silence s’établit.
— Messieurs, dit le général Wolf en élevant son verre, je bois à Sa Majesté Le roi, qui attachera bientôt le fleuron du Canada à sa belle couronne d'Angleterre,
Un hourra enthousiaste répondit à ce toast.
James Wolf se tourna alors vers les deux serviteurs
restés debout près du dressoir et leur ordonna d’un geste de sortir.
On en était à la fin du repas, les bouteilles commençaient à circuler et les visages des convives reflétaient les couleurs roses des verres ‘bien remplis.
Seul, le général anglais gardait sa froide et impassible contenance; mais le feu de ses prunelles sembla tout à coup s’animer tandis qu'il continuait :
— Messieurs, je vous ai réunis pour vous dire que demain matin nous attaquerons les Français, Vous, colonel Clock, vous ferez avancer votre artillerie cette nuit sur la crête du ravin de Montmorency, et dès le lever du soleil vous commencerez le feu. Je sais de bonne source que les Français n’ont que dix pièces à opposer à vos cent vingt canons. En même temps, le major Hawson se portera par la droite avec deux mille hommes, traversera le ravin et commencera une attaque sur la gauche des Français pour les attirer de ce côté. Avec le gros de nos forces, je m'avancerai alors le long du Saint-Laurent et j'enlèverai les retranchements de M. de Montcalm. Le rendez-vous est à midi, à Québec.
Il se leva en achevant ces mots prononcés d’une voix nette et vibrante, et, adressant un salut aux officiers réunis autour de lui :
— Vous avez, dit-il, des dispositions à prendre pour la bataille de demain. J'espère que vous saurez
communiquer votre ardeur aux troupes que vous commandez. Songez que dans vingt-quatre heures, s'il plaît à Dieu, le drapeau d'Angleterre flottera sur les murs de Québec.
Le jeune général se retira dans la modeste chambre que lui avait cédée le forgeron Dargonne et passa la nuit à expédier des ordres en vue de la bataille décisive qu'il comptait livrer le lendemain matin à la petite armée française.
Dès que le dernier officier anglais fut sorti, Jean d'Arramonde se glissa hors de sa cachette, descendit dans la salle et vint s'asseoir près du forgeron qui se chauffait à la flamme claire du foyer.
— Eh bien! demanda ce dernier à voix basse, quelles nouvelles?
— I] faut que je retourne sur-le-champ au camp de M. de Montcalm, dit le gentilhomme fran:ais sur le même ton. Pouvez-vous me servir de guide?
Pierre Dargonne secoua la tête,
— Difficile! dit-il laconiquement.
— Il le faut, entendez-vous? il le faut ! reprit d’Arramonde en se levant. Si vous refusez de m'accompagner, j'irai seul; je saurai bien franchir la rivière qui coule au fond du ravin, et, une fois la rivière passée, j'arriverai facilement au camp.
— Vous avez trouvé une barque pour vous amener ici, vous n’en trouverez pas pour revenir de l’autre côté; les Anglais les ont toutes fait brûler. D'ailleurs
la lune brille cette nuit comnie un soleil et les sentinelles ennemies font bonne garde.
I réfléchit un instant.
— Je connais bien un passage sous le saut de Montmorency; je m'amusais à le franchir étant enfant, et j'espère que l’âge n’a pas encore brisé mes jambes. Mais c’est un endroit dangereux, qu’il faut bien connaître pour s’y hasarder... Est-ce que vous ne pourriez pas me confier ce que vous avez à dire là-bas ?
Jean d'Arramonde eut un moment d'hésitation.
Mais, après avoir jeté un coup d'œil sur la calme et honnête figure du forgeron, il se reprocha ce mouvement de défiance.
— Combien vous faudra-t-il de temps pour arrive: au camp de M. de Montcalm ? demanda-t-il.
— Deux heures.
— Bien.
Et, se penchant vers l'oreille du forgeron, il lui confia ce qu'il venait d'entendre et lui recommanda surtout de bien retenir la disposition que le général Wolf comptait donner à son armée.
— Vous irez droit à la tente de M. de Lévis qui commande les troupes opposées aux Anglais. Vous lui ferez part de cette grave nouvelle et vous lui direz que c’est le marquis Jean d’Arramonde, officier de Sa Majesté, qui vous envoie vers lui.
Le forgeron courut prendre un grand manteau dont il s’enveloppa, un bonnet de fourrures qu'il s'enfonca
LE GRAND VAINCU 81 sur la tète jusqu'aux oreilles, et, revenant vers Jean d'Arramonde :
— Votre commission sera faite, dit-il. Si le saut de Monimoreney rest pas plus méchant que de coutume, je passerai... Demain matin, au lever du jour, je serai revenu, à moins que...
IL s’approcha plus près du jeune gentilhomme et lui dit en adoucissant un peu la rudesse de sa voix :
— Si je ne suis pas de retour demain malin, vous annoncerez la chose tout doucement à la bonne femme... Vous savez, à son âge, un coup comme celui-là pourrait la tuer... Vous lui direz que son homme à voulu se rendre utile à la brave armée de M. de Montcalm et qu'il n’a pas été assez heureux pour réussir... Vous lui direz ce que vous voudrez enfin, mais deicement, n'est-ce pas? bien doucement.
Et Pierre Dargonne, se retournant brusquement comme pour cacher son émotion, se dirigea vers la porte.
Mais d’Arramonde le rappela.
— Votre main, mon ami, dit le gentilhomme avec élan, et merci au nom de M. de Montcalm et de ses soldats, auxquels vous portez peut-être la victoire !
Après avoir échangé avec Jean d'Arramonde une silencieuse étreinte, le forgeron se glissa hors de sa maison et, suivant l'ombre des murailles, se dirigea vers le ravin de Montmorency.