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LE LE GRAND VAINCU

daient Québec, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et Pierre Dargonne entra.

Tandis que Jean d’Arramonde restait au poste qu'il s'était assigné, le brave forgeron avait gagné une hauteur voisine située près de la rivière et d’où l’on pouvait facilement suivre les mouvements des deux armées,

En le voyant arriver haletant et couvert de sueur, d’Arramonde comprit que le combat venait sans doute de se terminer.

Mais la présence de l'officier blessé et des deux valets lui imposait une extrême prudence.

Il dut faire un effort sur lui-même pour ne pas courir au-devant du forgeron; il resta assis sur son escabeau, regardant toujours avec une indifférence apparente les dernières braises du foyer.

Pierre Dargonne, de son côté, ne se pressait pas de venir dire au jeune officier le résultat de la bataille.

Il Ôôtait son manteau, le suspendait à un clou et tournait dans la pièce, feignant de ranger les meubles.

À un moment, l'officier blessé, qui était assis pâle ct défait dans l'unique fauteuil de la maison, demanda de quoi écrire.

— Nicolas, s’écria aussitôt le forgeron en s’adressant à son prétendu neveu, viens m'aider à prendre cette table!

D'Arramonde quitta la place qu’il occupait près du

feu entre les deux grands valets anglais et s’approcha de Pierre Dargonne.

Ce dernier lui dit précipitamment à voix basse :

— Battus, battus à plate couture !

— Qui cela?

— Les Anglais, parbleu!

Jean d’Arramonde eut un tel mouvement de joie qu'il faillit laisser tomber la lourde table de chêne dont il tenait un des bouts.

Lorsqu'ils eurent placé cette table devant l'officier anglais, Pierre Dargonne s’adressa de nouveau au gentilhomme béarnais.

— Viens çà, mon neveu, dit-il, tu me donneras un coup de main pour changer une barrique dans le cellier.

Et dès qu'ils furent enfermés dans le cellier :

— Ah! monsieur, monsieur, s'écria le brave forgeron avec élan, quel dommage que vous n'ayez pas vu ça! Tout d'abord les canons des Anglais ont fait un tel tapage que j'ai bien cru que la pauvre petite armée de M. de Montcalm allait être réduite en poussitre.. mais lorsque le nuage de fumée s’est dissipé et que les canonniers anglais ont voulu juger l'effet de leurs coups, ils se sont aperçus que le camp était évacué et que leurs boulets avaient été rouler au milieu des tentes vides et des tranchées abandonnées, Alors ils ont voulu attaquer les nôtres avec leur infanterie. De grandes masses noires s’engagèrent

dans le ravin et profitérent de la marée basse pour passer. Les Français ne disaient rien. Pourtant, tout à coup, au moment où les Anglais se déployaient el commencaient le feu, des volées de mitraille arriverent dans leurs rangs et les couchèrent par terre : où aurait dit le vent soufflant dans un champ de blé. Ah! M. de Lévis n'avait que quelques canons, mais je vous réponds qu'ils étaient supérieurement manœuvrés, La batterie de cinquante grosses pièces que les Anglais ont établie avec tant de mal de ce côté-ci de la rivière a voulu riposter. Mais de l'autre côté il y à un bois, et ce bois était rempli de bons tireurs canadiens qui tuaient les canonniers anglais les uns après les autres... Enfin, au bout de sept heures d’un combat si acharné que la terre en tremblait, j'ai vu, monsieur, j'ai vu les Anglais repasser la rivière en désordre... ils étaient battus! Ça leur apprendra à venir se frotter à M. de Montcalm et à M. de Lévis !... Tenez, tenez, les entendez-vous ?

Le silence qui régnait dans le village depuis que les sourdes détonations du canon avaient cessé venait d’être troublé par une sorte de clameur confuse qui augmentait peu à peu.

Jean d’Arramonde rentra dans la grande salle.

A travers les petits carreaux verdâtres de la fenttre, il aperçut des groupes d'hommes marchant d'un pas lassé ; il vit passer de gros fourgons, des cavaliers dont les chevaux boitaient ; il entendit les voix des

officiers ralliant leurs soldats et les cris des soldats s'appelant entre eux.

Dans le grand fauteuil où il était assis, l'officier blessé se redressa, les deux mains crispées sur les montants de chène, le cou tendu, l'œil inquiet.

Les deux valets du général, silencieux et apathiques, se chauffaient toujours au feu presque éteint.

Soudain on entendit le piétinement de plusieurs chevaux devant la maison.

Puis la porte s'ouvrit brusquement, et un jeune homme entra dans la salle d’un pas vif et animé qui faisait sonner ses éperons.

L'oiticier angiais resta immobile, dans l'attitude du respect.

Le jeune homme qui venait d'entrer était le général Wolf.

D'un geste rapide et impatient, il congédia ses deux valets, Pierre Dargonne et d'Arramonde ; et s'approchant ensuite de son aide de camp :

— Vous êtes blessé, Thomas Ward? demanda-t:il.

— Oui, mon général,

— Sérieusement?

— Le chirurgien m'a laissé de l'espoir.

— Tant mieux! vous pourrez voir notre revanche.

—- Ainsi notre attaque de ce matin...

-- À échoué... Nous avons été trahis, Thomas Ward. Le pont de bateaux que j'avais fait établir cette nuit sur la rivière Montmorency à sauté au le-

ver du jour; nous avons dû attendre la marée basse et notre mouvement a été retardé... L'ennemi avait massé toute son artillerie au point même où le gros de nos forces devait tenter l'attaque... C'est partie remise.

Puis, après une pause :

— Nous avons perdu plus de mille hommes, dit-il d’une voix sourde.

Il se croisa les bras, marcha quelque temps dans la salle de son pas fiévreux, agité. S'arrêtant ensuite tout à coup et fixant son regard ardent droit devant lui :

— Décidément, dit-ilavec une sorte d'enthousiasme contenu, M. de Montcalm est un grand général et je suis fier d’avoir un tel adversaire !

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