LE MANIFESTE DU GÉNÉRAL WOLF
Le jour suivant, le commandant en chef de l’armée anglaise quitta le village de l’Ange-Gardien et alla s'établir dans son camp, au milieu de ses troupes.
Ce départ contraria vivement Jean d’Arramonde : il ne pouvait espérer se glisser au milieu des lignes anglaises ni surprendre désormais les secrets du gtnéral ennemi.
Pendant plusieurs jours, il erra dans le village à peu près désert, maudissant le sentiment de défiance
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qui avait conseillé à James Wolf de demeurer au sein de son armée et de s’isoler des habitants de l’'Ange- Gardien, auxquels il attribuait sans doute l’indiscrélion qui avait contribué à faire manquer son attaque de la veille,
Deux semaines se passèrent. Enfin Jean d’Arramonde, désespérant de pouvoir accomplir jusqu’au bout la mission difficile dont il s'était chargé, songea à retourner au camp français et à reprendre sa place parmi les défenseurs de Québec.
Ce ne fut pas sans un vif sentiment de tristesse qu'il s'arrêta à cette résolution. Le succès qu'il avait obtenu la veille de la bataille de Montmorency lui avait donné l'espoir qu'il pourrait encore rendre d'utiles services à l’armée de M. de Montcalm. Mais le temps se passait et il ne recucillait aucun renseignement certain sur les projets que pouvait méditer le général Wolf.
Il constatait seulement qu’un grand découragement paraissait s'être 1: ‘ans l’armée anglaise.
Les soldats se plusgnaient tout haut de l’inaction où on les laissait ; les officiers étaient soucieux, car ils voyaient s’avancer à grands pas la fin d’une campagne dont ils avaient escompté à l’avance les résultats décisifs et glorieux.
Dans un mois, les mauvais temps allaient commencer ; il faudrait se rembarquer sur les vaisseaux qui Les avaient amenés ct battre honteusement en re-
(raite, sans avoir pu, avec leurs vingt mille soldats, entrer dans cette ville de Québec à demi détruite par le bombardement et défendue par cinq mille combattants.
Un matin donc, Jean d'Arramonde annonça au père Joseph et à Pierre Dargonne son dessein de retourner au camp de Montcalm.
Il pria le forgeron de lui indiquer le passage qu'il connaissait sous le saut de Montmorency, et il fut convenu que, le soir même, Dargonne le conduirait aux avant-postes de l’armée francaise.
Quelques heures après, vers midi, le gentilhomme béarnais aperçut à travers la fenêtre de l'auberge un rassemblement formé sur la place de l'Église.
I sortit aussitôt et se dirigea de ce côté.
Une dizaine d'habitants du village étaient groupés autour d’une affiche qui venait d’être apposée contre l'une des chapelles latérales.
Un robuste paysan canadien, appuyé sur son bâton, faisait la lecture à haute voix.
Cette affiche était ainsi conçue :
« De par Son Excellence, major général, James Wolf,
commandant en chef les troupes de Sa Majesté Britannique sur la rivière Saint-Laurent.
« 25 juillet 1759.
« Son Excellence, piqué du peu d’égards que les habitants du Canada ont eu à son placard du 29 juin
dernier !, est résolu de ne plus écouter les sentiments d'humanité qui le portent à soulager les gens aveugles sur leur propre intérêt. Les Canadiens, par leur conduite, se montrent indignes des offres avanlageuses qu'il leur faisait. C'est pourquoi il a donné l'ordre aux commandants de ses troupes légères et autres officiers de s’avancer dans le pays pour y saisir leurs troupeaux et y détruire et renverser ce qu'ils Jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les Indiens, leurs alliés, lui montrent l’exemple, il se propose de différer jusqu’au 10 d'août prochain à décider du sort des prisonniers envers lesquels il usera de représailles, à moins que pendant cet intervalle les Canadiens ne viennent se soumettre aux termes qu'il leur a proposés dans son
1. Ce premier placard, affiché par Wolf au moment où il fut en présence des Francais, était arrogant et plein de menaces. Il débutait ainsi : « Le roi mon maître, justement irrité contre la France, résolu d'en abattre la fierté en vengeant les injures faites aux colonies anglaises, s’est enfin déterminé à envoyer au Canada l'armement formidable de terre et de mer que les habitants voient avancer jusqu'au centre de leur ville, Il a pour but de piiver la couronne de France des établissements les plus considérables dont elie jouit dans le nord de l'Amérique; c'est à cet effet qu'il lui a plu de m'envoyer dans ce pays à la tête de l’armée redoutable actuellement sous mes ordres... »
placard et par la soumission toucher sa clémence ct le porter à la douceur.
« Donné à Saint-Henri, le 25 juillet 1759.
« Joseph DALLiNG, major des troupes légères !, »
Lorsqu'il eut achevé cette lecture, que les pauvres gens réunis autour de lui avaient écoutée en baissant la tête, tristes et résignés, le grand Canadien se retourna l'œil enflammé de colère et frappant le placard du bout de son bâton :
— Ils peuvent nous piller, nous ruiner, nous tuer, s’écria-t-il d’une voix tonnante, mais jamais, jamais nous ne serons Anglais !... Vive la France !
Il ramassa à terre un charbon et écrivit ces trois mots en grosses lettres au bas du manifeste anglais.
Les Canadiens applaudirent et, levant leurs bonnets de castor, ils crièrent aussi:
— Vive la France!
Au même moment, un bruit de crosses de fusils retentit derrière le groupe. Les femmes étouffèrent un cri de terreur. Une patrouille anglaise s’avançait, commandée par un officier.
1. Cette pièce est extraite du dépôt de la guerre, vol. 3,540, n° 88 bis. Elle est citée dans l'excellent ouvrage de M. Dussieux (/e Canada sous la domination française), où nous avons puisé d’utiles renseignements dont nous tenons à remercier ici le savant historien qui le premier a mis en lumière cette triste ct belle page de nos annales.
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Cet officier avait sans doute reçu l’ordre de constater l'effet produit sur la population du petit village canadien par le second manifeste du général Wolf,
Il avait vu le paysan frapper le placard, il l'avait vu crayonner sur la marge blanche.
Il s’avança aussitôt et lut cette protestation en trois mots tracée d’une main vigoureuse et inexpérimentée.
Alors, écartant violemment le groupe, il s’adressa en mauvais français au Canadien.
— C'est vous, lui dit-il rouge de colère, qui avez écrit ici : Vive la France !
— Oui, c'est moi, répliqua le paysan en croisant ses bras robustes.
L'officier lui sauta à la gorge et, l’'empoignant par sa cravate de toile :
— Venez avec moi! s’écria-t-il.
— Où cela ?
— Votre procès ne sera pas long. Le major Dalling m'a donné l’ordre de fusiller tous ceux qui protesteraient contre le manifeste.
En même temps, il leva son épée et, sans lâcher le Canadien, il donna à ses soldats l’ordre de venir lui prêter main forte afin d'emmener le coupable.
Mais Jean d'Arramonde ne put rester spectateur indifférent de cette scène.
Oubliant le rôle qu'il jouait et la prudence que ce role devait lui imposer, il se jeta sur l'officier et lui
96 LE GRAND VAINCU saisit le bras avec tant de violence qu'il l'obligea à lâcher prise.
Puis, s'adressant à lui en anglais :
— Quel est donc, lui dit-il en le regardant dans le blanc des veux, quel est le lâche qui a pu vous donner un pareil ordre? Vous voulez fusiller de malheureux paysans coupables d'aimer leur pays !... Je comprends, en effet, qu'il soit plus facile de massacrer ces pauvres diables que de faire plier les soldats de M. de Montcalm.
L'officier anglais resta un instant interdit. 1 regarda attentivement le costume misérable que portait d'Arramonde et parut élonné d'entendre un pareil langage.
— Qui êtes-vous done, vous ? demanda-t-il,
— Peu importe qui je suis, répliqua le Béarnais ; mais ce que je puis vous affirmer, c'est que vous n'emmènerez pas ce brave homme tant que je serai là pour le défendre.
L'officier donna un ordre bref à ses soldats qui, jetant leurs fusils, se précipitèrent aussitôt sur Jean d’Arramonde et sur le paysan canadien et, malgré leur résistance énergique, leur lièrent solidement les mains,
Dans le lrajet du village au camp anglais, le gen- Uilhomme béarnais put réfléchir aux suites de cette nouvelle aventure,
Son intervention irréfléchie n'avait été d'aucun
LE GRAND VAINCU 97 secours au pauvre homme qu'il voulait sauver et il se trouvaitlui-même dansune situation fort périlleuse. En effet, quelque soin qu'il pût apporter maintenant dans ses réponses, il aurait grand'peine à cucher sa véritable qualité à la clairvoyance des officiers anglais qui allaient l'interroger, et, une fois découvert, le sort qui l'altendait n'était pas douteux : il serait probablement placé avant la fin du jour devant le peloton d'exécution.