‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 13 sur 33 · FUSILLÉS · texte numérisé non relu

FUSILLÉS

Au milieu du canip anglais s'élevait une lourde construction très-basse, composée de trois corps de logis percés de petites fenêtres et recouverts de larges toits de chaume.

C'était une ferme dont les habitants avaient été expulsés et où les principaux officiers de l'armée anglaise étaient venus prendre leurs quartiers.

Depuis qu'il avait quitté le village de l'Ange-Gardien, le général Wolf habitait l'une des ailes de cette masure, Car sa santé délicate lui interdisait le séjour de la tente.

Jean d’Arramonde et le paysan canadien, qui se nommait Franck Renaud, furent amenés dans Ia cour

de la ferme. Là, devant un cercle d'officiers anglais que cet incident avait attirés, ils furent soigneusement fouillés.

Lorsque d’Arramonde vit le lieutenant qui l'avait arrêté retirer d’une poche dissimulée dans la doublure de sa veste de paysan un papier plié en quatre, il se sentit perdu.

Ce papier était la commission d’officier que M. de Montcalm lui avait signée sous sa tente du lac Champlain et dont il avait été obligé de se munir afin d’être reconnu des avant-gardes françaises, si jamais ilétait obligé d'interrompre sa mission et de reprendre le chemin de Québec.

Le lieutenant anglais ne laissa pas échapper un signe d’étonnement en parcourant des yeux ce papier. Évidemment il savait d'avance à quoi s’en tenir sur la véritable condition de ce faux paysan.

I dit seulement un mot aux officiers qui l’entouraient, et ceux-ci fixèrent aussitôt leurs regards curieux ci surpris sur le gentilhomme béarnais.

L'un d’eux se détacha du groupe et s’éloigna.

I revint bientôt avec un gros major que Jean d’Arramonde reconnut aussitôt pour lavoir vu dans la maison du forgeron à la table du général Wolf.

Les officiers s’écartèrent avec respect, et, tandis que les soldats appuyés sur leurs fusils faisaient bonne garde autour des deux prisonniers, le major Hawson s'avanÇça vers eux.

Dédaignant d'interroger le paysan canadien, ce fut à Jean d’Arramonde qu'il s’adressa :

— Vous êtes officier français, monsieur ? demanda t-il,

Il eût été désormais superflu de nier et il ne restait au gentilhomme béarnais d'autre ressource que de faire bonne contenance devant les « freluquets » dont le lorgnon l’examinait,

— Oui, répondit-il, je suis officier au service de Sa Majesté Très-Chrétienne.

— Pourquoi avez-vous pris ce déguisement ?

— Votre question me semble inutile... Vous devez bien savoir dans quel but un officier quitte son uniforme et vient au milieu d’un camp ennemi...

— Vous êtes un espion...

— Un espion, soit; et bien que je me sois efforcé en piusieurs circonstances de servir mon pays l’épée à la main j'estime que jamais je ne lui ai été plus utile que lorsque je suis venu seul et désarmé au milieu de vous poursurprendre vossecretsmilitaires... Major Hawson, que sont devenus les deux mille hommes que le général Wolf vous avait chargé de conduire à l'attaque des positions de M. de Lévis ?

Cette question amena les feux de la colère sur les joues déjà empourprées du major anglais.

La mitraille française avait entièrement décimé les

régiments qu'il commandait et avec lesquels il devait

surprendre je droite de M. de Lévis,

— Ah! c'est vous qui nous avez trahis! s’écria-t-il d’une voix sifflante de rage... Eh bien ! puisque vous avouez votre crime, le châtiment ne se fera pas longtemps attendre.

I se tourna brusquement vers ses officiers et échangea quelques mots avec ceux qui composaient cette cour martiale improvisée dans l'angle d’un bâtiment de ferme.

Puis il donna en anglais à l'officier qui avait amené le paysan canadien et Jean d'Arramonde un ordre rapide, dont ce dernier comprit la terrible concision.

On jeta sur les épaules des deux prisonniers les vestes qu'on venait de leur arracher et on les conduisit hors de la cour de la ferme, près d’un mur bas, à moitié détruit, qui s'élevait à quelque distance.

L'officier fit ranger ses hommes sur deux rangs et s'adressant aux prisonniers :

— Préparez-vous à mourir, dit-il.

Il se tourna ensuite vers ses soldats et leur ordonna de charger leurs armes.

Lorsque les armes furent prêtes :

— Veuillez vous adosser à ce mur, monsieur, dit l'officier en s'adressant à Jean d’Arramonde d’un ton plus doux; car, au moment d'exécuter cette terrible sentence, il ne pouvait se défendre d'un peu de pitié et d'émotion... Désirez-vous l'un ou l’autre qu'on vous bande les yeux?

G4s 4 Non, non, dit d'Arramonde aves vivecité.

Le paysan secoua négativement la tête avec une sorte de mouvement machinal.

— Nous sommes à un moment où l’on doit savoir mourir, murmura-l{-il avec une touchante expression de résignation. N'importe ! j'aurais bien voulu embrasser ma pauvre femme et mon petit Jacques... Que vont-ils devenir sans moi?

Et, inçclinant le front, il alla s'appuyer au mur à côté de d’Arramonde, en ajoutant :

— Ah! monsieur, pardonnez à un pauvre homme!

C'est moi qui suis cause que vous êtes ici...

— Les Anglais ont perdu la bataille de Montmorency! dit Jean d’Arramonde en relevant fièrement la tête, comme s 1 eût puisé dans cette pensée de consolation suprême ia force de braver la mort... je meurs content, mon ami, je meurs en soldat, frappé par les balles anglaises... Vive le roi! vive la France!

— Vive la France! répéta le paysan en murmurant dans une dernière parole le nom de cette ingrate et bien-aimée patrie d'adoption à laquelle son cœur appartenait tout entier.

A un signe de l'officier, les soldats saisirent leurs fusils et couchèrent en joue les deux victimes.

— Monsieur, dit alors Jean d’Arramonde, me permettez-vous au moins de commander le feu?

— Faites, monsieur, répliqua le lieutenant anglais.

Mais au moment où le gentilhomme béarnais

allait pousser ce dernier et fatal commandement, le galop de plusieurs chevaux retentit sur la droite.

Une voix impérieuse s’écria :

— Arrôtez!

Jean d'Arramonde tourna les veux vers la direction d’où venait cet ordre imprévu.

— Ma foi, bien volontiers! dit-il aussitôt en retrouvant tout l’à-propos de sa verve gasconne.

Les soldats relevèrent brusquement leurs armes et les présentèrent au nouvel arrivant; l'officier salua respectueusement de la pointe de son épée.

Ce cavalier dont l'intervention soudaine suspendait le supplice des prisonniers était le général Wolf en personne.

Trois ou quatre officiers l'accompagnaient.

James Wolfs’approcha du lieutenant et, se penchant sur le cou de.son cheval, il lui demanda rapidement quels étaient ces deux hommes qu'on allait fusiller.

L'officier anglais lui répondit quelques mots à voix basse, et aussitôt les regards du général Wolf parurent se fixer sur Jean d'Arramonde avecintérêt et surprise.

Puis se redressant tout à coup :

— Qui vous a donné l’ordre de fusiller ces prisonniers? demanda-t-il à l’officier.

— Le major Hawson.

— Le major Hawson est un sot!

I fit avancer son cheval devant le peloton d’exécution.

— Vous êtes libre, ditil au Canadien d'un ton brusque; allez-vous-en. Licutenant Garnley, commandez à deux hommes de reconduire ce paysan au village... Quant à vous, monsieur, reprit-il en s'adressant à Jean d'Arramonde en français, vous serez mon prisonnier jusqu’à ce que j'aie décidé sur votre sort. Vous garderez cet officier français à vue, licutenant Garnley, et vous m'en répondrez sur votre tête,

Le lieutenant s'inclina respectueusement et s’empressa d'exécuter les ordres de son général.

Le paysan canadien fut reconduit aux avant-postes et mis en liberté immédiate; quant à Jean d’Arramonde, on le placa entre les soldats et on le conduisit de nouveau à la ferme abandonnée.

Il y avait dans l'aile gauche de cette ferme une sorte de cellier fermé par une porte énorme et qui recexait un jour douteux d'une étroite ouverture défendue par une forte croix de fer.

Ce fut là que l'officier anglais enferma Jean d’Arramonde après avoir fait jeter sur le carreau humide deux bottes de paille fraiche.

Une sentinelle fut placée devant la porte, une autre devant la petite fenêtre.

Cette dernière précaution était cependant bien inutile, car, même si la croix de fer eûtété descellée, cette lucarne aurait été trop exiguë pour donner passage au prisonnier.

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