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LA SENTENCE DE MORT

Pendant quelques jours, Jean d’Arramonde put croire qu'au milieu des graves préoccupations qui l'assiégeaient, le général Wolf avait oublié son existence.

Il s'attendait à être interrogé, jugé ct sans doute condamné de nouveau; car il ne supposait pas que le général anglais lui eût fait grâce de la vie pour le garder prisonnier jusqu'à la fin du siége de Québec.

Mais, à son grand étonnement, près d’une semaine se passa sans qu'il vit d'autre “sage que celui du soldat muet qui deux fois par jour lui apportait sa nourriture.

Le général Wolt avait, en effet, de graves préoccupations.

La défaite de Montmorency, en lui révélant la vigueur incroyable de la petite armée française, lui donnait des craintes sérieuses touchant l'issue de celle campagne.

Québecbombardé, à moitié détruit, nese rendaitpas. L'armée de M. de Montcalm, solidement retranchée, semblait invincible. I ne fallait pas songer à la tourner ni à la déloger par la force de la position inexpugnable où elle s'était établie au nord de la ville.

La pensée qu'il serait peut-être contraint de battre en retraite avec ses forces énormes, sa flotte puissante, sa formidable artillerie, torturait l'âme ardente et ambitieuse de James Wolf,

Pendant plusieurs jours, ses vaisseaux remontèrent et redescendirent le Saint-Laurent, de l’île d'Orléans au cap Rouge.

Le général se tenait debout à l'avant d’un navire, cherchant anxieusement si, au milieu de cette ligne de falaises qui se dressaient devant lui comme une muraille il n'y aurait pas un point où il pût tenter une descente.

Il avait à ses côtés un officier de marine jeune comme lui, ardent comme lui, et qui devait illustrer un jour ie nom qu'il portait.

Mais le capitaine Cook avait beau multiplier ses sondages, calculer la baisse sensible que chaque marée produisait dans les eaux du grand fleuve, il ne trouvait sur la côte aucun point où une armée nombreuse pût aborder rapidement et gagner les hautes terres situées au sud de la capitale du Canada.

Le général Wolf élait désespéré. On allait atteindre le mois de septembre ; encore quelques semaines et les glaces envahiraient le Saint-Laurent. Sa flotte serait donc condamnée à l'inaction et son armée, abandonnée au milieu d’un pays pauvre et dévasté, serait décimée par la misère et les maladies.

Était-ce là ce qu'il avait promis à William Pitt, Je

grand ministre anglais, le jour où, prenant le commandement de ses troupes, il avait juré de réparer les fautes des généraux qui l'avaient précédé et de conquérir le Canada à l'Angleterre ?

Par son amour de la gloire, par la noblesse de son caractère et l'élévation de ses sentiments, James Wolf était le digne émule de Montcalm.

Qu'on juge ce que dut souffrir un pareil homme le jour où, jugeant que tout allait être perdu, il donn à son armée l'ordre de reprendre le chemin des vaisseaux ! ‘

Un matin, Jean d'Arramonde vit à travers la petite lucarne de sa prison un mouvement inaccoutumé dans le camp des Anglais.

Les soldats renversaient les abris de feuillage qu'ils s'étaient construits, et brûülaient la paille à demi pourrie qui jusqu'alors leur avait servi de couche.

De grandes voitures pleines de vivres et de munitions se dirigeaient vers le village de l’Ange-Gardien c'est-à-dire vers le Saint-Laurent. Des détonation sourdes retentissaient tout autour du camp et l’on voyait de gros nuages de fumée s'élever au milieu des pierres et des débris de toute sorte projetés dans l’espace.

Les Anglais détruisaient les retranchements de leur camp et s’apprêtaient à battre en retraite dans la direction de leurs vaisseaux.

Jean d’Arramonde ne pouvait en croire ses veux.

A chaque détonation, il sentait son cœur sauter de joie dans sa poitrine. Il oubliait tout ce qu'il avait souffert durant cette affreusce captivité, il oubliait jusqu'à cette sombre perspective de la mort qui chaque jour se dressait devant lui... Les Anglais se déclaraient vaincus, ils renonÇçaient à prendre Québec, ils fuvaient |

Cramponné à la croix de fer qui fermait l'unique petite fenêtre de sa prison, le gentilhomme béarnais considérait, l'ivresse dans l'âme, ces préparatifs d’un prochain départ, lorsque tout à coup la lourde porte tourna sur ses gonds rouillés et il s’entendit appeler.

Il se retourna vivement; le lieutenant Garnlev était devant lui. Il put aussi apercevoir dans l'ombre de la porte les baïonnettes des soldats qui accompagnaient l'officier anglais.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il.

— Le général Wolf vous donne l’ordre de comparaitre devant lui.

— Eh! répliqua d’Arramonde en montrant les baïonnettes, vous avez derrière vous, monsieur, de trop bons arguments pour qu’on puisse refuser d’obéir.. Marchons!

Le gentilhomme béarnais prit place au milieu des soldats, On lui fit traverser la cour de la ferme et on le conduisit dans le bâtiment situé de l’autre côté et occupé par James Wolf,

Le général anglais était seul dans une longue pièce

meublée d'une lourde table de paysan, de quelques siéges grossiers et d’un petit lit de camp.

Il se promenait à grands pas, les bras croisés. Son visage paraissait plus pâle encore que de coutume. Tout son être frêle et débile tressaillait comme s’il eût été constamment secoué par les frissons de la fièvre.

Jean d’Arramonde s'arrêta au milieu de la pièce. Les soldats anglais firent la haie contre le mur, l'arme au pied. |

— Monsieur, dit le général Wolf en s’arrêtant tout à coup devant le gentilhomme français, lorsqu'il y a quelques jours je vous ai fait grâce de la vie, vous avez bien dû penser que je vous accordais simplement un sursis et que vous ne pourriez éviter la peine capitale à laquelle les !oïs de la guerre vous condamnent...

Jean d'Arramonde s’inclina sans répondre.

— Le conseil que j'ai rassemblé ce matin a prononcé contre vous une sentence de mort. Cette sentence sera exécutée demain au lever du soleil.

Le général Wolf fit encore quelques tours dans la pièce. Ses yeux vifs et perçants semblaient examiner, à la dérobée, l'effet que l'annonce de cette terrible décision avait produit sur le prisonnier.

Jean d’Arramonde n'avait pu réprimer un léger tressaillement. Il était à cet âge où l’espérance est vivace, où la mort apparaît comme une hypothèse hideuse, impossible,

Ces quelques jours de répit l'avaient plus fortement rattaché à l'existence. Et puis il lui semblait que c'était chose cruelle de mourir au moment où l’allégresse de la victoire allait retentir dans le camp français, au moment où la colonie sauvée, triomphante, allait renaître d’une vie nouvelle!

Le général anglais revint en face de lui.

— Il dépend cependant de vous, reprit-il, d'éviter que cette sentence soit exécutée.

Et comme Jean d’Arramonde surpris l’interrogeait du regard :

— Vous devez connaître la côte de Québec, continua James Wolf. Il y a sans doute sur cette côte, au sud de la ville, un endroit où mon armée pourrait tenter un débarquement. Si vous vous engagez à guider nos vaisseaux à un point où il leur soit possible d'aborder sûrement, je vous fais grâce de la vie...

Jean d’Arramonde devint pourpre comme s’il eût recu un soufflet sur la joue.

Il se redressa, l'œil ardent, et répondit avec une vivacité indignée :

— Général, vous me trouverez prêt à mourir demain matin !

Et, sans ajouter un mot, il fit signe au licutenant Garnley de le reconduire dans sa prison.

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