‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 15 sur 33 · UNE VISITE INATTENDUE · texte numérisé non relu

UNE VISITE INATTENDUE

Cette journée sembla longue au malheureux gentilhomme.

Malgré l'énergie de son caractère, il se sentait triste et abattu. La mort qu'il avait si vaillamment bravée sur le champ de bataille, qu’il avait accueillie le sourire aux lèvres lorsque les Indiens l'avaient attaché au poteau de torture, lui paraissait horrible et effrayante maintenant qu'il se voyait seul, abandonné, sans pouvoir confier à personne son dernier souvenir, son dernier adieu !.., ’

I maudissait la cruelle clémence du général anglais, qui une première fois l'avait arraché au supplice et qui venait encore de lui accorder un répit de vingt-quatre heures.

Puisqu'il devait mourir, à quoi bon cette attente pire que la mort? À quoi bon lui laisser cette journée de réflexion ? Le général Wolf avait bien dû voir qu'il n’y avait pas en lui l’étoffe d'un traître!

Vers le soir, un orage terrible éclata sur le camp anglais. La pluie tomba à torrents, le tonnerre gronda au milieu du sifflement du vent et des clartés fulgurantes des éclairs.

— Allons ! pensa d’'Arratnonde en s'étendant mélan-

coliquement sur la paille de son étroite prison, je ne pourrai même pas dormir tranquillement pendant ma dernière nuit.

L’obscurité était complète. Les trombes d’eau descendant du ciel fouettaient la terre. Les chevaux attachés à des piquets près de la ferme poussaient vers le ciel des hennissements tristes et aigus.

Tout à coup Jean d’Arramonde crut entendre un sifflement léger au-dessus de sa tête.

il n’y prit pas garde d’abord.

Mais ce bruit doux et persistant s'étant répété à plusieurs reprises, il se leva et s’approcha de la petite fenêtre.

Alors, à la lueur blafarde d'un éclair, il vit un visage d'homme collé contre l’étroite lucarne.

— Eh! s’écria-t-il, que faites-vous là, l'ami?

— Je viens vous délivrer, monsieur le marquis, répondit tranquillement une voix que d'Arramonde reconnut aussitôt,

— David Kerulaz! s’écria--il au comble de la surprise ; vous ici! Comment se fait-il?

— Eh! mon Dieu, c'est bien simple, répliqua le chasseur canadien. Inquiet de pas recevoir de vos nouvelles depuis plusieurs jours, M. de Montcalm m'a chargé de venir voir au village de l'Ange-Gardien

ce que vous étiez devenu, ceque j'ai faitavec plaisir, car depuis certains démêlés un peu vifs que j'ai eus avec lintendant Varin il m'est difficile de rester à Québec. |

Le pèreJosephl'aubergiste m'a raconté comment vous aviez été pris par les Anglais sur la place du village, et Franck Renaud, qui fumait sa pipe dans un coin de l'auberge, m'a dit qu'il avait failli être fusillé avec vous; que le général Wolf vous avait fait grâce, mais qu'il vous retenait prisonnier... Depuis deux jours, je me cache dans le camp, cherchant un moyen d’arriver jusqu’à vous. Enfin, aujourd'hui, tandis que j'étais tapi dans une meule de foin près de cette ferme, je vous ai vu traverser la cour, puis revenir ici... J'ai remarqué que les Anglais avaient posé plusieurs sentinelles autour de ce bâtiment, j'ai vu un soldat montant la garde devant cette lucarne et j'ai découvert ainsi l'endroit où vous étiez enfermé...

— Mais ce soldat ne peut-il vous voir, vous entendre ?

— Soyez tranquille ; le drôle s’est mis à l'abri et tant que la pluie tombera avec violence nous pourrons causer tranquillement. Voyons, vous ne pouvez rester éternellement ici; je vais faire sauter ces barreaux de fer et, grâce à l'orage, nous sortirons du camp sans être remarqués.

— Cette lucarne est trop étroite pour que je puisse y passer, David, répliqua d’Arramonde d’un ton découragé.

— C'est vrai, mais je puis avoir facilement raison des deux sentinelles qui gardent la porte de l’autre côté.

— I y à un poste de soldats entre la porte du cellier qui me sert de prison ct celle de la ferme... Mon brave David, je vous remercie de votre dévouement, mais je ne veux pas que vous risquiez votre vie pour moi. D'ailleurs je suis vésigné à mourir, maintenant que je vous ai vu. Vous irez dire à M. de Montcalm, à mes camarades, que Jean d’Arramonde a fait jusqu'au bout son devoir de entilhomme et de soldat.

— Mourir, dites-vous? Comment! ils vous ont condamné ?..

— Oui, ce matin, quand vous m'avez vu passer. Je dois être exécuté demain au lever du jour.

— Alors, raison de plus pour ne pas rester ici...

— Eh! je suis bien de votre avis; mais comment faire ?

— Ayez confiance en moi; je trouverai bien le moyen de vous sauver.

Il y eut un silence de quelques instants.

Tout à coup Jean d’Arramonde s’écria :

— Ah! David! quelle inspiration!

Il reprit :

— Le général Wolf m'a promis la vie sauve si je m'engageais à conduire son armée à un point de la côte où elle pûüt débarquer.

Un nuage obscurcit le visage loyal du chasseur canadien. Il fronça le sourcil avec inquiétude.

— Rassurez-vous, continua d’'Arramonde comme

114 LE GRAND VAINCU s’il eût deviné ce qui se passait dans l'âme honnète de David Kerulaz; je serais mort plutôt que de commettre une telle infamie.. Mais écoutez-moi bien, M, de Saint-Preux que vous connaissez commande un détachement posté à l’anse du Foulon.

— C'est le seul point de la côte qui soit abordable,

— Bien, Demain matin, j'annoncerai au général Wolf que je consens à lui servir de guide. Je le mènerai tout droit à cette partie de la côte. Vous, sans perdre un instant, vous allez reprendre le chemin de Québec, vous traverserez la ville, vous irez prévenir M. de Saint-Preux afin qu'il renforce son détachcment et qu'il se munisse d'artillerie, et au moment où les Anglais débarqueront...

— Je comprends. Ah! parle ciel, votre idée est superbe, monsieur d’Arramonde |

— J'aurai bien des chances d'être tué dans cette expédition, mais au moins je mourrai vengé et j'aurai pu rendre un dernier service à M. de Montcalm.

— Je pars à l'instant même et je ferai diligence, je vous en réponds. Demain matin, au lever du jour, je serai au poste de l’anse du Foulon.

Et après une pause :

— Que Dieu vous protége, monsieur d'Arramonde!

— Que Dieu vous conduise, David Kerulaz!

Le visage du chasseur canadien disparut de la lucarne et Jean d’Arramonde revint s'étendre sur sa couche de paille. |

Mais désormais son cœur était soulagé d'un grand poids. La perspective de nouveaux dangers à braver, de nouvelles aventures à courir le ravissait d’enthousiasme,

Malgré le fracas de la tempète, il put goûter un bienfaisant sommeil,

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