EXPLICATION
David Kerulaz se dirigea d'un pas ferme à travers le camp anglais sans paraître s’apercevoir de la pluie qui tombait à torrents et qui ruisselait sur ses vêtements de laine.
Il n'avait pas à craindre les sentinelles réfugiées sous leurs abris de branchages et n'eut besoin de prendre aucune précaution pour sortir des lignes anglaises.
Il traversa le village de l'Ange-Gardien silencieux et désert, et arriva enfin sur le bord de la rivière de Montmorency qu’il passa résolûment à la nage,
Arrivé près du camp de M. de Lévis, il se dirigea vers un petit bois de peupliers où était installé un détachement de Canadiens dont il se fit aisément reconnaître.
Il sécha un instant à la flamme d’un grand feu ses
vêtements mouillés, mangea un morceau, but une gorgée de rhum et se remit courageusement en route dans la direction de Québec.
Ainsi qu’il l'avait dit à Jean d'Arramonde, David Kerulaz avait quelques raisons de redouter de traverser la ville et il n'était pas fâché de profiter d'une nuit d'orage pour accomplir sa mission.
En effet, son aventure avec l’intendant Varin avait eu les conséquences que M. de Montcalm redoutait.
On se rappelle l'expédition infructueuse que M. Va rin avait faite un matin à la grotte du Trappeur, la colère qu'il avait ressentie en se voyant si audacieusement joué et la résolution qu'il avait prise aussilôt de se venger de David Kerulaz.
Quelques heures après cet événement, le commis Godard s’était présenté à l'auberge de France, située sur le quai et où David avait l’habitude de descendre lorsqu'il venait vendre à Québec ses peaux de martres et de castors.
Godard trouva le Chasseur de bisons attablé dans la grande salle de l'auberge avec ces mêmes ouvriers du père Dervieux qui l'avaient aidé les nuits précédentes à duper l’intendant.
Il s’approcha de lui et lui dit que M. Varin désirait lui parler.
David s’empressa de suivre le commis. Il pensa que l’intendant voulait sans doute recommencer ses promenades nocturnes à la grotte’du Trappeur et que
c'était pour cette raison qu'il le faisait demander.
Mais dès qu'il se trouva en présence de M. Varin il comprit que ce dernier avait découvert la ruse et approfondi à ses dépens les mystères de la caverne.
Pâle, écumant de rage, l’intendant s'avança vers lui en le menaçant du poing.
— Misérable!... commencça-t-il,
— Ah! pardon, monsieur l’intendant, interrompit David d'une voix dure et en relevant la tête; si nous commençons par les gros mots, je vous préviens que nous irons vite et que je ne resterai pas en arrière... Ainsi, si vous avez quelque explication à me deinander, veuillez le faire tranquillement : je serais désolé vraiment d'être obligé de vous manquer de respect.
— Osez-vous bien parler de respect, drôle, lorsque vous vous êtes joué si effrontément de moi?
David Kerulaz croisa ses bras robustes.
— Ainsi, dit-il, c’est une explication que vous désirez?.. Eh bien! soit, je vous la donnerai,car, en vérité, depuis deux mois j'étouffe de ne pouvoir dire ce que j'ai sur le cœur!
Le commis Godard s'était glissé derrière une petite table chargée de cartons et suivait cette scène d'un œil curieux et attentif.
— Vous dites que je me suis joué de vous, monsieur Varin ? reprit David en écrasant l’intendant de son hautain regard d’honnête homme; mais il me semble que vous m'avez donné l'exemple le jour où
Le
vous avez fait emprisonner mon frère pour un vol dont il était innocent, et quand ensuite, au camp du lac Champlain, vous avez essayé de me prouver son crime alors que vous saviez bien qu’il n’y avait pas d'autre coupable que vous !.… Ce jour-là, lequel de nous deux a tenté de duper l’autre?
Varin fit un soubresaut et frissonna des pieds à la tête; ses poings se serrèrent avec tant de force que le dessus de ses mains devint violet,
Il voulut se précipiter sur une sonnette, et peutêtre faire bâtonner, par ses gens, le hardi Canadien.
Mais David posa sur l'épaule de l’intendant une de ses larges mains et le força à rester en place.
Derrière les cartons qui le cachaient, le commis Godard paraissait se divertir beaucoup. Sa figure avilie par une expression plate et servile s’animait maintenant d'un rire étrange ; ses petits veux brillaient. Il paraissait se réjouir de la situation critique où se trouvait son patron, dont il supportait depuis si longtemps la morgue et les duretés.
— Jene veux pas me faire votre juge, monsieur Varin, reprit David en accentuant ses paroles... cela ne me regarde pas; je n'ai pas de comptes à vous demander et j'espère bien que d’autres plus puissants que moi se chargeront un jour de cette besogne. Je ne vous parle que de ce qui nous concerne, mon frère et moi... je dis que vous avez volé la caisse de l’armée, je dis que vous avez fait tomber injustement les soup-
çons sur mon pauvre frère, et j'ajoute que j'en ai des preuves si certaines que si je Les produisais vous pourriez bien aller aux galères, tout intendant que vous êtes... Mais soyez tranquille, il me suffit que mon frère soit libre et que vous ayez restitué à la caisse l'argent volé. Le reste regarde Dieu et votre conscience... si vous en avez... Seulement, faites bien attention à ne pas m'inquiéter et à ne pas faire allusion à ce qui s’est passé à la grotte de l’anse du Foulon! Nous sommes quittes, monsieur l’intendant ; comprenez-moi bien et n’essayez pas de vous venger de moi autrement. J'en jure Dieu, si mon bras a été assez fort pour soulever l'arbre queles Hurons, vos complices, avaient jeté sur le passage de M. de Mont-
calm, il sera encore assez vigoureux, je l'espère, pour vous écraser comme un hideux insecte!
David fit peser son poing sur l'épaule de M. Varin, comme s’il eût voulu lui prouver qu’il lui en coûterait peu pour mettre sa menace à exécution; puis il
tourna sur ses-talonencl se dirigea vers la porte.
— À il à moi! s’éCria l’intendant d’une voix
— Cet homme m'a insulté, emparez-vous de lui!
poursuivit Varin écumant de colère. C'est un misérable, un voleur !..
Les cris qu'il poussait firent encore accourir plusieurs agents aux vivres qui flânaient dans l'antichambre voisine.
— Mettez-lui la main au collet, continua l'intendant qui redoublait de rage et d’audace à mesure qu'il se sentait mieux soutenu, ne le lâchez pas, je veux faire un exemple, un exemple terrible !.. Ah! le maraud! le gredin !.…
Une dizaine de commis et de valets s'étaient jetés sur le chasseur canadien et ie maintenaient en s’accrochant à ses vêtements.
Varin, en voyant David ainsi réduit à l'impuissance, eut une lâche inspiration.
Saisissant la canne qu'un de ses agents tenait à la main, il la leva sur le Chasseur de bisons.
Celui-ci devint pâle.
Un éclair rapide traversa ses yeux noirs.
Il donna deux vigoureux coups#d*épaule et envoya les dix hommes qui le tenaiént rouler dahs les coins de la salle; puis, arracha
rin terrifié, il lui en as$é sur les épaules.
Varin poussa un cri de*do ba lourdement sur le carreau de la sallenses.gro8$es mains en avant.
Alors David gagna tranquillement la porte sans que
personne osât l’arrêter et sortit de l’hôtel de l’intendance.
Mais quelques heures après il fut prévenu qu'un mandat d'arrêt avait été décerné contre lui par le grand prévôt pour avoir insulté et battu un fonctionnaire de l’armée.
Le séjour de la ville lui était interdit ; il ne put davantage se réfugier à la ferme du père Dervieux, car il craignait d'attirer sur le pauvre vicillard et sur Marthe la vengeance de l’intendant Varin.
Il prit donc le parti de regagner le camp et alla sur-le-champ raconter à M. de Montcalm ce qui venait de lui arriver.
Le général fronça le sourcil et commença par gronder le Canadien de l’acte de violence qu'il avait commis sur la personne de l’intendant.
David écouta les yeux baissés les remontrances de M. de Montcalm.
— Oui, dit-il enfin avec une expression à la fois contrite et malicieuse, je comprends bien que j'ai eu tort, monsieur le marquis. Battre un intendant! c'est fort mal de la part d’un pauvre homme tel que moi. j'ai peut-être mérité la corde.
Ilse mordit les lèvres, hésita, puis, avec une sorte d'élan :
— Mais si vous saviez comme cela m'a soulagé le cœur !... s’écria-t-il,
Le marquis de Montcalm ne put s'empêcher de sourire de cet aveu du rusé Canadien.
— En attendant, dit-il, il faut te cacher. Plus tard, j'espère bien qu'on réglera les comptes de chacun et que l’on répartira également la corde entre tous ceux qui l'ont méritée.
David Kerulaz se mit à rire et, quittant le général, il alla rejoindre les volontaires canadiens dans un petit bois placé près dela rivière Montmorency, où ils avaient établi leur campement.
Au milieu de ces hommes qui lui étaient dévoués jusqu’à la mort, il pouvait braver la colère de Varin.
Le jour de la bataille de Montmorency, David fit des prodiges d'adresse et de courage.
Suivi de ses camarades, tous excellents tireurs comme lui, il alla se poster sur la lisière du bois et tua un à un les artilleurs anglais dont la batterie était située de l'autre côté de la rivière.