L'ARRESTATION
En arrivant à Québec, après l'important entretien qu’il venait d’avoir avec Jean d’Arramonde prisonnier, David Kerulaz éprouva le besoin de réparer un peu ses forces épuisées par cette longue marche au
LE GRAND VAINCU 123 milieu de la tempête et à travers des chemins effondrés par l'eau, qui tombait à torrents. Il se dirigea donc vers l'auberge de France, dont l'hôtelier lui était entièrement dévoué.
A peine entré dans la salle de l'auberge qui heureusement était déserte, le brave Chasseur de bisons tomba assis sur un banc et demanda à manger et à boire.
Une servante lui apporta une bouteille de vin aigre, du pain rempli de son et de débris de paille et un quartier de viande noire qui paraissait provenir de quelque animal étrange et inconnu.
I commencait à peine à attaquer ce détestable repas, lorsque l’hôtelier vint se glisser sur le banc à côté de lui et lui murmura mystérieusement à l'oreille :
— Ouvre l'œil, David; je crains bien que quelqu'un ne l'en veuille à mort.
— Vraiment! ‘h! je ne pensais pas avoir d'autre ennemi en ce moment que ce maudit morceau de cheval ou de chien qui refuse obstinément de se laisser avaler !...
— Ne plaisante pas, c’est sérieux. Depuis plusieurs jours, des gens de mauvaise mine et qui semblent armés jusqu'aux dents sous leurs manteaux rôdent autour de mon auberge. L'un d’eux vient souvent s’asseoir à cette même place où tu es et me demande de tes nouvelles avec un intérêt qui me paraît suspect... Enfin, l’autre jour, poursuivit le pauvre aubergiste
en hésitant, on m'a promis deux mille écus si je te livrais.
— Par saint Yves! ma tête vaut plus que je ne croyais! Deux mille écus!... sais-tu que c’est un joli denier?
— Te voilà prévenu; prends tes précautions et ne t'attarde pas trop longtemps ici...
— Merci, Jean-Baptiste, je profiterai de ton avis, dit David en serrant la main de l’hôtelier... mais, en vérité, si je m'attarde chez toi, tu n’en pourras accuser que ce pain qui est plus dur qu’une pierre, et ce rôti sans nom qui semble découpé dans la peau d’un bison.
— Hélas! mon pauvre David, nous ne mangeons pas autre chose depuis deux mois. On dit même que bientôt nous n’aurons plus rien à nous mettre sous la dent... à moins toutefois que les intendants et les accapareurs de blé ne se décident à ouvrir leurs greniers.
David Kerulaz se leva et prenant congé de l’aubergiste :
— Adieu, Jean-Baptiste, lui dit-il, J'ai encore une longue course à faire et je n’ai pas le loisir de bavarder avee toi... Espérons qu’il viendra des temps meilleurs.
— Notre pauvre belle ville de Québec ! dit l’aubergiste dont les yeux devinrent humides de larmes... As-tu vucesruines, ces misères?... Pourvu, mon Dieu! qu'après tout cela nous ne devenions pas Anglais!
Ah! cette Pompadour, cette Pompadour maudite 1...
Le Chasseur de bisons sortit de l'auberge et se remit courageusement en route sous la pluie battante,
Mais il avait fait à peine dix pas dans la ruelle étroite qui conduisait au quai du Saint-Laurent, quand tout à coup il se sentit aveuglé par un large manteau qu'une main invisible lui jeta sur la tête et sur les épaules.
Il essaya de se dégager ; mais, au même instant, un lasso s’enroula autour de ses jambes cet le fit trébucher. Iltomba.
Cette attaque avait été si soudaine cet si bien conduite que, malgré sa vigueur et son adresse, le Chasseur de bisons sentit que la résistance serait inutile.
Il essaya pourtant de se débattre et d'appeler au secours. Mais ses agresseurs étaient nombreux, les liens qui serraient ses jambes le condamnaient à l’immobilité, le manteau épais enroulé autour de sa tête étoulfait ses cris.
Au bout de quelques instants de lutte, il fut réduit. à l'impuissance et garrotté dans de solides courroïés.
Puis ceux qui l’avaient fait prisonnier le prirent par les épaules et par les jambes et l’emportèrent dans une direction inconnue.
1. Le paysan canadien n'a point pardonné, même de nos jours, à la politique de Louis XV; et, personnifiant dans un nom cette politique désastreuse qui lui a fait perdre sa nationalité, il accuse encore « la Pompadour ». (M. Dussieux , le Canada sous la domination française, p. 230.)
Toutefois, malgré la rapidité avec laquelle cette scène s'était passée, l'hôtelier de l'auberge de France avait entendu le bruit de la lutte,
Il comprit aussitôt que son ami David était tombé dans le piége dont il avait essayé de le préserver. Se sentant trop faible pour l'arracher des mains des hommes vigoureux qui l'emportaient, il voulut du moins savoir ce qu'on allait faire de son malheureux ami et se mit à suivre à distance le groupe qui s’éloignait.
Ce groupe s'arrêta devant la prison de la ville.
L'aubergiste se rapprocha en frôlant la haute muraille noire.
Il entendit le geôlier ouvrir le judas de la grande porte et parlementer quelques instants avec celui qui semblait être le chef de la troupe.
Et les paroles suivantes parvinrent à son oreille :
— Par ordre du grand-prévôt, je vous remets cet homme... vous m'en répondez sur votre tête,
La porte roula sur ses gonds, puis se referma avec un bruit strident.
Les cinq hommes qui portaient David avaient pénétré avec lui dans la prison.
Les autres s'éloignèrent et l’aubergiste collé contre la muraille entendit l’un d’eux s’écrier en se frottant les mains :
— Vrai Dieu! M. Varin sera content; nous avons bien gagné notre argent!