‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 18 sur 33 · LE MESSAGE · texte numérisé non relu

LE MESSAGE

Dès la pointe du jour, le lieutenant Garnley vint réveiller Jean d’Arramonde en lui touchant l'épaule. Celui-ci se souleva aussitôt et se frotta les yeux.

— Le moment est venu, monsieur, dit l'officier anglais d’un ton grave. Vous avez cinq minutes pour prendre vos dispositions dernières,

Jean d’Arramonde parut réfléchir quelques instants.

— Ne pourrais-je pas parler à votre général? demanda-t-il enfin, j'ai une importante communication à lui faire.

Le lieutenant Garnley connaissait les conditions que James Wolf avait mises à la grâce du gentilhomme et le général lui avait dit de lui amener immédiatement Jean d’Arramonde si, avant de marcher au supplice, il témoignait Le désir de le voir.

Néanmoins l'officier anglais ne put réprimer un mouvement d’étonnement.

Le sang-froid que d’'Arramonde avait montré quelques jours auparavant lorsqu'il avait été adossé au mur pour être exécuté, sa conduite ferme et résolue depuis qu'il était en prison ne laissaient guère sup-

poser qu’il pût céder au dernier moment à la crainte du supplice.

Le lieutenant sut pourtant cacher sa surprise et, s'inclinant froidement, il dit :

— Je vais vous conduire, monsieur, devant le général Wolf,

Ils traversèrent la cour de la ferme qui était déjà remplie d'officiers et de soldats que l'annonce de l'exécution d’un espion français avait attirés à cette heure matinale.

Dès que d’Arramonde fut en présence du général Wolf, ce dernier fit signe au licutenant Garnley de se retirer.

Demeuré seul avec le prisonnier :

— Ainsi, dit James Wolf après un courtsilence, vous avez réfléchi, monsieur ?

— J'ai réfléchi, général.

— Vous êtes prêt à remplir les conditions que je vous ai indiquées ?

— Je suis prêt.

— Vous aiderez mes troupes à débarquer ?

— Oui, dit d’Arramonde en feignant de faire un violent effort sur lui-même.

— Vous devez comprendre, monsieur, que, lorsqu'il s’agit d'une chose aussi grave que le salut d’une partie de mon armée, je prenne mes précautions ct j'exige de vous quelques sùretés.

Jean d’Arramonde s’inclina.

— 11 faut donc que vous m'indiquiez à quelles dispositions vous vous êtes arrêté pour assurer le débarquement de mes troupes.

— J'irai plus loin, général, je vous indiquerai même, si vous le désirez, quel sera le lieu du débarquement.

James Wolf eut un geste d'étonnement. Jean d’Arramonde reprit :

— In'y a sur la côte sud de Québec qu’un point qui soit abordable : c’est l’anse du Foulon.

— Je le sais, mais ce point est gardé par un poste important que M. de Montcalm y a placé.

— Je puis faire retirer ce poste.

— En vérité!

— Alors la route sera libre et votre armée pourra débarquer en toute sécurité.

— Mais comment obtenir que ce détachement s’éloigne ?

Jean d’Arramonde parut réfléchir, mais en réalité son plan était fait d'avance.

— 11 faudrait trouver un émissaire, un homme de confiance.

Puis, comme s’il eût eu une inspiration subite :

— Général, dit-il, veuillez faire venir cet homme qui a failli être fusillé avec moi l’autre jour et auquel vous avez daigné faire grâce de la vie... Il se nomme Franck Renaud... on le trouvera facilement au village de l'Ange-Gardien. Il semble audacieux et dévoué,

et comme j'ai eu l’occasion de lui être utile il ne me refusera pas le service que je lui demanderai, Je lui remettrai devant vous un ordre écrit que je daterai du camp de M. de Montcalm et par lequel je prierai, au nom du général français, l'officier qui garde l’anse du Foulon de se replier sur Québec... Get officier est mon ami, en quelque sorte mon frère d'armes; il ne doutera pas que cet ordre ne vienne du marquis de Montcalm lui-même.

Le général Wolf réfléchit à son tour pendant quelques minutes qui parurent un siècle au gentilhomme béarnais.

Il appela ensuite le licutenant Garnley, lui dit de conduire le prisonnier dans une pièce voisine etd'envoyer chercher in. 1édiatement au village de l'Ange- Gardien le Canadien Franck Renaud,

Puis il compléta cet ordre en donnant au jeune officier quelques instructions à voix basse,

Deuxheures après, un petit détachement au milieu duquel se trouvait ie paysan canadien traversait la cour de la ferme, Le pauvre homme n’avait pas bien compris ce que les soldats anglais lui avaient dit lorsqu'ils s'étaient assurés de sa personne dans l’auberge du pèreJoseph; aussi marchait-il d’un air triste et préoccupé. Il se demandait sans doute si le général ennemi, pris de remords, n'avait pas cette fois l’intention de le faire tout de bon fusiller.

Sclon l’ordre que James Wolf lui avait donné, Îe

lieutenant Garnley fit attendre le Canadien dans le petit couloir étroit qui précédait la pièce où se trouvait le général, puis il vint dire à ce dernier que ses ordres étaient exécutés et que le paysan était là.

— Faites venir le prisonnier, dit Wolf,

— Monsieur, continua le général en s'adressant à Jean d’Arramonde lorsque celui-ci fut ramené en sa présence, voici du papier et une plume. Veuillez écrire ce que vous avez dit. Le messager est là, prêt à partir.

— Ne pourrais-je le voir, lui indiquer comment il devra s’y prendre pour traverser le camp de M. de Montcalm et arriver jusqu’à l'officier qui garde l’anse du Foulon ?

— C'estinutile, monsieur, répliqua Wolfavec un froid sourire, Je lui donnerai moi-même ces instructions,

Jean d’Arramonde eut un moment d'inquiétude. Il aurait voulu parler au Canadien, lui indiquer, ne füt ce que par un signe, qu'il ne devait pas accomplir la | mission dont il allait le charger.

Mais devant l’insistance du général Wolf il dut

sexécuter pour ne pas éveiller ses soupçons.

IL s’assit devant la table et écrivit :

A Monsieur de Saint-Preux, Commandant du poste de l’anse du Foulon.

« Camp de Beauport, 6 septembre 1759.

« Mon cher baron, M, de Montcalm, que je viens de voir à l'instant,

me charge de vous dire qu’il vous prie d'abandonner votre poste de l’anse du Foulon ct de vous replier sur Québec. J'aurais été vous porter moi-même l’ordre du général si je n'étais pas retenu ici par une ‘égratignure que j'ai reçue le jour de Montmorency.

« Votre bon et fidèle ami,

« JEAN d'ARRAMONDE, »

— Vous pouvez vous retirer, monsieur, dit le général Wolf en jetant les yeux sur le papier que Jean d’Arramonde venait de signer.

Lorsque le gentilhomme béarnais eut disparu sous la conduite des soldats chargés de sa garde, le géncéral Wolf fit venir Franck Renaud.

écrivit à son tour une lettre, y inséra le billet de Jean d’Arramonde, et, après avoir cacheté le paquet, il mit sur l'enveloppe la suscription suivante :

« Monsieur Isaac Bitche, rue Jacques-Cartier, QUÉBEC. »

Se tournant ensuite vers le paysan canadien:

— Mon ami, lui dit-il, ii faut que vous vous chargiez de traverser les lignes françaises, d'entrer à Qué bec et de remettre cette lettre à son adresse. Je vous avertis qu’il s’agit d’une chose de la plus grande importance. Du résultat de votre mission dépend la vie de ce jeune homme qui a pris l’autre jour votre défense et qui maintenant est mon prisonnier.

— En ce cas, général, dit le Canadien avec feu, je vous réponds que cette lettre sera remise, dussé-je y laisser un bras ou une jambe!

— On va vous délivrer un sauf-conduit pour sortir. de nos lignes. Allez et faites diligence.

Le paysan canadien glissa la lettre dans un bissac de toile suspendu à son cou et sortit à grands pas de la ferme, heureux à la fois d’en être quitte à si bon marché et de pouvoir s'acquitter envers le brave jeune homme qui l'avait défendu aux dépens de sa liberté et peut-être de sa vie.

Pendant le reste de la journée, Jean d’Arramonde ne fut pas sans éprouver une certaine anxiété.

Si, par impossible, David Kerulaz allait être empché de remplir la mission qu'il lui avait confiée, la situation deviendrait terrible.

Gaston de Saint-Preux recevant cette seconde dépéche se retirerait de l’anse du Foulon, laissant la place libre aux troupes anglaises qui devaient débarquer.

Alors tout scrait perdu. La position de l’armée française serait tournée, le camp et la ville surpris et emportés avant d’avoir pu se mettre en délense..

Mais, en réfléchissant, d'Arramonde se rassurait. Il comptait assez sur la force et l'adresse de David pour vaincre tous les obstacles qui pourraient l'empêcher d'arriver jusqu’à l'anse du Foulon.

Et puis Saint-Preux interrogerait évidemment 1ener paysan canadien. Il saurait alors qu'au lieu de lui écrire librement, du camp de Beauport, Jean d’Arramonde lui expédiait cette lettre du camp des Anglais. Il apprendrait que son ami était le prisonnier de James Wolf et, se défiant de quelque piége, il refuserait d’obéir à un ordre aussi grave.

— Eh!le général Wolf n’a pas songé à cela! se dit d'Arramonde en reprenant confiance.

Mais on a vu que le général Wolf y avait parfaitement songé et que, pour éviter les questions que le commandant français ne manquerait pas d'adresser à l'émissaire, il avait envoyé ce dernier chez un juif allemand de Québec, Isaac Bitche, qui entretenait avec l'armée anglaise des relations suspectes et avait accepté la honteuse besogne de renseigner le général ennemi sur ce quise passait dans la capitale assiégée.

Dans le billet qu'il avait ajouté à la lettre de d’Arramonde, Wolf ordonnait à l'Allemand de faire parvenir à Saint-Preux, par un homme à lui, le faux ordre de M. de Montcalm et de lui dire qu'il le tenait d’un officier du général français.

Jean d’Arramonde avait donc raison d’être inquiet; David Kerulaz arrêté avant d’avoir pu atteindre l’'anse du Foulon, c'était la ruine du hardi projet qu'il avait formé, c'était le débarquement des Anglais assuré et la perte inévitable de la vaillante armée de Montcalm.

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