EN PRISON
On avait enfermé David Kerulaz dans la même cellule qui avait servi de prison à son frère.
A peine revenu de l’étourdissement où l'avait jeté une aventure si extraordinaire, le chasseur canadien commença à réfléchir sur ce que sa situation avait de particulièrement critique.
Jl s'inquiétait peu du sort qui lui serait réservé. Ses préoccupations étaient plus graves. Il se voyait empêché d'accomplir sa mission. Il songeait, la rage dans le cœur, que ce misérable Varin allait frapper plus haut que lui et atteindre dans sa vengeance M. de Montcalm lui-même...
Mais, malgré ses angoisses, David Kerulaz restait toujours maître de lui. Le bonheur avec lequelil avait : triomphé jusqu’à ce jour des coups les plus cruels et les plus imprévus de la fortune lui avait donné une absolue confiance dans la bonté de Dieu. Il pensait que la Providence ne pourrait laisser s’accomplir de tels événements, ni donner à de si lâches coquins une semblable victoire.
Dès que le jour parut, il chercha les moyens de s’évader,
Mais les murs de son cachot étaient épais, la porte inébranlable sous son armure de fer, etla petite fenètre por laquelle filtrait le jour si élevée qu’il ne pouvait espérer l’atteindre, quand même il eût déplacé et mis debout le banc de pierre qui était l'unique siége de ce triste réduit.
Les bras croisés, le front penché et marqué de plis profonds, il tournait dans l’étroit cachot comme un lion dans sa cage.
Cependant le temps marchait. La journée s’achèverait sans doute avant qu'il eût pu reprendre sa liberté.
Une sorte de fièvre s’emparait de lui. A tout moment, il s’arrûtait agité par de violents frissons, le front couvert d'une sueur froide, le regard fixe :
— Ce malheureux gentilhomme qui avait mis confiance en lui allait être déshonoré !... Il allait conduire les Anglais à la victoire en croyant assurer leur perte !... Et cela, c'était sa faute à lui qui s'était laissé prendre comme un enfant... Il aurait dû se défendre, se laisser tuer plutôt que d’entrer dans cette infernale prison.
Et il retombait sur le banc de pierre, enfoncçait les mains dans ses cheveux et sentait des larmes de rage couler le long de ses poignets.
Tout à coup il entendit grincer un des gros verrous de la porte.
Il tressaillit.
LE GRAND VAINCU 137 On venait le chercher, sans doute.
Mais alors on allait le conduire devant ses juges ; là il pourrait parler, il pourrait demander un sursis, le temps de courir à l’anse du Foulon; et puis il reviendrait se constituer prisonnier, et on le condamnerait à mort, si l’on voulait, pour avoir bâtonné un intendant!
Toutes ces réflexions s’amoncelèrent dans son esprit pendant le court espace de temps que mit le geÿlier à tirer les verrous de la porte.
IL vit entrer un petit homme maigre et fluet qui portait un pain noir sous son bras et une cruche d’eau à la main.
Le gardien mit la cruche à terre et Ie pain dansun trou pratiqué dans la muraille.
Puis il voulut sortir, mais David lui saisit le bras,
Le geôlier poussa un cri d’effroi.
— N'ayez pas peur, dit David, je ne veux pas vous faire de mal.
— Vous étiez pourtant attaché cette nuit quand on vous a amené, murmura le vieillard dont les dents claquaient.
— Oui; seulement, comme je me trouvais un peu serré là-dedans, je me suis mis à l'aise, répliqua le Chasseur de bisons en montrant les débris de cordes et de courroies qui jonchaient le carreau humide. Mais ce n’est pas de cela qu'il s'agit. Écoutez-moi
bien. Le geôlier en chef de cette prison est François Taboureau, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien! dites-lui que David Kerulaz, qu'il connaît bien, voudrait lui parler sur-le-champ.
Le petit vieillard écarquilla les yeux, comme s’il eût essayé de percer l'ombre de la cellule.
— Vous êtes David Kerulaz, le fameux chasseur ? Mais quel crime avez-vous donc commis, bon Dieu?
—. Peu importe. Dites à-Taboureau de venir me voir, et la prochaine fois que j'aurai de belles peaux de castor je vous en promets quelques-unes, et vous pourrez remplacer par une veste bien chaude les guenilles que vous avez sur le dos.
Le vieux gardien glissa comme une souris dans l'entre-bâillement de la porte dont il referma ensuite derrière lui les énormes verrous.
David Kerulaz attendit une grande heure.
Enfin son cachot s’ouvrit de nouveau et il vit paraître devant lui maître Taboureau, le geôlier en chef,
— Ah! mon garçon, c'est donc vous? dit ce dernier en entrant. Que diable venez-vous faire ici?
— Ma foi! mon brave François, je vous serais bien obligé de me le dire... Du reste, si ma présence vous gène, vous savez, je vous permets de me donner la clef des champs.
— Comme vous y allez ! Mais savez-vous bien, Da-
vid, que vous m'êtes signalé comme un homme fort dangereux ?
— En vérité!
— J'ai reçu tout à l'heure l’ordre de vous veiller de près, et, comme si on n'avait pas encore assez confiance en moi, on a mis devant la porte de la prison un piquet de six hommes.
— C'est un grand honneur dont jë suis vraiment fort reconnaissant à ceux qui m'ont fait enfermer ici... Mais vous n'avez sans doute pas reçu pour consigne de m'empêcher de voir mes amis, mes parents ?.….
— Non, certes... cependant...
— Eh bien! faites-moile plaisir d'envoyer immédiatement un de vos hommes chez Dervieux, de Sillerv. On dira à sa fille Marthe que je désire lui parler surle-champ ; il s’agit d’une affaire de la plus grande importance.
Le geôlier parut réfléchir. Enfin après un silence :
— Soit; j'enverrai faire votre commision, dit-il, mais à une condition, David.
— Et laquelle?
— C'est que vous me donnerez votre parole de ne pas tenter de vous évader. Vous comprenez, mon bon David, continua le geôlier d’un ton attendri, je n'ai que cett: place pour vivre, je ne suis pas heureux, j'ai beaucoup d'enfants, On m'a dit que si je vous laissais partir je serais chassé d'ici. Or je
sais aussi que, si vous avez envie de prendre l'air, le diable même ne pourrait vous en empêcher... C’est pourquoi, je vous prie, je vous supplie de rester ici jusqu'à ce que vous soyez jugé. Je tâcherai de vous rendre le séjour de cette prison supportable... je vous donnerai une autre cellule, plus vaste, mieux éclairée, moins humide... Vous verrez, vous finirez par vous habituer ici, on n’y est pas si mal qu’on veut bien le dire … ça vous reposera de vos grandes courses dans les prairies.
— Père Taboureau, interrompit David qui ne put s’'empècher de rire des efforts que faisait le pauvre vieillard pour vanter les charmes de cette prison humide et noire, je vous promets de ne pas m’évader si je vois Marthe avant la fin du jour... Mais, sinon, je ne réponds de rien.
— Je vais la faire chercher, je vais la faire chercher sur-le-champ, David, dit le geôlier en sortant précipitamment du cachot.
Vers Ie soir, David entendit de nouveau les gros verrous grincer dans leurs anneaux de fer.
— C'est Marthe ! s’écria-t-il en se levant brusquement.
Son cœur ne l'avait pas trompé. C'était, en effet, Marthe Dervieux, sa fiancée, qui entrait dans la cellule au bras du père Taboureau.
— Marthe !
— David!
Ce même cri s'échappa de leurs lèvres,
— David, mon bon David, dit Marthe d’une voix tremblante, est-il bien possible que vous soyez ici? Je ne voulais pas le croire... Mon Dieu ! mon Dieu !.. mais c’est affreux...
— Venez ici, Marthe, dit le chasseur canadien en attirant sa fiancée sur le banc de pierre où il s’assit à ses côtés, J'ai des choses graves à vous dire.
Et s'adressant au vieux geûlicr :
— Père Taboureau, dit-il, vous nous laisserez bien seuls quelques instants ?
Le vieillard parut hésiter.
— Eh! eh! dit-il d’un air soupçonneux, on a bientt fait de mettre une lime dans la main d’un prisonnier et de lui glisser une corde dans la poche.
David se leva d’un bond. Un pli profond se creusa dans son front et son regard s’assombrit.
— Père Taboureau, dit-il, ne vous ai-je pas juré de ne point m'évader? Avez-vous jamais entendu dire que David Kerulaz ait manqué à son serment ?
— Non, mon ami, non, certainement : mais vous comprenez...
Par un mouvement foudroyant, David saisit le vicillard à la cravate et arracha en même temps, de son autre main, le trousseau de clefs qui pendait à la ceinture du geôlier. Puis le regardant avec une expression de pitié douce et profonde :
— Voyez, lui dit-il, si j'avais envie de m'échapper, je n'aurais qu'à serrer un peu plus fort votre cravate et à ouvrir toutes les portes de la prison avec les clefs que voici.
Il lâcha le vieillard, lui rendit ses clefs et acheva en souriant :
— Mais soyez tranquille, je n'en ferai rien, père Taboureau. Vous êtes un brave homme auquel je ne veux pas faire de mal, et puis je vous ai donné ma parole. Allons, soyez bon jusqu'au bout ; laissez-moi seul avec Marthe seulement cinq minutes.
Le vieillard quitta le cachot et, tout en se secouant comme un chien qui sort de l’eau, il murmura :
— Ce diable de David, il a une façon de plaisanter!.. Cinq minutes, pas davantage, dit-il en allongeant son nez effilé à travers l’entre-bâillement de la porte qu'il allait refermer.
— Soyez tranquille, répliqua David.
— Marthe, reprit le chasseur canadien dès qu'ils furent seuls, vous êtes une fille de cœur, n'est-ce pas ?
— Ah! mon cher David, si je n'avais pas eu du courage, je n'aurais pu supporter cette terrible nouvelle... Vous, en prison !.. Mais pourquoi, mon Dicu, pourquoi ?..
— Plus tard... je vous Je diräi, Marthe... Vous savez bien que je n’ai rien commis de mal, n'est-ce pas ?
— Oh! certes, fit-elle en joignant Iès mains avec une touchante expression de foi candide,
— Eh bien! c’est l'essentiel... Nous nous expliquerons un autre jour. Maintenant il faut que vous me rendiez un grand, un immense service...
— Parlez, David,
— Lorsque j'ai été pris et amené ici, conlinua le chasseur d’une voix rapide, je traversais la ville pour me rendre à l’anse du Foulon... Vous savez qu'il y a là un détachement de l'armée de M. de Mont- calm,
— Oui, je le sais... les pauvres gens! Leur campe- meut n’est pas loin de notre ferme et je leur à donné souvent du lait et des galettes de blé noir. __— Bon! Vous connaissez sans doute aussi l'offier qui commande ce détachement ?
— Oui, vraiment. Il vient quelquefois causer avec le père, Je sais qu’il s'appelle M. de Saint-Preux...un brave jeune homme qui a laissé lui aussi, je crois, une fiancée là-bas, en France.
— Vous allez partir sur-le-champ et vous irez trouver M. de Saint-Preux. Vous lui direz que vous m'avez vu, que je suis chargé pour lui d'un message de M. d’Arramonde... Vous retiendrez bien ce nom ?.…
— Certes, oui, David, dit Marthe en souriant, M. de Saint-Preux m'a souvent parlé de lui.
— M. d’Ar:amonde est en ce moment prisonnier des Anglais.
— Ah! pauvre garçon ! |
— Ils voulaient d'abord le fusiller, puis ils lui ont fait grâce, à condition qu'il leur indiquerait sur côte de Québec un endroit où ils pourraient débarquer et surprendre la ville,
— Il arefusé, j'en suis sûre,
— Non, Marthe, il a accepté ; il doit les conduire devant l’anse du Foulon, vous comprenez... C'est pour cela qu'il faut que M, de Saint-Preux soit prévenu, afin qu'au lieu de se laisser surprendre par les Anglais il les reçoive avec de bons canons et de bonnes carabines, Je courais l’avertir, mais des coquins m'ont fait enfermer ici... Alors j'ai pensé à vous, ma bonne Marthe...
— Ah! David, vous avez bien fait de penser à moi! dit la jeunc fille en se levant. Depuis que les canous des Anglais bombardent notre pauvre ville, j'ai regretté bien souvent de n'être pas un homme, de ne pouvoir, comme vous, tenir une carabine entre imes mains. Enfin je vais donc pouvoir me rendre utile, moi aussi! je vais pouvoir faire du mal au Anglais !..
— Allez et hâtez-vous, ma bonne, ma courageuse enfant, dit David ému par ces paroles ; il n’y a pas” un instant à perdre. Il faut que vous soyez ce soir à l'anse du Foulon,
— J'y serai... Adieu, David!
— Adieu, Marthe!
LE GRAND VAINCU Lt
Le Chasseur de bisons serra les mains de sa fiancée dans une étreinte rude, mais pleine d'affection.
Le père Taboureau entr'ouvrait justement la porte pour avertir David que les cinq minutes étaient écoulées.
La jeune fille sortit.
Alors David Kerulaz eut une aspiration profonde, comme si un poids énorme avait été enlevé de sa poitrine.
— Maintenant, dit-il, à nous deux, monsieur Varin !
Etse mettant la tête dans les mains il songea aux moyens de se tirer des griffes de l’intendant et de faire expier au misérable les tortures et les angoisses qu'il avait éprouvées depuis que les lourdes portes de la prison étaient retombées sur lui.