T, II
voulu y tenir enfermé l'important secret dont elle était gardienne.
De gros nuages noirs avaient assombri le ciel avant l'heure habituelle de la chute du jour.
On entrait dans la saison des pluies ; Marthe redoutait un orage et cette crainte hâtait encore la vitesse de sa marche.
Bientôt le vent s’éleva. La vaste surface argentée du fleuve se couvrit de rides légères, qui se gonflèrent peu à peu et vinrent se dérouler en écumant sur la inince bande de sable qui s’étendait au bas de la falaise.
Il y eut tout à coup une rafale si violente que Marthe dut s'arrêter suffoquée, et se cramponner à un arbre pour ne pas tomber.
La rafale passée, elle reprit sa course.
Maintenant la nuit était tout à fait venue.
Le ciel était d’un noir d'encre. Heureusement, la jeune fille connaissait bien le chemin; elle aurait été les yeux fermés à la ferme de Sillery, et, par conséquent, elle n'aurait pas de peine à trouver le campement de Saint-Preux qui en était peu éloigné.
Elle rabattit sur ses cheveux flottants le capuchon noir de sa pelisse, arrondit les épaules et baissa la tète comme si elle eût voulu se faire toute petite sous le grand effort du vent.
Bientôt elle entendit tomber autour d'elle de grosses gouttes d’eau. Une bouffée de vent humide vint
louetter son visage sous la pelisse qui le cachait. La pluie descendait du ciel en trombes serrées. Malgré l'obscurité de la nuit, Marthe crut voir passer devant ses veux des milliers de petites aiguilles argentées.
Le chemin montait et allait rejoindre le sommet d’une falaise, la plus haute de la côte. L'eau qui ruisselait dans ce chemin creux lui donnait l'aspect d’un torrent.
Marthe secouée par les tourbillons de vent et de pluie glissait dans cette fange et semblait prête à tomber à chaque pas.
Enfin elle parvint au bout du chemin. D'un côté, uu étroit parapet de terre et de cailloux battus la protégeait contre une chute dans le grand fleuve dont les vagues grossies mugissaient en bas.
De l’autre côté s’étendait une lande immense, semée de gros rochers. C'était là que David avait conduit l'intendant Varin; c'était dans cette plaine que se trouvait, à près de deux milles, l'entrée du vaste souterrain qui communiquait avec la rive inférieure du Saint-Laurent.
Marthe redescendit la pente opposée.
cette pente très-douce conduisait à l’anse du Foulon, située à un mille environ. |
Quittant le bord de la falaise, la jeune fille se dirigea vers la droite et pénétra dans l’intérieur des terres par un chemin qu'elle connaissait et qui abrégeait la route.
Elle devina dans l’ombre la ferme de son père, qui dressait à quelque distance ses murs jaunis et ses grands toits de chaume.
Il lui sembla même apercevoir au loin une lumière qui piquait les ténèbres épaisses.
— Pauvre père, se dit-elle, il m'attend; comme il doit être inquiet !
Et elle eut la pensée de courir à la ferme, de rassurer le veillard, de lui dire le motif qui la retenait loin du logis.
Mais c’eût été perdre du temps et David Kerulaz lui avait recommandé de se hâter.
La pluie redoublait, le vent faisait toujours rage. Malgré la rapidité de sa marche, la pauvre enfant se sentait toute glacée.
— David ! David ! murmura-t-elle ; mon Dieu ! donnez-moi la force d’aller jusqu’au bout.
Et pensant à son fiancé qui avait mis sa confiance en elle, pensant à l’armée de M. de Montcalm qu’elle croyait sauver, pensant à Dieu quidevait la protéger, Marthe sut vaincre la fatigue et le froid qui engourdissaient ses membres.
Elle marchait, marchait toujours.
Tout à coup il lui sembla entendre une voix dans l'ombre.
Elle s'arrêta.
Mais le fracas du vent et de la pluie continuait.
Elle crut qu'elle s’était trompée et poursuivit sa course.
— Je dois être près du camp des Français, se ditelle ; la cabane de M. de Saint-Preux est là, sur la gauche.
Et elle se dirigea de ce côté.
Mais au même instant un éclair rapide raya l’obscurité de la nuit...
Une détonation retentit à dix pas de distance.
Marthe porta les deux mains à sa gorge; un cri étouffé sortit de ses lèvres.
Elle chancela, puis, étendant les bras avec un geste de désespoir, elle tomba inanimée sur l'herbe ruisselante.
La pauvre fille n'avait pas entendu l'appel réitéré de la sentinelle; un coup de feu venait de la renverser.
Ce coup de feu attira plusieurs soldats qui accoururent,
Ils se baissèrent et, étendant les mains dans l'obscurité, ils tâtèrent l’étoffe de la large pelisse qui enveloppait Marthe.
— Une femme ! s’écria l’un deux.
— Morte ?
— Oui. |
Il y eut parmi eux un silence. PME Qi qui avait tiré murmura :
— J'ai crié trois fois : Qui vive? on ne m'a pas répondu. La consigne est la consigne.
Et tandis que, sérieux et tristes, les soldats se demandaient ce qu'ils allaient faire de ce pauvre corps inanimé, une ombre noire glissa près d'eux sans qu'ils pussent l’apercevoir.
Cet inconnu, cet homme, courait en rasaat la terre.
Il s'arrêta devant une cabane grossièrement construite et dont la porte était encadrée d’un filet de lumière.
Il frappa à cette porte ; on ouvrit.
— Monsieur, dit l'inconnu tout haletant en s’adressant au jeune officier qui venait le recevoir, n’êtesvous pas monsieur de Saint-Preux ?
— Oui.
— Voici un message que M. d'Arramonde m'a chargé de vous remettre.
Gaston de Saint-Preux décacheta la lettre. Son visage exprima une vive surprise; il lut deux fois le billet avant de parler.
Enfin, faisant un signe d’assentiment :
— Vous direz à M. d’Arramonde, répondit-il, que les ordres de M. de Montcalm seront exécutés.
L'homme s’inclina et sortit.
Le message d’Isaac Bitche était arrivé avant celui de David Kerulaz.
LE GRAND VAINCU tot