LA DESCENTE
Deux jours après l'entretien que David Kerulaz avait eu avec Jean d’Arramonde, toute la partie de l'armée anglaise campée près du village de l’'Ange- Gardien fut embarquée sur les vaisseaux.
Un matin, cette flotte s’ébranla et remonta le Saint- Laurent.
A l'avant du premier navire se trouvaient le général Wolf et son état-major.
Un peu plus loin, assis sur un amas de cordages roulés, était Jean d’Arramonde gardé par quatre soldats et par le lieutenant Garnley.
Le gentilhomme béarnais se tenait la tête entre les mains dans l'attitude d’un coupable repentant. En réalité, il cherchait dans son esprit actif comment, le moment venu, il pourrait se tirer des mains de ceux qui le surveillaient de si près et qui avaient l’ordre de lui loger une balle dans la tête s’il tentait de s’échapper.
Ce voyage dura une partie du jour.
Le général Wolf le connaissait bien, ce trajet qu'il avait fait tant de fois pour inspecter les positions de l'ennemi, cherchant toujours si, dans cette barrière
de granit et de fer que lui opposait le génie de Montcalm, il ne trouverait pas un passage où il pût faire pénétrer son armée.
On passa devant la grande île d'Orléans, ravagée par les Anglais, puis devant la pointe de Lévy où se trouvait une autre partie de l’armée de Wolf et où étaient établies les puissantes batteries qui bombardaient Québec.
Enfin, à un détour du fleuve, on aperçut au loin sur la rive gauche un étincellement de toits métalliques, un amas de murs blancs qui se reflétaient dans les eaux du grand fleuve, de hardis clochers s’élevant de distance en distance au milieu de constructions bizarres — clochers silencieux et qui se dressaient mélancoliques dans le ciel, comme pourattester que, malgré les boulets anglais, la capitale de la Nouvelle-France était encore debout, fière, invincible!
La flotte s'étant rapprochée, Jean d’Arramonde reconnut le vaste port de Québec, l'endroit où l’Albatros avait abordé quelques mois auparavant; il vit aussi que toutes ces belles maisons du quai qu'il avait admirées étaient percées de grands trous noirs, comme des cadavres éventrés qui se soutiennent les uns contre les autres dans l'horreur d’un champ de bataille.
La flotte passa, saluée par les batteries anglaises placées le long de la rive droite.
Le général Wolf, les deux mains crispées sur le
LE GRAND VAINCU 153 pommeau d'or de sa canne, attachait sur Québec le regard fixe et ardent de l’aigle qui convoite une proie magnifique.
En ce moment, on lisait plus que jamais sur ce visage austère et pâle l’inflexible résolution de vaincre. On sentait dans ses lèvres serrées, dans l’expression de ses veux dont les paupières ne battaient pas cette opiniâtreté formidable qui vient à bout de tous les obstacles.
Jean d’Arranionde éprouva une fois encore un frisson d'inquiétude en voyant de quelle façon James Wolf regardait Québec et cette côte de granit que jusqu’à présent il n'avait pu franchir.
Un détour du fleuve cacha la capitale de la Nouvelle-France.
Alors se dressa la ligne uniforme des falaises inaccessibles brisées çà et là par le haut, comme un mur qui s'écroule, et donnant passage à un flot d'herbes et de feuillage, chevelure ondoyante que le vent soulevait en passant.
De grands oiseaux noirs sortaient des trous de ce mur immense et, volant lourdement, venaient frapper du bout de leurs grandes ailes les cordages des vaisseaux anglais.
Le courant était rapide, le vent contraire. La flotte s'avançait lentement.
Enfin Jean d’'Arramonde vit que les falaises s’abaissaient par une pente douce.
— Nous devons approcher de l’anse du Foulon, pensa-t-il.
Il se leva, appuya ses deux mains sur le bastingage et interrogea la côte d’un regard anxieux.
En effet, une demi-heure après, on aperçut au loin, au bas de la ligne de rochers où elle se détachait comme une nappe d'eau, la petite plage de sable où Jean d’Arramonde et Gaston de Saint-Preux s'étaient embarqués quelques mois auparavant.
Comme ce temps lui parut loin! Que d'événements depuis ce jour où, brûlant d’impatience, il s'était élancé sur les pirogues des Abénaquis pour aller demander à M. de Montcalm de quelle façon Saint- Preux et lui devaient se couper la gorge!
I ne put s'empêcher de sourire en songeant à ces choses si près de lui et pourtant si lointaines.
— Ah! se dit-il, tu n'étais qu'un fou, mon pauvre d’Arramonde !
Et poussant un soupir :
— Mais es-tu plus sage à présent? se demanda-t-il en contemplant de son fin regard de Gascon les Anglais entre les mains desquels son étourderie l'avait jeté.
N'importe ! malgré tout, il était plein de confiance. Une sorte de pressentiment lui disait qu'avant la fin du jour il ne serait plus le prisonnièr des Anglais.
‘I n'aurait pas voulu changer de situation avec M. de Saint-Preux.
— Et pourtant, pensa-til, il aura un beau rôle
tout à l'heure, lorsque, grâce à moi, il précipitera tous ces Anglais dans le Saint-Laurent... Qui m'aurait dit qu’un jour je lui rendrais un pareil service ? Eh mordious! c’est de bon cœur, vraiment !... il l'a bien gagné. Voilà trois semaines qu’il se morfond au haut de cette falaise, tandis que moi... ah! je puis dire que je n'ai pas perdu mon temps... Que d’aventures! Je parie que, quand je raconterai cela là-bas, en France, on ne me croira pas et l’on me dira que je me vante comme un cadet de Gascogne!
La petite plage de sable se rapprochait peu à peu: On n’en était plus qu’à trois cents toises.
Jean d’Arramonde regarda le général Wolf.
— I] va donner l’ordre d'aborder, dit-il.
Mais le général Wolf restait toujours immobile, les bras croisés, à l’avant du vaisseau,
La flotte tout entière passa devent l'anse du Foulon, sans s’y arrêter.
Jean d’Arramonde eut un moment de surprise et d'inquiétude. Qu'était donc devenu le projet de débarquement”? James Wolf se douterait-il du piége qui lui était tendu?
Un instant de réflexion suffit pour rassurer le gentilhomme béarnais.
— Les Anglais attendent sans doute que la nuit soit venue pour opérer leur descente, pensa-t-il,
I ne se trompait pas.
La flotte anglaise remonta encore le Saint-Lau-
rent pendant l’espace d’un mille environ, puis elle jeta l'ancre.
Lorsque le soir approcha, un ordre, parti du navire que montait James Wolf, fut répété de loin en loin : on leva les ancres.
Les vaisseaux tournèrent sur eux-mêmes et dirigèrent leurs proues vers le nord.
Enfin, la nuit étant venue, les voiles glissèrent le long des mâts, et la lune, qui se levait, éclaira leurs grandes surfaces blanches.
Le vent et le courant étaient maintenant favorables. Les navires descendaient le grand fleuve avec une rapidité silencieuse.
Is allaient, serrés les uns contre les autres comme un immense ilot flottant, bâti de lourdes maisons noires.
En même temps une animation plus vive se manifesta à bord.
Des soldats armés sortirent peu à peu de l’entrepont et vinrent se masser contre le bastingage. Des poulies grincèrent; on vit se détacher de la coque noire de chaque navire une sorte de grand radeau trèsplat qui devait servir au débarquement des troupes.
Enfin on aperçut de nouveau à la clarté de la lune la petite plage de l’anse du Foulon.
Le vaisseau de James Wolf parut redoublier de vitesse et nrécéda les autres de plusieurs distances.
Le général anglais ayant alors donné un ordre à
l'un de ses officiers, celui-ci vint dire à Jean d’Arramonde que Wolf voulait lui parler.
Le gentilhomme béarnais s’avança, toujours suivi de sa fidèle escorte.
— Monsieur, dit James Wolf d’un ton bref, le moment approche où mes soldats vont tenter d'aborder à cette falaise basse. Je compte que le poste qui!y était établi a disparu, selon la promesse que vous m'en avez donnée... Cependant, comme je ne veux pas exposer la vie de mes hommes, je vais envoyer un détachement en reconnaissance. S'il est accueilli par des coups de fusil, nous continuons notre route et je vous fais immédiatement fusiller.
Jean d’Arramonde eut un léger tressaillement. Il n'avait pas prévu cet excès de prudence du général anglais.
Lorsqu'il vit mettre à l’eau une des chaloupes du bord, lorsqu'il vit un petit détachement d’une dizaine d'hommes monter dans cette barque et se diriger vers l’anse du Foulon à force de rames, il pensa que tout était perdu.
— Allons! se dit-il, le sort en est jeté, je n'ai plus qu’à recommander mon âme à Dieu... Les soldats de Saint-Preux vont faire feu sur cette avant-garde et l'affaire sera manquée.
Il y eut alors un silence solennel à bord du vaisseau.
Tous, anxieux, attendaient le retour du détachement envoyé en reconnaissance.
Wolf, fiévreux, agité, semblait avoir peine à tenir en place.
Le poste serait-il abandonné comme l'avait promis le prisonnier? Pourraitil se glisser avec ses cinq mille hommes à travers l'étroit passage de cette falaise et opérer le débarquement hardi qui devait lui assurer la prise de Québec?
Les minutes lui paraissaient des siècles. Il tendait l'oreille vers la rive, écoutant si une détonation lointaine n'allait pas venir lui annoncer la ruine de ses espérances.
Mais tout était silence et ténèbres.
La lune roulant entre de gros nuages mettait seulement de temps en temps une lueur vive sur ces rochers, amoncelés au fond de la baie, parmi lesquels se trouvait le passage.
Enfin, grâce à cette lueur rapide, James Wolf put voir la barque qui revenait.
D'un geste brusque, il tira son épée du fourreau.
— Messieurs, messieurs, dit-il d’une voix qui sonnait comme un victorieux appel, voici nos hommes qui reviennent; préparons-nous à aborder !..
D’Arramonde affreusement pâle s’appuya au bastingage.
— Le poste est abandonné! se dit-il avec une horrible angoisse. David Kerulaz n’est pas arrivé!
Et un poids de honte et de douleur descendit sur son front qui s’inclina; il lui sembla qu'un sanglot allait
l'étouffer; il tordit ses mains et entre ses lèvres serrées passa ce déchirant murmure :
— Perdu! déshonoré! trahi!
— Le poste est abandonné! répéta en ce moment, en sautant sur le pont du navire, l'officier qui avait guidé la petite reconnaissance.
Et s’approchant de James Wolf :
— Général, dit-il, j'ai gravi avec mes hommes l'étroit sentier de la falaise. En haut, j'ai aperçu les traces récentes du camp français; je suis entré dans une cabane vide où logeaient sans doute les officiers. J'ai envoyé mes soldats dans diverses directions. ils n’ont rencontré aucun ennemi.
Le général Wolf fit un signe de tête pour remercier l'officier et apercevant à quelque distance d’Arramonde abîimé dans sa douleur :
— Monsieur, dit-il d'un ton de froide ironie qui perça comme un trait cuisant le cœur du malheureux gentilhomme, vous avez tenu votre promesse, c'est bien... vous en serez récompensé.
Un ordre bref fut donné. Au même instant, on entendit dans l’eau le plongeon d’un grand corps lourd.
C'était un des radeaux qui venait d'être descendu.
Ce radeau chargé de soldats fut poussé vers la mer, puis un autre lui succéda, puis un troisième.
Le reste de la flotte s’approcha et fit à son tour la manœuvre de débarquement.
James Wolf avait pris place avec ses officiers dans
la chaloupe. Il rejoignit la tête des radeaux, car il voulait sauter à terre le premier et planter sur la rive le drapeau d'Angleterre.
Bientôt il ne resta plus à bord que quelques matelots, Jean d'Arramonde ct deux soldats que le lieutenant Garnley avait laissés près de lui.
Entre la rive et les vaisseaux, le fleuve était couvert des grandes plaques sombres des radeaux où les rayons de la lune jetaient de temps en temps un brillant reflet d'armes.
On eût dit qu’un gigantesque linceul noir lamé d'argent était tiré vers la côte par une main invisible pour ensevelir Québec, ses habitants, ses défenseurs.
Un murmure confus s'élevait de la surface de l’eau ; les ordres s’échangeaient ” pidement à voix basse.
Tout avait été bien prévu et combiné. Les radeaux glissaient les uns derrière les autres et venaient jeter sur le sable leur contingent de soldats avec un ordre et une rapidité extraordinaires.
Encore quelques instants et le débarquement allait ètre terminé. Avant minuit, toute l'armée serait rangée en bataille dans les grandes landes désertes qui étendaient leurs mélancoliques solitudes au-dessus de la falaise.
Déjà la tête de la colonne montait péniblement le sentier tracé entre les rochers. Elle arriva au sommet et aperçut devant elle l’espace que la nuit rendait plus immense encore.
Mais au même moment une épouvantable explosion déchira l'air. De grandes colonnes de flammes et de fumée s’élevèrent dans le ciel qui prit des lueurs d'incendie.
Les rochers au milieu desquels l'avant-garde anglaise s'était engagée craquèrent de toutes parts; des quartiers de rocs furent projetés au milieu des tourbillons d’une fumée rougeâtre et écrasèrent en retombant les soldats massés dans l’étroit passage.
Un criretentit, horrible, déchirant, poussé par cent bouches à la fois. Il semblait que la terre, s’entr’ouvrant soudain, avait précipité ces malheureux dans de brûlants abîmes.
En même temps, des deux pointes de la falaise, qui s'avançaient de chaque côté de la petite baie, sortirent des flammes crépitantes; des milliers de balles méêlèrent leurs sifflements aigus aux profondes détonations de l'artillerie qui mettait dans cet effroyable tumulte une note grave et mesurée.
Les Anglais surpris, atterrés, ne pouvaient riposter.
Ces feux plongcants dirigés contre eux par un ennemi invisible faisaient dans leurs rangs des trouées sanglantes. Enveloppés d’un véritable ouragan de plomb et de mitraille, ils se replièrent en désordre vers les radeaux qui les avaient amenés.
— Saint-Preux! Saint-Preux! s'écria d'Arramonde.
I sauta sur le bastingage et contempla de ses yeux
démesurément ouverts la scène de carnage dont l'anse du Foulon était le théâtre.
I ne put dire que ces deux mots; il était fou de joie, d'émotion. |
Une main brutale se posa sur son bras; il sentit contre son front le canon froid d’une carabine.
Mais, prompt comme l'éclair, il s’élança par-dessus le bord du navire et plongea dans les eaux froides du Saint-Laurent.