LE CAMP DE SILLERY
Une heure après, le silence régnait dans l’anse du Foulon.
Sous les rayons argentés de la lune, on voyait fuir au loin les grandes masses noires des vaisseaux anglais.
De lourds flocons de fumée sortant des entrailles des rochers, quelques gémissements plaintifs poussés par les blessés étendus sur la petite plage, — tels étaient les seuls indices de ce court et sanglant combat.
Au sommet de la falaise, on voyait passer des ombres.
C'étaient les soldats de Saint-Preux qui sortaient des rochers derrière lesquelsils s'étaient cachés pour re-
pousser le débarquement des Anglais. Ils rejoignaient leur campement, encore tout animés de la victoire foudroyante qu'ils venaient de remporter sur l'avantgarde de l’armée ennemie.
Saint-Preux rentra dans la cabane qu'il s'était fait construire au milieu du camp.
Au moment où il débouclait son ceinturon et posait son épée sur la table, il vit tout à coup une grande ombre noire devant lui.
— D'Arramonde ! s’écria-t-il.
— Saint-Preux ! répéta une voix vibrante.
Et se jetant dans les bras l’un de l’autre ils échangèrent une fraternelle et cordiale étreinte.
Tandis que Léveillé faisait un grand feu pour sécher les vêtements mouillés de Jean d’Arramonde, les deux jeunes gens se racontaient avec une précipitation animée, joyeuse, ce qui leur était advenu depuis qu'ils s'étaient quittés.
ls parlaient tous deux à la fois, se serraient les mains à chaque instant avec émotion, comme pour se féliciter d'avoir pu vaincre heureusement tant d'obstacles et de dangers.
-- Il ya deux jours, dit Saint-Preux, j'ai reçu le billet par lequel vous me mandiez que M. de Montcalm m'ordonnait de quitter mon poste de l’anse du Foulon. J'étais encore sous le coup de l’étonnement où m'avait jeté cet ordre imprévu, lorsqu'on vint me dire qu'une jeune fille était tombée sous la balle d’une
de mes sentinelles. Je la fis amener ici, et jugez de ma surprise lorsque je reconnus dans la pauvre blessée Marthe Dervieux, la fiancée de David Kerulaz, une bonne et brave fille que je connaissais bien, car plus d'une fois j'étais allé me reposer à la ferme de son père, qui est à une demi-heure d'ici! .… La malheureuse enfant pouvait à peine parler, la balle l'ayant frappée à la gorge. Néanmoins elle m’apprit en quelques mots que vous étiez entre les mains des Anglais, que David Kerulaz était lui-même enfermé dans la prison de Québec et qu'il lui avait dit de me recommander de faire bonne garde, parce que vous l'aviez prévenu que les Anglais devaient débarquer sous peu à l’anse du Foulon... La pauvre fille s'était évanouie en achevant d’une voix entrecoupée les derniers mots d2 son important message; je la fis transporter à la ferme de son père. Puis j'écrivis à M. de Montcalm en lui racontant ce qui venait de m'arriver et en joignant votre billet à ma lettre.
« Je reçus sa réponse ce matin. Il m'envovait un renfort d'une quarantaine d'hommes, deux pièces de montagne, de la poudre et des munitions. [1 m'ordonnait de miner le passage par où les Anglais pouvaient atteindre le sommet de la falaise, de me cacher ensuite de chaque côté de la baie avec mes soldats, de placer mes deux pièces en batterie dans une anfractuosité de rocher et d'attendre ainsi la venue des Anglais. Ses ordres furent exécutés à la lettre... Je vis
s'approcher la flotte anglaise, je vis la chaloupe contenant l'avant-garde aborder au rivage et les hommes qui la montaient venir faire une reconnaissance dans mon camp abandonné. Mes soldats, dissimulés derrière les grandes roches de la baie, étaient invisibles.
« Puis les chalands s'approchèrent chargés d’Anglais, le débarquement commenca, la colonne ennemie se mit à gravir le chemin resserré praliqué sur le flanc de la falaise. Alors mon brave Léveillé, qui avait accepté la périlleuse mission de faire Jouer la mine, mit le feu à la traînée de poudre; les rochers au milieu desquels les Anglais s'étaient aventurés s'écroulèrent sur eux. En mème temps, mes deux pièces chargées à mitraille balayèrent la grève, tandis que mes hommes dirigeaient contre les Anglais une fusillade bien nourrie.
— Ah! s'écria d'Arramonde enthousiasmé, ils n’auront pas envie d'y revenir! Quand je pense à ce petit général anglais — un freluquet! — qui avait l'air de se moquer de moi en me remerciant de l'avoir conduit ici! Oh! sandis! il est peut-être resté dans la bagarre, car il s'était jeté à terre l’un des premiers.
Les deux jeunes gens avaient tant de choses à se dire qu'ils veillèrent jusqu’au jour.
D'Arramonde demanda à son ami des nouvelles du père André, de Ouinnipeg.
Le missionnaire était venu faire plusieurs visites au
petit camp de l’anse du Foulon, car il était souvent attiré à la ferme de Sillery par la pauvre Marthe à laquelle il prodiguait ses soins et ses consolations.
Quant à Ouinnipeg, il se trouvait avec ses sauvages au camp de Beauport. Le jour de la bataille de Montnrorency, il s'était emparé d’une batterie ennemie et avait scalpé de sa main vingt-cinq canonniers anglais.
— Ah çà! dit tout à coup d’Arramonde, pouvez-vous me donner des nouvelles de ‘on valet Paterne? J'ai laissé le drôle à Québec avant de partir pour le camp anglais, car je ne me souciais pas de m’embarrasser de sa poltronnerie. Qu'est-il devenu? Je ne suppose pas qu’il se soit couvert de gloire, comme Ouinnipeg, le jour de Montmorency?
Saint-Preux déclara qu'il était sans nouvelles de lui. Mais Léveillé, qui venait de pénétrer dans la cabane pour jeter dans le feu un nouveau fagot, raconta qu'étant entré un jour chez un apothicaire de Québec afin d'acheter de la rhubarbe il avait été profondément surpris d’apercevoir maître Paterne ceint d'un tablier bleu, le visage gras et fleuri, et se reposant, derrière un comptoir chargé de bocaux et de flacons, des tribulations de sa vie d'aventures.
— Eh! je n'irai pas l'y chercher! s’écria d’Arramonde en riant. Le pauvre garçon a bien mérité un peu de tranquillité! Je ne le reprendrai à mon service que le jour où je m’embarquerai pour la France.
Enfin, vaincus par la fatigue, d’Arramonde et Saint- Preux s’endormirent près du feu.
Le lendemain matin, dès que le jour parut, il fut convenu que d’Arramonde se rendrait à Québec, puis au camp de Beauport, pour annoncer à M. de Vaudreuil, le gouverneur général, puis à M. de Montcalm, les événements de la nuit.
Les deux jeunes gens se rendirent d’abord à l’anse du Foulon pour revoir le théâtre de la défaite des Anglais.
L'explosion de la mine avait rendu impraticable le passage de la falaise qui était obstrué de rochers énormes. On ne devait donc plus craindre une tentative de débarquement de ce côté.
Jean d’Arramonde et Saint-Preux constatèrent pourtant avec surprise que la flotte anglaise n’avait pas changé de place. Elle était toujours mouillée en face de la petite baie, comme si James Wolf, sans renoncer à ses projets, eût attendu une meilleure occasion pour les mettre à exécution.
Bientôt une chaloupe se détacha de l’un des navires et rama vers le rivage. Saint-Preux fit prendre aussitôt les armes à quelques-uns de ses hommes; mais cette précaution était inutile. Cette chaloupe portait le pavillon parlementaire. Elle fit des signaux pour indiquer qu’elle venait relever les morts et les blessés étendus en grand nombre sur la plage. Cette triste besogne terminée, la barque reprit le chemin
des vaisseaux. Cependant la flotte ne leva pas l’ancre. Toute la journée elle demeura immobile en face de la côte.
Jean d’Arramonde, conduit par Léveillé, avait prisle chemin de Sillery. Il comptait prier le père Dervieux de lui prêter un cheval pour se rerdre au camp de Beauport.
En approchant de la ferme, la première personne qu'il vit fut le père André.
Le missionnaire avait voulu soigner lui-même la courageuse Marthe, et, grâce à ses soins, grâce aux remèdes précieux dont ses amis les Indiens lui avaient donné le secret, la guérison de la jeune fille était déjà en bonne voie.
D’Arramonde éprouva une joie bien vive en retrouvant le père André qui le serra affectueusement dans ses bras et voulut à son tour lui faire raconter ses aventures.
Le gentilhomme béarnais l’instruisit en peu de mots de ce qui lui était arrivé. ILlui donna l’explication de la fusillade qui avait ébranlé pendant la nuit la côte de Sillery, et lui apprit l'échec subi par les Anglais au moment où ils avaient voulu tenter de débarquer.
Jean d’Arramonde ayant ensuite exprimé le désir de connaître Marthe Dervieux et de la remercier du courage avec lequel elle avait continué la mission de David Kerulaz, le père Dervieux qui, assis à distance,
avait écouté cet entretien rapide, s’approcha, son bonnet de laine à la main.
— Ma pauvre fille vous sera bien obligée de l'intérêt que vous lui marquez, monsieur, dit-il d'un ton triste; mais elle repose en ce moment, et le père André veut qu’on respecte son sommeil... Ah! monsieur, poursuivit le vieux paysan, si vous voulez la rendre bien heureuse, faites mettre en liberté David Kerulaz.. Ça la tourmente tant de le savoir en prison! elle en parle pendant la nuit, en rêvant tout haut.
— Oui, mon cher enfani, faites cette bonne action, dit le père André avec chaleur. Si je n'étais retenu ici, auprès du chevet de ma pauvre malade, j'aurais déjà été trouver M. de Vaudreuil...
— Savez-vous pour quelle cause on l'a arrêté?
— Il a eu une querelle avec un intendant nommé Varin... Cet homme l'a menacé de son bâton, et, comme Daÿid a le sang chaud, il a arraché ce bâton des mains de l'intendant et le lui a brisé sur les épaules. Depuis, les hommes de Varin le cherchaient activement. Ils ont pu mettre la main sur lui l'autre jour et l’ont conduit à la prison de la ville. Mais il suffira d’un mot de M. de Vaudreuil pour lui rendre la liberté.
Quelques instants après, d'Arramonde, monté sur l'un des vigoureux chevaux du fermier, s’avançait au grand trot vers Québec.
Une des premières personnes qu'il rencontra en
entrant dans la ville fut M. de Frontenac qui galopait dans la direction opposée.
— Eh! je suis heureux de vous voir, mon cher vicomte, s’écria d'Arramonde... Où courez-vous ainsi ?
— Un Canadien vient d'apporter au quartier général la nouvelle qu'un combat aurait été livré cette nuit sur la côte de Sillery.. Je vais voir en Lâte si cela est vrai.
— Je suis charmé de vous éviter la peine de courir à Sillery. Oui, mon cher vicomte, ce combat a eu lieu. Les Anglais ont essayé de débarquer, mais ils ont été reçus si gaillardement par M. de Saint-Preux qu’ils ont regagné précipitamment leurs vaisseaux en laissant sur le sable un grand nombre des leurs. J'allais précisément informer de cet événement M. de Vaudreuil et M. de Montcalm.
— ‘ nez donc, je vais vous conduire au palais du gouverneur. Il doit y avoir justement ce matin un conseil auquel assistera M. de Montcalm. IL sera ravi d'entendre de votre bouche le récit de cet heureux combat.
Les deux jeunes gens éperonnèrent leurs chevaux et s’arrêtèrent bientôt devant la porte du palais où était le gouverneur général de Québec.
Ils mirent pied à terre et montèrent rapidement un large escalier de pierre conduisant au premier étage.
— Veuillez-m'attendre ici, monsieur d'Arramonde, dit le vicomte de Frontenac en introduisant le gentil-
homme béarnais dans une vaste salle qui servait d'antichambre.
Il pénétra lui-même dans une autre pièce, puis revint au bout de quelques instants prévenir Jean d'Arramonde que M. de Vaudreuil et le marquis de Montcalm désiraient le voir sur-le-champ.