‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 23 sur 33 · VENGEANCE · texte numérisé non relu

VENGEANCE

Une dizaine d’efficiers au costume simple et sévère étaient debout autour d’une grande table jonchée de cartes et de papiers.

Un autre groupe d'hommes vêtus d’habits de velours galonnés d’or, et coiffés de perruques poudrées, se tenaient dans un des coins de la pièce.

Dès qu'il aperçut d'Arramonde, M. de Montcalm, qui était parmi les officiers, vint vers lui la main tendue et lui dit avec bonne humeur :

— J'ai prié M. le marquis de Vaudreuil de vous faire entrer sur-le-champ, monsieur, car je sais que vous n'aimez pas à faire antichambre.

Puis s'adressant au gouverneur général, 'qui se trouvait près de lui :

— Monsieur, dit-il, je vous présente M. d’Arramonde, un de mes meilleurs officiers, dont j'ai déjà

eu l’occasion de vous parler à propos de l'affaire de Montmorency... Monsieur, continua-t-il en se tournant vers le gentilhomme béarnais, je suis ravi que vous ayez pu vous tirer des mains des Anglais. M. de Frontenac vient de nous dire que vous nous donneriez d’utiles renseignements sur le combat qui s'est engagé cette nuit près de l’anse du Foulon. Le conseil vous entendra avec intérêt.

Jean d'Arramonde s’inclina et, entrant au milieu du cercle formé par les principaux officiers de l’armée, il raconta ce qui lui était advenu pendant les derniers jours de sa captivité et comment il avait été assez heureux pour faire tomber l’armée du général ennemi dans une embuscade adroitement préparée.

Ce récit fait en termes fort simples, mais avec cette assurance et cette verve gasconne qui lui étaient habituelles, valut au gentilhomme béarnais les suffrages de ces hommes qui se connaissaient en courage et en sang-froid.

— Monsieur, dit le marquis de Vaudreuil, votre conduite sera signalée à Sa Majesté, qui, j'en suis sûr, la récompensera comme elle le mérite. Je serais heureux si, dès maintenant, il m'était possible de faire quelque chose qui vous fût agréable; quelque faveur que vous me demandiez, je vous promets de vous l’accorder.

— Je suis profondément reconnaissant à Votre Excellence des marques d'estime qu’elle veut bien

me donner, dit Jean d'Arramonde. Son approbation est la meilleure récompense que je puisse solliciter pour moi... Mais, poursuivit-il en saisissant avec beaucoup d'à-propos l’occasion qui se présentait, puisque vous voulez bien me permettre, monseigneur, de faire un appel à votre bienveillance, je l'implorerai en faveur d'un hon me loyal et courageux, qui m'a été d’un grand secours pour mener à bonne fin cette entreprise et qui, en ce moment, expie dans un cachot le malheur d’avoir déplu à l'un de vos subalternes,

Un mouvement se fit parmi les messieurs galonnés qui se trouvaient à l’une des extrémités de la salle et qui étaient les principaux intendants et fournisseurs de l’armée, que M. de Vaudreuil avait convoqués pour donner au conseil des renseignements sur la situation des vivres.

— Quel est cet homme? demanda le marquis de Vaudreuil en fronçant le sourcii Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Cet homme se nomme David Kerulaz, répliqua Jean d’Arramonde.

— David Kerulaz! s’écria le marquis de Montcalm. Que lui est-il donc arrivé? Ne nous avez-vous pas dit tout à l’heure que c'était lui, le brave garçon, qui vous avait aidé à correspondre avec M. de Saint- Preux ?

— Mon récit n'était pas tout à fait exact, monsieur

le marquis; David Kerulaz a, en effet, reçu mes instructions, il s'est mis courageusement en route pour parcourir la longue distance qui sépare le camp anglais de l’anse du Foulon... Mais, comme il traversait Québec, il a été arrêté par des inconnus, jeté en prison, et sans un secours providentiel de Dieu l’avis important dont je l'avais chargé ne serait pas parvenu à M. de Saint-Preux.

— Qui donc a osé mettre la main sur David le chasseur, sur le plus brave, le plus loyal, le plus fidèle de nos Canadiens?

— Je l’ignore... on m'a parlé d’un certain intendant.

Un homme se détacha alors du groupe qui tenait conseil à voix basse à quelques pas es officiers. Il s'avança d’un pas lent et cauteleux jusqu’à la table où Montcalm appuyait son poing fermé, et s’approchant de M. de Vaudreuil :

— Monseigneur, dit-il, c'est moi qui ai demandé que ce David soit arrêté, et, avec votre permission, je demande maintenant qu'il soit jugé, sévèrement jugé.

Montcalm se retourna à moitié. Son regard dédaigneux s’abaissa sur le misérable personnage qui intervenait.

— Ah! c'est vous, monsieur Varin? dit-il avec mépris. Ainsi, dans une pensée de vengeance personnelle, vous avez fait arrêter David Kerulaz au moment

LE GRAND VAINCU 175 même où il accomplissait une mission d'où dépendait le salut de l’armée!

— Permettez, monsieur le marquis, répliqua l’intendant en évitant de regarder en face le général, j'igno’ sis... J'avais, d'ailleurs, contre cet homme un mandat d'arrêt... le grand-prévôt..

— Quel était son crime? de quoi l'accusiez-vous ? dit Montcalm en frappant du pied avec impatience. Parlez, mais parlez donc!

— Cet homme m'a insulté... Publiquement, il m'a traité de voleur.

Il y eut sur les lèvres de tous les officiers un sourire qui n'échappa point à l'œil perfide de l'intendant.

— Enfin, dit-il en devenant pourpre de colère, il m'a... oui, messieurs, il m'a battu!!!

Le sourire s’accentua. En ce moment, le groupe qui se tenait à distance se rapprocha peu à peu. M. Bigot, l'intendant général, voulut prêter à son subdélégué l'appui de l'ascendant qu'il avait su conquérir sur le trop faible gouverneur de Québec.

— Monsieur le marquis, dit-il en s'adressant à M. de Vaudreuil d’un ton pénétré, cet homme que l'on ose défendre devant vous a outragé dans la personne de M. Varin le corps des intendants tout entier.. Parti de si bas, l'outrage est peu de chose, mais il nous paraîtra tout à fait sensible si ce misérable n'obtient pas de votre justice le châtiment qu'il mérite.

M. de Montcalm ne put rester maître de lui, Emporté par sa vivacité naturelle, il frappa la table du poing, et dardant sur le groupe des intendants son regard étincelant :

— Soyez tranquilles, messieurs, s’écria-t-il, un moment viendra où justice sera faite, où tous les coquins seront chätiés! Mais en attendant cette heure, que j'appelle de tous mes vœux, je ne souffrirai pas qu’un homme dont le dévouement et le courage ont été si utiles à l'armée que je commande soit emprisonné sur je ne sais quel futile prétexte.

Varin fitun mouvement; M. Bigot lui mit la main sur l'épaule pour le calmer.

Cependant le marquis de Montcalm avait pris une feuille de papier et une plume qu'il tendit à M. de Vaudreuil.

— Monsieur, dit-il, veuillez, je vous prie, signer un ordre pour que ‘avid Kerulaz soit mis sur-le-champ en liberté... Mes officiers, — qui ont pu apprécier souvent ses services, qui, dernièrement encore, lui ont dû de sortir sains et saufs d’un infâme guet-apens,— mes officiers se joignent à moi pour demander sa grâce.

Les vaillants lieutenants de Montcalm, Lévis, Bougainville, Senezergues, firent un signe d’assentiment et, se tournant vers les intendants, leur jetèrent de méprisants regards de défi.

M. de Vaudreuil était visiblement embarrassé, Il roulait entre ses doigts la pluie que lui avait tendue

Montcalm. Il lui en coûtait de mécontenter Bigoi et ses complices, qui, jusqu’à présent, avaient trouvé en lui un instrument si docile et si complaisant.

D'un autre côté, en présence des circonstances graves que la colonie traversait, il ne voulait pas mécontenter les principaux chefs de l’armée.

Cette scène frappa vivement Jean d’Arramonde. Il ne put s'empêcher de comparer l'attitude fière, énergique, de M. de Montcalm et de ses officiers au maintien humble et louche des intendants.

Alors il se rappela les paroles du père André; il comprit toute l'étendue de la haine qui devait séparer ces hommes si différents de sentiments et d'allures. Du côté du général et de ses lieutenants, il sentait venir comme un souffle d'héroïsme qui l’enthousiasmait. Les complices de Bigot, au contraire, avaient le front incliné des làches et des traîtres, l’œilfuyant des hommes quitrament dans l'ombre d’infâmescomplots.

Il y eut un long silence.

Enfin M. de Vaudreuil, qui promenait autour de lui ses regards indécis, aperçut Jean d'Arramonde. Alors son visage s’éclaira, comme s’il eût trouvé un moyen terme pour sortir d'embarras.

— Messieurs, dit-il en s'adressant aux intendants, personne plus que moi n’apprécie les services que vous avez rendus à la colonie, personne plus que moi ne désire vous voir honorés de l'estime que vous méritez, Mais veuillez vous souvenir que j'ai promis

à ce jeune homme de lui accorder la faveur qu’il me demanderait.. 11 m'a prié de rendre la liberté à ce Canadien. Je ne puis manquer à ma parole. C’est avec un sentiment de vif regret, croyez-le, que je signe cet ordre. |

Le faible gouverneur poussa un soupir, s’inclina vers la table et écrivit quelques mots sur la feuille blanche que Montcalm avait placée devant lui.

— Tenez, monsieur, acheva-t-il en tendant le papier à Jean d’Arramonde, allez délivrer votre David Kerulaz et dites-lui bien que c’est à vous seul qu'il doit cette insigne faveur. Veuillez le prévenir aussi que, s’il lui arrivait de se rendre encore coupable d'une nouvelle faute, il ne pourrait éviter si facilement le châtiment qu’il a mérité.

Jean d'Arramonde salua profondément le gouverneur, adressa un regard reconnaissant à M. de Montcalm et sortit rapidement de la salle du conseil.

Accompagné de M. de Frontenac, il courut exécuter l'ordre de M. de Vaudreuil, heureux de penser à la joie qu'il allait causer à son ami David et à la chère et vaillante fiancée du Chasseur de bisons.

Tandis que les officiers généraux de l’armée achevaient de tenir conseil, les intendants se retiraient silencieusement, précédés de Bigot et de Varin.

Jusqu'à ce qu'ils eussent franchi la porte de la salle, ils ne quittèrent pas leur attitude gauche et embarrassée.

Mais, dès qu'ils se retrouvèrent seuls dans la grande antichambre, ils se redressèrent et échangèrent entre eux, à voix basse, des paroles rapides et animées.

Ils parlaient tous ensemble ; la voix aigre de Varin dominait les plaintes de ses confrères.

— C'est un nouvel affront ajouté à tant d’autres, disait l'intendant dont le visage paraissait violacé sous la perruque blanche qui l’'encadrait. Nous sommes trop patients... ces gens-là marchent sur nous comme si nous étions les derniers des misérables, et le gouverneur leur donne raison, il nous abandonne!... La mesure est comble... Ils veulent la guerre, eh bien ! ils l’auront, et nous verrons si dans quelques jours ce Montcalm parlera si haut.

Il se tut; un mauvais sourire passa sur ses lèvres charnues. Puis avançant la tête au msn du groupe de ses collègues :

— Encore un peu de patience! leur dit-il d'un ton très-bas ; il y a en ce moment sur le Saint-Laurent quelqu'un qui nous vengera tous.

Cette parole parut calmer soudain l’exaspération des intendants. Ils se dirigèrent lentement vers la porte, les mains enfoncées dans les grandes poches de leurs basques, le visage comme éclairé par la sinistre prophétie qu'ils venaient d'entendre et dont l'accomplissement devait assurer à leurs vols, à leurs concussions, à leurs infamies une éternelle impunité.

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