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La voiture traversa Québec en évitant les bas quar-tiers de la ville où, d’instant en instant, on entendait le choc mesuré des boulets qui bombardaient les maisons croulantes.
Elle sortit de l'enceinte et, chose singulière ! suivit le chemin que l’intendant Varin avait pris plus d'un mois auparavant lorsque, guidé par le flair de son chien Brifaut, il s'était rendu au vaste souterrain situé près de l’anse du Foulon, et où il espérait trouver les trésors enfouis du Trappeur.
Dans un chemin détrempé par les pluies, le carrosse où se trouvaient Isaac Bitche et ses compagnons frôla un homme de haute stature qui marchait rapidement en courbant ses larges épaules.
Cet homme était David Kerulaz; le brave chasseur, sorti de prison, courait à la ferme de Sillery.
Ah ! si David avait su quelle œuvre sombre allaient accomplir ces misérables qui venaient de lui jeter la boue du chemin en passant près de lui, comme il se serait élancé à la tête du cheval qui les emportait à travers la lande déserte! Comme il aurait placé entre eux et le but infâme qu’ils poursuivaient sa robuste poitrine d’honnèête homme!
Mais la voiture filant au galop ne fut bientôt plus qu'une tache que la nuit effaça.
David Kerulaz marchait vigoureusement, sifflant un air entre ses dents. Il ne pensait qu’à Marthe, sa chère Marthe qu'il allait revoir.
En lui apportant sa grâce, quelques instants auparavant, Jean d'Arramonde lui avait dit que la courageuse jeune fille avait pu arriver à temps au poste de l'anse du Foulon et prévenir Gaston de Saint-Preux de l'attaque des Anglais. Mais il n'avait pas voulu gâter la joie du brave Chasseur de bisons en lui apprenant que la pauvre Marthe avait été blessée dans l’accomplissement de sa mission.
Il était environ dix heures du soir lorsque David Kerulaz frappa, du bout de son bâton, la porte arrondie qui donnait accès dans l'intérieur de la ferme.
Il remarqua avec surprise qu'un mince filet de lumière passait entre les ais disjoints de cette porte; cela l'étonna. Marthe et son père n'avaient pas l'habitude de veiller si tard.
Mais sa surprise fut à son comble lersque, la porte s'étant ouverte, il vit devant lui la haute stature, les traits graves et la grande barbe blanche du père André, le missionnaire.
— Vous ici, mon père!... commencça-t-il.
— David! Ah! mon cher enfant, entrezvite! ditle père André en s’effaçant pour le laisser passer. Béni soit Dieu qui vous a rendu la liberté! Oh! comme votre pauvre Marthe va ètre heureuse!
— Elle repose, sans doute ?
— Oui. Chut! parlez bas... Ah! mon cher enfant, vous ne savez donc pus ?
— Qu'est-il donc arrivé, père André? Vous m'effrayez! dit David.
Un léger bruit qu'il entendit derrière lui le fit retourner.
Une petite porte basse venait de s'ouvrir, et, sur le seuil de cette porte, Marthe apparaissait dans ses longs vêtements blancs, mais si pâle, si chancelante, que David demeura immobile, se demandant, plein d'angoisse, si c'était bien la jeune fille ou son fantôme qui lui apparaissait ainsi.
— Marthe! imprudente enfant! s’écria le missionnaire.
Il s’élança vers elle et arriva à temps pour la soutenir sur son bras robuste.
La pauvre fille défaillait.
— Marthe! Marthe ! Mais que lui est-il donc arrivé, mon Dieu ! s’écria David en courant vers elle.
— Ah! mon David, fit la jeune fille pâle et languissante, en tendant la main à son fiancé, je n’espérais plus vous revoir!
David la fit asseoir près du feu, dans un grand fauteuil de chêne. Il jeta sur ses épaules son épais manteau et l'y enveloppa avec des soins de mère. Puis il vint s'asseoir près d’elle sur un siége bas. Il prit ses mains glacées et attacha un regard anxieux surses traits pâlis, sur ses beaux yeux bleus que la fièvre et la douleur avaient entourés d’un cercle de bistre.
Pendant ce temps, le père André prenait un vase plein d’eau, y jetaitune poignée de simples et venait faire chauffer ce mélange sur le feu pétillant de l’âtre.
— Je vous ai entendu, David, je suis venue... Oh! je sens que je suis sauvée maintenant !.….
Et en disant ces mots la jeune fille fixa son regard profond sur le visage inquiet du chasseur.
Tout en surveillant le bienfaisant cordial qu'il venait de préparer, le père André, accroupi devant le feu, racontait en peu de mots à David Kerulaz comment la pauvre Marthe avait été blessée d’une balle au cou en courant vers le poste français.
— Rassurez-vous, dit-il de sa voix grave et douce... elle est hors de danger maintenant. Dans quelques jours, lorsque notre cher pays sera sauvé comme elle, vous pourrez rappeler à M. de Montcalm sa promesse, et la conduire à l’autel où j'implorerai pour vous les plus abondantes bénédictions de Dieu.
— Marthe i ma pauvre Marthe, vous étiez blessée, la fièvre, la douleur vous dévoraient, et je n'étais pas près ‘vous! Ah! ce Varin, ce misérable... je ne le tie, : i donc jamais au bout de ma carabine!
— Mon cher enfant, pouvez-vous bien songer à vous venger en un pareil moment? dit le père André. Ce ne sont pas des paroles de colère, mais des paroles de reconnaissance envers Dieu, qui devraient sortir de vos lèvres.
— Vous avez raison, mon père, dit David avec un
soupir. Mais que voulez-vous? j'ai souvent, dans ma vie de chasseur, tué des animaux moins nuisibles que ce vieux coquin chamarré d’or volé! Tant que Varin n'aura pas été puni comme il le mérite, il me semble qu'il me sera impossible de tirer un léopard ou une panthère sans avoir envie de leur adresser des excuses.
Le père André sourit. Il se pencha vers le feu, v prit la potion brûlante et la tendit à Marthe qui la but lentement, sans quitter des yeux son fiancé assis à ses pieds.
Oh! comme ils étaient éloquents, ces regards, et comme ils disaient bien ce que la faiblesse de la pauvre enfant lempêchait d'exprimer !
Le père André,un peu à l'écart, baissait sa tète vénérable et semblait suivre avec une attention toute particulière les gros grains du chapelet qui se déroulait sous ses doigts.
Enfin David se leva.
— Marthe, dit-il, vous êtes encore bien faible, bien souffrante.. il faut aller vous reposer.
La jeune fille obéit avec un doux sourire.
Elle s’enveloppa plus étroitement dans le manteau de David qu'elle voulut garder, par un caprice de malade, disant qu'elle v dormirait mieux. Appuyée sur le bras robuste de son fiancé, elle reprit le chemin de sa chambre. Le père André lui envoya sa bénédiction, la porte se referma et la blanche apparition disparut.
— Ah! que les Anglais soient vaincus, chassés d'ici, que M. de Montcalm soit maréchal de France, que Varin soit pendu... et je serai le plus heureux des hommes!!! s'écria David Kerulaz qui vint s'asseoir auprès du père André, en gardant toujours son regard fixé sur la petite porte au seuil de laquelle il avait vu disparaître Marthe.
— Mon brave enfant, répliqua le père André, puisse Dieu entendre vos souhaits... quoique cependant le dernier ne soit peut-être pas celui d’un bon chrétien!
— Non, mais c'est celui d’un bon Canadien, d'un honnête chasseur qui a toujours eu horreur des reptiles et autres bêtes immondes !.…
Les deux hommes veillèrent toute la nuit.
David faisait part au vieux missionnaire de ses projets. Le père Dervieux était âgé, il négligeait un peu sa ferme. De son côté, il ne serait pas fàché luimème de renoncer aux grandes courses dans les prairies, aux nuits passées à l'affût des bisons ou sur les bords glacés des lacs habités par les castors. La terre du Canada était fertile et bénie de Dieu. Que manquait-il pour lui faire rendre des trésors? Des bras capables de Ia travailler.
Eh bien! dès que la guerre serait terminée, — et cela ne pouvait être long, car Îles Anglais allaient être bientôt pris et perdus dans les glaces, — donc, dès que la guerre serait finie, il se marierait ets’établirait à la ferme de Sillerv. Il s'était entendu avec une ving-
taine de ses compagnons de chasse qui, comme lui, étaient fatigués de la vie aventureuse et solitaire des trappeurs. Il était convenu qu'ils vendraient leurs trappes, leurs fusils, et qu'avec le produit de cette vente et le fruit de leurs économies ils achèteraient autour de Sillery quelques arpents de terre.
Ainsi s’éléverait peu à peu une colonie dont David seraitle chef; cette colonie grandirait, deviendrait un grand village. Fécondées par le travail, ces terres généreuses et presque vierges encore produiraient de riches moissons. Toutle monde,au Canada, voudrait les imiter. On défricherait les prairies immenses arrosées pa le Saint-Laurent ; on percerait des routes dans les grands bois solitaires. Des chantiers de construction s’élèveraient de tous côtés pour tirer parti des richessesincalculables contenues dans ces vieilles forêts.
Grâce aux bienfaits d'une longue paix, la Nouvelle- France deviendrait une terre promise, car tout y poussait dru et serré comme dans le paradis terrestre.
Et tandis que David Kerulaz, la tête inclinée sur sa robuste main, le regard perdu parmi les braises mourantes du foyer, prenait le vieux missionnaire pour confident de ses grands projets, de ses espoirs généreux, des rêves d'avenir qu’il faisait pour sa chère Marthe et pour son cher pays, à quelques centaines de pas de la ferme, au milieu des grandes landes désertes, se dressait une sombre et terrible apparition.