L'INVASION
Des files d'hommes, noires ct pressées, semblaient sortir des entrailles mêmes de la terre.
Ces masses indécises s’agitaient confusément dans l'ombre. On entendait un léger cliquetis, des murmures sourds, comme si ces hommes avaient mis la main devant leur bouche pour s'appeler.
Semblable à quelque procession fantastique, la file sombre se déroulait lentement dans la plaine, où elle formait déjà un immense demi-cercle.
Cet étrange défilé dura jusqu’au jour.
Les premières lueurs du soleil levant se glissaient à peine à travers les vitres ternies de la petite salle où se trouvaient le père André et David Kerulaz, lorsque tout à coup une fusillade, qui éclata à peu de distance, fit tressaillir les deux hommes.
David se leva tout pâle et interrogea le père André du regard.
— On attaque encore le poste de l'anse du Foulon! s'écria-t-il.
Il franchit d'un bond le seuil de la porte et s'élança dans les champs voisins.
Au bout de quelques instants, le père André entendit sur le payé dela cour le pialfement d'un cheval.
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Il sortit aussitôt.
David Kerulaz avait jeté une couverture sur les reins d’un des chevaux de la ferme ; il lui avait passé une bride dans la bouche.
— Père André! père André! s’écria-t1l d'une voix éclatante, tout est perdu! Les Anglais ont débarqué, ils sont dans la plaine, ils débouchent par le souterrain qui conduit au Saint-Laurent... Je cours prévenir M. de Montcalm : je vous laisse Marthe.
Adieu !
Et, donnant de furieux coups de talon dans le ventre du cheval, David Kerulaz partit à fond de train dans la direction de Québec.
Le père André fit, à son tour, quelques pas hors de la ferme.
Le spectacle qu'il aperçeut le glaca de stupeur.
Derrière la falaise, dont les crêtes dentelécs se dessinaient nettement, les premiers rayons du soleil venaient de percer les brumes épaisses qui flottaient au-dessus du Saint-Laurent.
Cette lumière, glissant obliquement dans la grande plaine coupée çà et là de rares bouquets de bois, éclairait une ligne qui se dressait au loin comme un mur partagé en trois tronçons presque égaux.
Cette ligne était colorée en rouge ; on y voyait briller des lueurs d'acier.
La fusillade avait cessé.
Le père André joignit les mains. Des larmes de douleur coulèrent sur ses joues. Instinctivement il tourna la tête, cherchant à l'horizon si l'armée francaise n'apparaissait pas et ne venait pas arrêter l'ennemi dans sa marche.
Mais la plaine se déroulait muette et déserte. Tout au loin, les rayons du soleil faisaient étinceler, comme des miroirs argentés, les toits mélalliques de Québec encore endormie.
Soudain le père André s’entendit appeler.
Il se retourna.
Un jeune homme, les vêtements en désordre, le visage noir de poudre, tête nue et tenant à la main son épée brisée, se présenta devant lui.
— M. de Saint-Preux! s’écria le missionnaire.
—- Père André, dit le gentilhomme, les voyez-vous là-bas ?
Et de sa main étendue il montra dans le lointain brumeux les trois lignes qui paraissaient grandir peu à peu.
— Comment sont-ils arrivés là? dit Saint-Preux avec désespoir. Il y a deux jours, nous les avons culbutés ; le passage de l’anse du Foulon est impraticable. Lorsque le soleil s'est levé, ils étaient déjà en ligne, formés en bataille... ils semblaient sortir de terre comme des démons... Nous avons échangé avec eux quelques coups de fusil... mais on ne pouvait songer à les arrêter; ils sont maintenant plus de
cinq mille, je me replie sur Québec pour donner l'alarme.
— David Kerulaz vient de courir prévenir M. de Montcalm.
— Alors tout n’est peut-être pas perdu, dit Saint- Preux. Adieu, mon père! je vais au-devant de M. de Montcalm, je me joindrai à son avant-garde. Priez, priez pour nous!... La bataille qui va s'engager sera terrible et décisive!
Gaston de Saint-Preux alla rejoindre ses hommes qui l’attendaient massés à quelques pas de là, dans le chemin creux qui longeait la falaise.
Un désespoir sombre et muet se lisait sur le visage de ces soldats qui, deux jours auparavant, avaient si victorieusement rejeté dans le Saint-Laurent l'invasion anglaise.
Le bruit de leurs pas s’éteignit dans l'éloignement. Tout retomba dans le silence.
Le père André revint vers la ferme et rentra dans la petite salle où il avait passé la nuit avec David Kerulaz.
Il aperçut alors devant lui le vieux fermier et Marthe que le bruit de la fusillade lointaine avait éveillés.
La jeune fille avait voulu, elle aussi, s’élancer vers la porte de la ferme ; mais ses forces l'avaient trahie et elle était retombée dans le grand fauteuil de chène, près de l'âtre.
Sa tôte pâle et échevelée sortait avec une blancheur de cire du manteau sombre de David qu'elle avait gardé sur ses épaules.
— Qu'y a-t:il, père André? où est David? demanda Marthe anxieuse.
— Pourquoi ces coups de fusil? ajouta le père Dervieux.
— Hélas! voici de tristes nouvelles ! dit le missionnaire avec une émotion poignante. Les Anglais ont réussi à débarquer ; leur armée s’avance vers Québec. Bientôt vous les verrez passer près d'ici.
— O mon Dieu! mon Dieu! s’écria Marthe.
«Et David? reprit-elle après une pause en relevant sur le père André ses veux baignés de larmes.
— ]l a pris un des chevaux de la ferme et a galopé vers Québec pour avertir M. de Montcalm.
— Ah! j'ai vécu trop vieux! s’écria le fermier dont un sanglot gonfla la poitrine.
Et retombant sur un escabeau, tenant entre ses deux mains son visage ridé et brûlé par le soleil, le malheureux vieillard se mit à pleurer silencieusement.
— Mon père, ayons confiance, dit Marthe qui, essuyant ses larmes, s efforça de consoler le vieux fermier avec des paroles douces et tremblantes. Dieu ne peut nous abandonner. M. de Montcalm battra cette fois encore les Anglais... il sauvera notre pays !.. Non, Dieu ne voudra pas que nous soyons Anglais.
quel crime avons-nous donc commis pour qu'il soit irrité contre nous ?
I yeut un long silence.
Le vieux fermier demeurait toujours accablé dans sa douleur muette. Marthe, les mains croisées sur sa poitrine, levait ses beaux yeux innocents vers le ciel, qu'elle semblait implorer pour le salut de la Nouvelle-France.
Debout devant la fenêtre de la ferme, le père André attachait son regard sur la plaine qui se déroulait à perte de vuc et où les nuages, en passant, jetaient de grandes taches noires.
Au bout d’une heure environ, un bruit étrange vint frapper leur oreille.
C'étaient les accents d’une musique bizarre, aigüe, qui avait quelque chose de surnaturel. On aurait dit les glapissements inarticulés d’une troupe d'oiseaux de proie auxquels un tambourin assourdi donnait un rhythme lent.
— Les voilà! ditle père André.
Marthe fit un effort, se leva et vint près de lui. Le père André et le fermier la soutinrent chacun d’un côté. Leurs trois visages anxieux de curiosité et de douleur demeurèrent collés aux petits carreaux de la fenêtre.
Les sons de cette singulière musique devinrent plus aigus et plus déchirants. A ce bruit se mêla le grand brouhaha d'une troupe nombreuse marchant d'un pas uniforme et régulier.
Mais ce bruit était sourd, car l'armée anglaise s'avancçait dans les terres détrempées par les pluies des jours précédents.
La première troupe qui parut était composée d'Ecossais aux jambes nues, ceints de leurs plaids multicolores, leur large claymore battant leur cuisse avec un mouvement cadencé.
C'était le bruit de leur musique de guerre qui était parvenu jusqu'à la ferme de Sillery., Une dizaine de soldats marchant devant soufflaient dans des cornemuses, tandis que d’autres frappaient dans de petits tambourins suspendus à leur ceinture.
Ces Écossais allaient un peu en désordre, comme un corps perdu d'éclaireurs.
Mais à une centaine de pas d'eux on vit apparaitre une ligne écarlate qui s’étendait très-loin dans la plaine en affectant une forme concentrique.
Cette ligne marchait d’un pas grave et mesuré. Le vieux fermier la compara à une faux immense qui se serait avancée au milieu de ses prés et de ses moissons. Et c'était bien, en effet, une formidable faux d'acier qui, dans peu d’instants, hélas! allait trancher les liens séculaires qui unissaient le Canada à la vieille France!
— Voilà l'invasion! dit le père André d’une voix grave.
Etil montra ces cinq mille hommes marchant comme une muraille de fer contre Québec sans défense.
L'armée anglaise passa sur sa ligne inflexible où les hauts bonnets des grenadiers dessinaient seuls quelques irrégularités.
On vit défiler des canons, des munitions, des caissons d'artillerie,
Puis ce fut tout.
Le silence se rétablit plus profond, plus solennel encore. On n’entendit plus autour de la ferme que le gazouillement des oiseaux que l'air frais du matin venait d'éveiller et qui se poursuivaient Jjoyeusement de branche en branche dans les hauts peupliers et dans les bosquets de chênes verts.