AXV LE GRAND VAINCU
La guerre est le tombeau des Montcalm.
(Vieux dicton du He °rque.)
Tandis que dans les plaines d'Abraham se décidait le sort de ce malheureux pays qui allait perdre pour jamais ce nom si doux et si plein d'espoir de Nouvelle-France, un vieillard, le front courbé, les mains jointes, priait près de l'autel de l'église des Ursulines, à Québec.
La lumière pénétrant à travers les larges baies ouvertes dans le toit de cette église par les bombes et les boulets anglais tombait en nappes brillantes sur sa chevelure et sa longue barbe argentées.
Et tout en écoutant, l'angoisse dans le cœur, le bruit retentissant de la fusillade et des canons crachant la mitraille, le père André priait avec ferveur pour le Canada, pour la France, pour Montcalm !
Bientôt il n’entendit plus rien. Le fracas de la bataille avait entièrement cessé.
Alors le vreillard se releva. Il traversa l’église d'un
pas rapide, pour aller saluer et bénir Montcalm victorieux...
Au moment où il atteignait l'extrémité de la nef, la grande porte s’ouvrit à deux battants, et une troupe d'hommes marchant ientement, le front courbé, se présenta sur le seuil.
Le père André poussa aussitôt un cri de douleur et d’effroi, comme s’il eût reçu au cœur une mortelle blessure. Il fut obligé de s'appuyer contre un pilier pour ne pas défaillir devant le triste spectacle qui frappait ses regards.
Une dizaine de soldats s’avancçaient d'un pas grave, portant avec précaution sur un brancard fait de fusils entre-croisés un homme étendu dans les plis d'un grand manteau.
Les rayons du soleil entrant de toutes parts au milieu de tourbillons de poussière dorée éclairaient le visage livide de Montcalm, qui se détachait comme un masque de cire sur le fond noir du manteau.
Arrivés au milieu de l'église, les soldats posèremt à terre leur pieux fardeau. Une dizaine d'officiers, tète nue, le front baissé, entrèrent derrière eux, puis les lourdes portes de l’église se refermèrent, et le bruit que firent les panneaux de bronze en retombant alla se répercuter dans les profondeurs de la nef comme un long et plaintif gémissement.
Un chirurgien avait été mandé en toute hâte. Il
s'approcha et, s’agenouillant auprès du héros, il se mit en devoir de sonder ses blessures.
I y eut un silence solennel. Tous les yeux se fixaient avec une curiosité anxieuse sur le chirurgien. Tous inclinaient la tête vers lui pour entendre l’arrêt qu'il allait prononcer.
Montcalm restait toujours impassible. Pas un muscle de son visage ne tressaillit pendant cette douloureuse opération.
— Eh bien ! monsieur, demanda-t-il enfin d'une voix faible lorsque le chirurgien eut fait à la hâte un premier pansement, combien de temps à vivre ?
— Général, dit ce dernier en baissant douloureusement la tête, quelques heures seulement.
Il y eut autour de cette couche funèbre comme une explosion de soupirs et de sanglots.
Mais Montcalm, avec un triste sourire :
— Tant mieux! dit-il, tant mieux! Mes amis, je ne verrai pas les Anglais dans Québec!
Alors un homme s'approcha de lui. C'était Ramesav, le nouveau gouverneur de la ville.
— Mon général, lui dit-il, avez-vous des ordres à me donner ?
— Des ordres? dit Montcalm ; non, monsieur, je n'ai plus à commander ici. J'ai trop à faire dans ce grand moment, et mes heures sont trop courtes. Je vous prie seulement, je vous supplie de ménager l'honneur de la France.
Puis son regard, où semblait s’allumer déjà une flamme divine, se tourna affectueusement vers les officiers qui l’entouraient.
Il souleva péniblement sa main, il la leur tendif: Et tous vinrent serrer cette main qui si souvent leur avait montré le chemin de la victoire. Quelques-uns y déposèérent un pieux baiser et y laissèrent couler leurs larmes.
Mais dans le groupe qui ctait autour de lui Montcalm avait aperçu David Kerulaz et quelques Canadiens appuyant sur leurs carabines leurs mains noires de poudre et contemplant d’un regard atterré et farouche les derniers moments de ce héros qui mourait pour eux, pour leur pays.
—Viens ici, Bras-de-Fer, dit Montcalm en s'a-
dressant au Chasseur de bisons.
David Kerulaz se jeta à genoux; de profonds sanglots soulevèrent sa rude poitrine ; il prit la main du marquis de Montcalm et l'arrosa de pleurs.
— Mon pauvre garçon, dit Montcalm d’une voix faible, les Anglais ne m'ont pas permis de remplir la promesse que Je t'avais faite. Puisses-tu être heureux, toi et tous ceux de ce pays !... Mes amis, mes enfants, respectez les nouveaux maîtres du Canada, mais, je vous en prie, n'oubliez jamais la France !.…
Puis ses veux parurent se troubler. Au milieu des affres de la mort, il sembla craindre pour ce cher
peuple canadien qui l'avait tant aimé la vengeance d'un ennemi irrité.
— Monsieur, dit-il à un officier qui se trouvait près de lui, prenez de quoi écrire. Je veux envoyer au général ennemi un dernier mot en faveur de ces braves gens.
L'officier s’agenouilla à ses côtés, prit une feuille de papier, un crayon, et, se penchant vers le mourant, recueillit les paroles suprêmes qui sortaient de sa bouche.
« Général, dicta Montcalm d’une voix expirante, l'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Avez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'ont inspirés. Qu'ils ne s’aperçoivent pas qu'ils aient changé de maîtres. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »
— Vous enverrez cette lettre sur-le-champ au général Wolf, ajouta le marquis de Montcalm après avoir signé péniblement les lignes si simples et si touchantes qu'il venait de dicter.
— On dit que James Wolf a été blessé à mort, mon général, murmura un officier.
— Lui aussi ! dit Montcalm en hochant la tête. Plus heureux que moi, il voit en mourant le triomphe de son pays.
Et après une pause :
— Messieurs, dit-il, ma consolation est d’avoir été vaincu par un ennemi aussi brave.
Quelques instants après, une sorte de crise douloureuse parut s'emparer du blessé. Son visage devint plus livide, l’altération de ses traits révéla de cruelles souffrances.
Il porta la main sur sa poitrine toute sanglante et murmura d'une voix éteinte :
— Un prêtre, mes amis, un prêtre !
Le cercle formé par les officiers et les soldats s'écarta et le père André vint s’agenouiller auprès de l'héroïque mourant.
— Ah! mon père, dit Montcalm en saisissant dans sa main déjà refroidie les mains du vieux missionnaire, je suis content de vous voir avant de mourir !.… Vous resterez dans ce pays... Dites bien aux Canadiens que je les ai aimés jusqu’à mon dernier moment... que je suis heureux de mourir pour eux. Pauvres gens qui avaient tant de confiance en moi !.… Dites-leur bien aussi que les Anglais n’ont dû leur victoire qu'à une infâme trahison... Que Dieu pardonne à ceux qui ont pu la concevoir !.…
Le marquis de Montcalm parut se recueillir. Il demeura quelques instants silencieux, les yeux fermés, les mains jointes.
Puis, sur un signe qu'il fit, le père André s’approcha plus près de lui, entendit ses derniers aveux et lui donna une dernière absolution.
Alors un grand calme adoucit le visage dufmalheureux général,
Il fit signe à ses soldats, à ses lieutenants, de se rapprocher de lui. Jusqu'au dernier moment, il voulut voir ces fidèles compagnons de ses dures campagnes, les témoins des merveilleuses victoires qu'il avait remportées pendant trois années dans les grandes plaines de l'Amérique du Nord.
Un peu à l'écart, d’Arramonde et Saint-Preux se tenaient par la main, muets, désespérés. Pendant la bataille, ils avaient toujours été au premier rang, La compagnie que commandait Saint-Preux avait été presque entièrement anéantie en chargeant l'ennemi à la baïonnette. Lui-même était légèrement blessé.
Le marquis de Montcalm aperçut les deux jeunes gens. Il fit un effort pour se redresser, et leur tendant aussi la main :
— Monsieur de Saint-Preux, fit-il, vous direz au maréchal de Belle-Isle que j'ai tenu la promesse que j'avais faite au roi de sauver la colonie ou de périr… Vous le voyez, je meurs sous les ruines de Ja Nouvelle-France…
La robuste nature du général semblait disputer à la mort chaque minute de vie. L’agonie fut lente, mais très-douce,
Enfin, au moment où le jour commençait à baisser, le marquis de Montcalm ferma les veux. Depuis deux heures il ne parlait plus, mais secs regards encore pleins de vie semblaient communiquer à tous
218 LE GRAND VAINCU les assistants les pensées qui animaient son âme ardente.
Lorsqu'il vit le blessé fermer ses paupières, le chirurgien secoua tristement la tête. Il glissa sa main sous l'uniforme du marquis de Montcalm, à l'endroit de la poitrine.
Enfin, au bout de quelques instants, il se releva et dit d'une voix très-basse, étouffée par l’émotion :
— Messieurs, ce grand cœur a cessé de battre.
Il veut un moment de stupeur.
Puis, d’un même mouvement, tous fléchirent le genou. Ensuite un officier se releva, courut vers la porte de l’église et l’ouvrit à deux battants.
Alors la foule qui se pressait devant le parvis des Ursulines, attendantle dénouementde ce granddrame, entra lentement dans la nef assombrie par Les crêpes du soir.
Soldats de cette pauvre armée vaincue, habitants de Québec, Canadiens, sauvages, tous vinrent défiler silencicusement autour du corps près duquel étaient agenouillés cette poignée de soldats et d’officiers fidèles.
Peu à peu des flambeaux s’allumérent et jetèrent leurs grandes lueurs rouges sur les piliers de la vicille église.
La fumée des torches de résine, montant en noirs tourhillons, S’'échappa à travers les grandes baies
que les boulets et les bombes anglaises avaient ouvertes dans la toiture.
L'église, à demi ruinée par le bombardement, prit ainsi éclairée un aspect étrange.
Contre les murailles et dansles nefs latérales, cette foule recueillie, atterrée, murmurant des prières entreméèlées de sanglots. — De tous côtés, des colonnes brisées, de grandessolives noires s'avancant au milieu des clartés rouges de la nef, des statues mutilées et qui semblent, avec les blessures dont elles sont criblées, personnifier le peuple canadien, décimé par cette guerre implacable. — Puis, sur le pavé où les bombes ont en éclatant creusé de grands trous, un cadavre couché dans son blanc uniforme taché de sang, le visage calme, tenant entre ses mains jointes le crucifix du vieux missionnaire, — Et ar'-"r de ce mort enveloppé dans les plis d’un grand : anteau noir, qui semble lui donner des proportions extraordinaires, une trentaine d'officiers, de soldats, de Canadiens à demi sauvages, immobilisés par la douleur et qui pleurent à genoux la mort de leur défenseur et la ruine deleur pays! 1... |
Bientôt au loin le canon retentit, les cloches sonnent le glas funèbre, les flambeaux paraissent jeter des flammes plus vives.
Le moment est venu de déposer le héros dans sa dernière demeure.
Au fond de l’église, près d’un pilier, est un trou profond creusé par une bombe anglaise.
Les soldats réunissent de nouveau leurs fusils, en forment un brancard. Le marquis de Montcalm y est pieusement déposé.
On porte lentement le corps du général à l’extrémité de la nef, on le couche dans l’excavation formée par l'explosion de la bombe ennemie.
C'est là, dans celte église aux murs cffondrés, aux piliers croulants, que dormira de l'éternel sommeil le vaillant soldat, le grand capitaine qui avait juré de sauver la Nouvelle-France ou de mourir!