‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 29 sur 33 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

La bataille d'Abraham avait été livrée le 13 septembre. Le 18, Québec capitulait.

Oubliant l’ordre suprème de M. de Montcalm qui lui avait recommandé de ménager lhonneur de la France, Ramesay livrait aux Anglais la capitale sans essayer de la défendre et à l'heure même où elle allait être secourue !.

1, Au moment où la capitulation se signait, soixante cavaliers, précédant l’armée de secours de M. de Lévis, venaient d'entrer dans la ville, — Voir l'appendice no 1 à la fin du volume.

Il fut convenu que la garnison et ses officiers seraient embarqués pour la France.

Deux jours après la capitulation, un vaisseau anglais levait l'ancre dans le port de Québec et glissait, toutes voiles dehors, sur la surface azurée du Saint- Laurent.

Ce vaisseau était chargé de soldats français. A l’avant se tenaient deux jeunes officiers, les mains entrelacées, et contemplant d’un regard profond, attendri, cette côte d'Amérique dont ils s’éloignaient pour jamais.

C'étaient Saint-Preux et d'Arramonde.

Ils songeaient à tous ces grands événements où ils avaient joué un rôle et sentaient une poignante émotion oppresser leur cœur.

Ils ne se parlaient pas, car si leurs lèvres serrées s'étaient entr'ouvertes, si leurs regards s'étaient rencontrés, ils n'auraient pu retenir leurs sanglots ni leurs larmes.

La veille au soir, dans une petite chapelle de Québec, ils avaient assisté au mariage de David Kerulaz et de Marthe Dervieux encore toute pâle et se soute nant à peine. Le père André avait béni cette union. Le vieux fermier, les servantes de la ferme et déux ou trois laboureurs assistaient seuls à cette modeste cérémonie.

Le visage de tous ces braves gens était austère et triste.

On lisait sur leur front penché le deuil de la patrie perdue. David et Marthe pensaient au grand marquis qui avait promis d'être leur témoin et qui était étendu là-bas, immobile et glacé, à l'ombre d'un pilier d'église. Ils priaient pour lui, les mains jointes. La tristesse de leurs pensées donnait une impression sérieuse et recueillie à ce grand moment de leur vie qui, dans d’autres circonstances, leur aurait apporté tant de joie et de fête.

Lorsque, le lendemain, Saint-Preux et d'Arramonde s’'embarquèrent pour la France, le père André, Marthe et le Chasseur de bisons voulurent les accompagner jusqu'au port de Québec.

En chemin, David Kerulaz dit à Gaston de Saint- Preux:

— Monsieur, vous êtes-vous demandé comment les Anglais avaient pu débarquer et s'établir si rapidement près des h uteurs de Sillery le jour de cette funeste bataille ?

— J'avoue, David, que c’est encore un mystère pour moi, répliqua le gentilhomme.

— Eh bien ! monsieur, je vais vous le dire. L'armée anglaise a profité de la marée basse pour s’approcher de la partie de la rive où se trouve l'entrée d’un vaste souterrain qui communique avec le sommet de la falaise. C’est par là qu’elle à pu gagner sans être aperçue la plaine d'Abraham.

— Mais comment le général Wolf a-t-il su que ce souterrain existait ?

— Monsieur, je quitterai Québec dès demain, car je connais l'homme qui le lui a indiqué et, si je le rencontrais, rien ne pourrait m'empêcher de lui loger une balle dans la tête, Il se nomme l'intendant Varin. Retenez bien ce nom; c’est celui du traître qui a livré notre pauvre pays aux Anglais !.….

Quelques instants après, d'Arramonde et Saint- Preux disaient un éternel adieu à David Kerulaz, à Marthe, au père André.

Le moment de la séparation fut une dernière épreuve pleine de tristesse. Les aventures courues ensemble, les dangers affrontés en commun, les angoisses éprouvées pendant cette dernière bataille, la douleur ressentie en voyant mourir sous leurs veux l'héroïque défenseur du Canada avaient établi entre eux ces mille liens puissants et mystérieux qui semblent déchirer l'âme lorsqu'ils viennent à se rompre.

Enfin le signal du départ fut donné. Les deux jeunes gens montèrent sur le pont du navire, suivis du fidèle Léveillé et de Paterne que Jean d'Arramonde avait eu grand’peine à dénicher au fond de la boutique d’apothicaire où le pauvre garçon avait été abriter sa poltronnerie.

Tant que le vaisseau fut en vue, d'Arramonde ct Saint-Preux ne cessèrent d'envoyer des signes d'a-

dieu à ces amis si bons, si dévoués, qu'ils perdaient pour toujours.

Quelques mots suitiront pour faire connaitre ce que devinrent dans la suite les principaux personnages de ce récit.

David Kerulaz réalisa en partie le rêve qu’il avait formé de devenir l'un des grands fermiers des environs de Québec,

Dieu bénit ses efforts, Il apporta dans la culture de la terre la hardiesse et le courage dont il avait donné tant de preuves durant sa vie aventureuse des prairies,

Grâce à lui, la ferme de Sillery devint un magnifique domaine dont les moissons dorées et les herbages veloutés s'étendirent à perte de vue, Marthe toujours bonne, aimart ‘ ‘ouée, lui donna une nombreuse famille, , sut-êôtr , si on allait de nos jours frapper àla po, "7", des grandes fermes qui avoisinent Québec, serait-on recu par un des robustes petitsfils de David Kerulaz,

Le père André se :etira auprès de ses amis. Il ferma les yeux du père Dervieux et mourut lui-même à un âge fort avancé, une dizaine d'années après les événements qui avaient donné le Canada à l'Angleterre.

Jusqu'à la fin de sa vie, il allait tous les mois prier et pleurer dans l’église des Ursulines, sur la tombe du héros qu'il avait tant aimé.

Quelques années plus tard, la reconnaissance des Canadiens et l'admiration de ses ennemis devaientélever à la mémoire de Montcalm d'impérissables monuments !, En même temps, les misérables qui, après avoir pillé le Canada, l'avaient vendu à l'Angleterre, subissaient enfin la juste punition de leurs crimes.

Un arrêt du Conseil d'État du 12 décembre 1761 avait institué une commission du Châtelet présidée par M, de Sartines, lieutenant de police, pour juger souverainement les « auteurs des prévarications commises au Canada ». Les accusés étaient au nombre de cinquante-cinq. Parmi eux se trouvaient Bigot et son digne subdélégué Varin.

Le 10 décembre 1763, après une instruction de quinze mois, la Commission rendit un jugement qui condamnait Bigot et Varin à restituer, le premier 1,500,000 livres, le second 800,000. Ils furent, de plus, bannis à perpétuité du royaume. Leurs complices durent faire à l'État des restitutions qui s’élevèrent à près de 12 millions ?,

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