‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 30 sur 33 · Voir l'appendice n° 3 à la fin du volume · texte numérisé non relu

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2, Ainsi que le fait remarquer M. Charles de Bonnechose dans son remarquable essai historique sur Montcalm et le Canada, « ces hommes, experts en bonnes affaires, n’en avaient jamais fait une meilleure, car ils méritaient la corde. Les juges s’excusèrent sur l'absence d’un texte qui punit de mort leur crime. Pour l'honneur de la France, ce genre de trahison n'avait pas été prévu. »

D’Arramonde tint la promesse qu’il avait faite à maître Paterne, le jour où ce dernier avait sacrifié, pour le sauver, sa précicuse découverte, la campanula rubra! De retour en France, il lui donna généreusement les moyens d'ouvrir dans la rue des Lombards une belle boutique au-dessus de laquelle l'enseigne du Pilon d’or se balança majestueusement et où le digne garçon put se reposer des émotions et des fatigues qu'il avait éprouvées durant sa courte carrière d'écuyer d’un chevalier gascon.

Quant à nos deux jeunes héros, Saint-Preux et d’Arramonde, ils prirent du service dans l’armée en arrivant en France.

. Hâtons-nous de dire que Jean d’Arramonde eut l'honneur d’être recu à Versailles par le roi auquel le maréchal de Belle-lsle voulut bien le présenter.

— Eh! vive Dieu! disait-il gaiement en sortant de cette audience, j'ai fait un détour de trois mille lieues pour voir le roi, mais, mordious! je ne le regrette pas!

L'amitié que Saint-Preux et d'Arramonde avaient contractée dans de si singulières circonstances ne se démentit jamais pendant le cours de leur longue carrière. Peut-être aurons-nous l’occasion de les retrouver un jour.

Mais quels que pussent être dans la suite les grands et terribles événements auxquels ils furent mèêlés, jamais ils n'oublièrent ce beau pays du Canada où il

avaient fait leurs premières armes, jamais ils ne perdirent la mémoire de ce héros qui leur avait donné de si beaux exemples d'abnégation, de sacrifice au devoir, de dévouement à la patrie.

Ce fut toujours avec un sentiment de profonde émotion que, reportant leurs regards vers ces temps lointains de leur jeunesse aventureuse, ils revirent dans leurs souvenirs la noble et belle figure du marquis de Montcalm qui dormait là-bas, de l’autre côté de l'Océan, roulé dans le manteau noir où les grenadiers de France avaient enseveli ce Grand Vaincu !

NOTE SUR LES ÉVÉNEMENTS QUI SUIVIRENT LA BATAILLE D'ABRAHAM ET SUR LA PERTE DÉFINITIVE DU CANADA

Après la funeste bataille d'Abraham, après la défaite écrasante de l'armée de Montcalm et la mort de ce héros, il semblait que tout était fini et que Pitt n'avait plus qu'à étendre la main pour achever son œuvre et arracher le Canada à la France.

Mais Montcalm n'était pas mort tout entier. Sa grande âme planait sur ces soldats qu'il avait si souvent conduits à la victoire. Il avait laissé des lieutenants dignes de lui, tout animés de son zèle ardent, de son dévouement à la patrie, et pendant plus d'une année encore il v eut parmi cette poigaée de braves comme une folie d'héroïsme dont l’histoire doit pieusement conserver le souvenir.

Les faits que nous avons développés dans le cours

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du récit qu'on vient de lire sont peu connus. On ne se rend pas bien compte en France de la situation magnifique que nous possédions, au siècle dernier, dans l'Amérique du Nord ni des conséquences incalculables qui sont résultées de notre expulsion du Canada. Nous ne cachons pas que le but de ce livre est surtout d’intéresser le lecteur à ces grands événements trop ignorés, de lui donner le désir d’étudier cette partie peu explorée de notre histoire, de lui inspirer quelque admiration pour ces héros, nos pères, qui défendirent si vaillamment, à quinze cents lieues de la patrie, l'immense territoire où flottait notre pavillon, — et de lémouvoir enfin de quelque pitié pour ce malheureux peuple lâchement abandonné par la fatale politique de Louis XV et dont pourtant l'amour filial envers la mère-patrie est toujours resté si fidèle et si touchant,

4. Vers la fin de 1870, dans l'assemblée des artisans de Montréal, un sujet de la reine Victoria finissait ainsi son discours d'ouverture des classes du soir : «Et si quelqu'un veut savoir maintenant jusqu'à quel point nous sommes Français, je lui dirai : Allez dans les villes, allez dans les campagnes, adressez-vous au plus humble d’entre nous et racontez-lui les péripéties de cette lutte gigantesque qui fixe l'attention du moude; annoncez-lui que la France à été vaincue, puis mettez la main sur sa poitrine et dites-moi ce qui fait battre son cœur aussi fort, si ce n'est l'amour de la patrie, » (Montcalm et le Canada francais, essai historique par Ch, de Bonnechose.)

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[nous à donc semblé que notre ouvrage ne serait pas complet, si, après les développements, romanesques dans la forme, mais scrupuleusement exacts dans le fond, que nous lui avons donnés, nous ne précisions, en quelques pages, les événements qui suivirent la mort de M. de Montcalm.

Le soir de la bataille d'Abraham, la petite armée française battue et dispersée se réfugia à Québec en désordre. Un conseil de guerre fut aussitôt rassemblé. La délibération fut confuse; les uns voulaient se fortifier dans la capitale du Canada et v attendre le siége que l'ennemi ne manquerait pas d'entreprendre ; les autres, jugeant que Québec ne pouvait se défendre sérieusement, demandaient que l'armée battit en retraite et allàt se reformer plus loin. Ce dernier avis prévalut malheureusement. On laissa à Québec une garnison de 1,760 miliciens sous les ordres de Ramsay et on se retira du côté du fort Jacques-Carticr.

Ge Ramsay était une créature de M. de Vaudreuil. Il était indigne d'occuper le poste d'honneur qu'on lui confiait, incapable de commander à des troupes et de leur inspirer la confiance nécessaire dans ce moment de trouble et de danger. Oubliant les dernières paroles de Montcalm expirant, il eut la làcheté de rendre sans combat la place qu’il avait mission de défendre,

Dès qu'il avait appris le fatal résultat de la bataille d'Abraham, M. de Lévis était accouru des rapides du Saint-Laurent où il avait été envoyé pour tenir tête au général Ambherst qui s'avancçait à l’intérieur avec douze mille hommes et il avait pris aussitôt le commandement de la petite armée française réunie au fort Jacques-Cartier.

Six jours après la bataille d'Abraham, le 19 septembre, il se trouvait aux portes de Québec. Là il apprit que le lâche Ramsay avait capitulé la veille ; il fit de nouveau rétrograder l’armée à Jacques-Cartier.

Ainsi une poignée d'hommes battus et découragés, les Anglais maitres de la capitale, maitres du fleuve par leur flotte puissante, un pays dévasté, ruiné, décimé par la guerre, telle était la situation après la bataille d'Abraham. Ajoutons que le Canada, défendu par trois ou quatre mille soldats, était attaqué par trois armées anglaises aussi nombreuses que sa population tout entière, — fait peut-être sans précédent dans l’histoire des invasions.

C'est dans de telles circonstances que froidement, résolüment, M. de Lévis décida qu'il continuerait la guerre et qu’il reprendrait Québec.

L'hiver rigoureux suspendait les opérations militaires. Dès que le printemps approcha, au mois d’avril 1760, M. de Lévis rassembla à Montréal trois mille soldats, deux mille Canadiens et sauvages et

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reprit le chemin de Québec. Deuxfrégates françaises, l'Atalante etla Pomone, chargées d’un petit matériel de siége, descendirent en même temps le Saint-Laurent, profitant d’un étroit canal que le dégel avait ouvert au milieu du fleuve. La marche des troupes fut des plus pénibles, les routes étant défoncées par la neige qui commençait à fondre,

Enfin la petite armée, forte de 5,000 hommes environ et n'ayant pour toute artillerie que trois pièces de canon qu'elle était parvenue à grand’peine à trainer avec elle, se déploya un matin dans ces mèmes plaines d'Abraham qui avaient été témoins du duel mortel de Wolf et de Montcalm.

Le général Murray, gouverneur anglais de Québec, sortit aussitôt de la ville pour livrer bataille aux Français, Il avait quatre ou cinq mille hommes de troupes et 22 pièces d'artillerie.

C'était le 28 avril 1760, Le choc des Francais fut violent, désespéré. Les Canadiens chargèrent ayant un couteau emmanché au bout du fusil en guise de baïonnette. L’artillerie anglaise tonnait contre ces braves; des volées de mitraille fauchaient leurs rangs. Mais ils avançaient toujours, les tambours battant furieusement la charge, et ils se jetaient sur les Anglais avec rage, comme s'ils eussent compris qu'ils avaient un grand désastre à réparer et une grande mort à venger.

Les Anglais ne purent résister à la superbe furie

de cette attaque. Leurs bataillons furent enfoncés et se replièrent sur Québec; ils perdirent toute leur artillerie (20 canons et 2 obusiers) et laissèrent 1,200 morts et blessés. De notre côté, nous avions 700 hommes et 10% officiers hors de combat, parmi lesquels le vaillant Bourlamaque, qui avait commandé cette charge magnilique. Tous les grenadiers avaient été tués par la mitraille anglaise.

Sans perdre de temps, M. de Lévis commença le siége de Québec. Grâce aux outils et aux canons enlevés aux Anglais pendant la bataille du 28, on put pousser activement les opérations. Malheureusement la poudre manquait. Les artilleurs eurent l’ordre de ne tirer que vingt coups par vingt-quatre heures. Mais l'espoir soutenait les assiégeants. « Une seule frégate arrivée de France avant la flotte anglaise, écrivait M. de Lévis au ministre de la guerre, eût décidé la reddition de Québec et assuré la Nouvelle- France pour cette année. »

Hélas! ce ne fut pas une frégate française qui arriva! Le 15 mai, vers le soir, des voiles apparurent à l'horizon. Aussitôt les regards de tous, assiégeants et assiégés, se tournèrent vers le bas du fleuve, d’où chacun espérait voir venir son salut. Moment de terrible angoisse ! Si c'étaient des vaisseaux français, Québec revenait à la France; si ces navires étaient anglais, M. de Lévis était obligé de lever le siége. Enfin les voiles se rapprochèrent, C'était l’avant-

APPENDICE N° 1 239 garde de la flotte anglaise ! « Nous restämes quelque temps en suspens, dit l'historien anglais Knox, n'avant pas assez d'veux pour la regarder... L'on ne peut exprimer l’allégresse qui transporta alors la garnison, Officiers et soldats montérent sur les remparts faisant face aux Français et poussèrent pendant plus d'une heure des hourras continuels en élevant leurs chapeaux en l'air... Enfin il est impossible de se faire une idée de notre joie, si l'on n’a pas souffert les extrémités d'un siége, si l'on ne s’est pas vu avec de braves compatriotes voué à une mort cruelle... »

Les vaisseaux anglais fondirent aussitôt sur nos deux malheureuses frégates, qui, ne pouvant soutenir le choc, se jetèrent à la côte. « Dans ces derniers jours du Canada, tout est épique, dit M. Ch, de Bonnechose, L'Alalante, commandée par Vauquelin, brüla sa dernière gargousse et il n’y eut pas un homme qui ne fût blessé. Quand on héla le navire silencieux, Vauquelin répondit seulement : « Si j'avais de la poudre, vous m’entendriez bien. » Lévis, le désespoir dans le cœur, se replia de Québec sur Montréal. « Heureux, heureux jour! ma joie et mes transports sont inexprimables ! » écrivait, à —a nouvelle de ces événements, Pitt qui avait tout prévu, tout dirigé.

Sous l'empire d’une idée fixe, les défenseurs du Canada étaient-ils devenus fous ? l'héroïsme peut-il aller jusque-là ? On se le demande en lisant les dé-

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pêches de Lévis à ses lieutenants. « Nous n'avons de la poudre que pour un combat, disait Lévis à la fin de juin, et il est surprenant que nous existions encore, mais si les ennemis ne mesurent pas leurs mouvements, nous en profiterons pour combattre le corps qui avancera le premier, c’est l'unique ressource qui nous reste ». Et en même temps Bourlamaque écrivait : « Menacés de tous côtés par des forces infiniment supérieures, nous attendrons que l’ennemi ait achevé de décider ses mouvements pour l'aller combattre... »

M. de Lévis s'était retiré à Montréal avec 3,600 hommes. Les Anglais firent converger trois armées sur cette ville pour y cerner les Français. Leurs forces réunies s'élevaient à plus de 40,000 combattants.

Dans cette situation désespérée, M. de Lévis écrivait encore au ministre de la guerre : « Je n’ai point négligé de profiter de la confiance que me témoignent les Canadiens pour ranimer leur zèle, leur courage, et calmer leurs alarmes sur les lettres de change et ordonnances, et les engager à fournir des vivres. Nous sommes obligés de les combattre pour nous défendre, d'achever de leur enlever de force le peu d'animaux qui leur restent pour leur vie, étant à la dernière extrémité à ce sujet. La récolte paraît belle; mais il reste à savoir si nous y arriverons, si nous pourrons la couper et qui la mangera. Nous n'avons de poudre que pour un combat, Nous n'avons encore aucune

APPENDICE N° 1 237 nouvelle des ennemis. Nous sommes à des événements qui déciderons du pays ; jugez, monsecigneur, de notre situation, de celle des Canadiens. Telle qu'elle soit, je vous supplie d'assurer le roi que je mettrai en usage tous les moyens de faire tout ce qu'il sera possible pour la gloire de ses armes et lui conserver cette colonie... »

Les pauvres colons du Canada avaient bien souffert durant cette longue guerre. Au moment où M. de Lévis leur demandait un dernier sacrifice, quelle ne fut pas leur douleur d'apprendre que le cabinet de Versailles achevait leur ruine en suspendant le paiement des lettres de change tirées sur la colonie! On devait 40 millions aux colons. « [ls ont tout sacrifié pour la conservation du Canada, écrivait M. de Lévis au ministre; ils se trouvent actuellement ruinés, sans ressources. » Tel fut le dernier acte du gouvernement de Louis XV au Canada,

Le 6 septembre, une armée anglaise de plus de 20,000 hommes entourait la ville de Montréal et ses trois mille défenseurs, glorieux débris de l'armée de Montcalm et de Lévis, seuls survivants de cette guerre de cinq années! Montréal était pour ainsi dire une ville ouverte, n'ayant pour toute défense qu'une simple muraille destinée à la protéger contre les incursions des sauvages. On ne pouvait songer à la défendre ; M. de Vaudreuil consentit à capituler.

Mais Lévis, héroïque jusqu'au bout, se révolta

238 APPENDICE N° f contre un article de cette capitulation imposé par le général Ambherst et qui refusait à ces troupes valeureuses les honneurs de la guerre.

I se retira dans l'île de Sainte-Hélène avec les 2,200 hommes qui lui restaient et se prépara à combattre, ne voulant pas rendre son épée. Il fallut un ordre formel de M. de Vaudreuil, il fallut surtout le désir d’épargner aux pauvres habitants de la colonie les vengeances d'un ennemi irrité pour fléchir cette résolution sublime. Il consentit enfin à poser les armes, le 8 septembre 1760, en protestant pour lui et son armée contre le traitement fait aux troupes françaises «qui auraient dû mériter plus d'attention de la part de M. de Vaudreuil et plus d'estime de celle du général Ambherst ».

Les malheureux soldats francais furent entassés dans des navires anglois trop étroits pour les contenir et s'éloignérent de ces rives du Canada qu'ils avaient défendues avec une si indomptable énergie. Une horrible tourmente les assaillit. « Les flots du fleuve canadien, dit M. de Bonnechose, semblaient se soulever pour retenir nos pères! »

Le Canada resta aux Anglais dont il devint l’une des plus belles colonies. Les habitants conservèrent le libre exercice de leur religion, leurs lois et leurs propriétés,

Quant aux héroïques chefs de cette armée, un brillant avenir récompensa leur courage. Lévis

APPENDICE N° | 239 devint maréchal de France; Bourlamaque, mutilé sur les champs de bataille de Carillon et d'Abraham, fut nommé gouverneur de la Guadeloupe ; Bougainville illustra son nom dans de hardis voyages, entra à l'Académie des sciences et mourut à quatre-vingt- (rois ans, amiral et sénateur.

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