HONNEURS RENDUS A LA MÉMOIRE DU MARQUIS DE MONTCALM
Le xvure siècle, qui s'était montré si indifférent aux vaiilants efforts du défenseur du Canada, fut cependant touché de la mort de l’illustre victime. Il lui accorda des éloges ; la gravure popularisa ses traits; la peinture retraca le dernier épisode de sa vie héroïque.
Mais les éloges les plus précieux furent ceux que lui décernèrent les soldats. qui avaient partagé ses fatigues et sa gloire ou les ennemis qu’il avait combattus. |
Un de ses compagnons d'armes écrivait du Canada en 1760 :
«Je ne me consolerai jamais de la perte de mon général ; qu’elle est grande pour nous, et pour ce pays, et pour l'État! C'était un bon général, un citoyen zélé, un ami solide, un père pour nous tous
I a été enlevé au moment de jouir du fruit d’une campagne que M. de Turenne n'aurait pas lui-mêmi désavouée. Tous les jours je le chercherai et tous les jours ma douleur sera plus vive. »
M. Bernier, commissaire des guerres, termine sa lettre au ministre de la guerre (15 octobre 1759) par ce témoignage en faveur de son général :
« M'est-il permis de finir en jetant encore quelques larmes sur la tombe de M. le marquis de Montcalm? La colonie en pleurs en ressentira longtemps la perte. Le militaire a perdu un protecteur zélé, qui lui faisait trouver du charme dans les plus grandes fatigues, par le désir de mériter son éloge. »
L'historien américain Bancroft trace ce beau portrait de Montcalm : « Infatigable au travail, juste, désintéressé, toujours rempli d'espérance et quelquefois jusqu’à la témérité, sage dans les conseils, actif dans l’action, c'était une source continueliement jaillissante de hardis projets. Sa carrière au Canada fut une admirable lutte contre une inexorable destinée. Il supportait avec une égale patience la faim et le froid, les veilles et les fatigues. Plein de sollicitude pour ses soldats, il ne pensait pas à lui. Souvent il apprit aux sauvages américains à s’oublier et à tout souffrir, et, au milieu d’une corruption générale, il ne rechercha jamais que l'intérêt de la colonie. »
On lit dans un manuscrit anglais du dépôt de la
guerre que le P, Martin attribue au major Johnston : «Je n’entreprendrai pas le panégyrique de ce grand homme. Excellent citoyen, aimé de son roi et de son pays, il brillait par d’éminentes qualités. S'il était né en Angleterre, son nom serait devenu célèbre et aurait été transmis avec honneur à la postérité, Mais il fut l'infortunée victime de l’insatiable cupidité de certains hommes et de la coupable ambition de quelques autres. Ses ossements reposent sans honneur loin de sa patrie. fl ne fut pas généralement apprécié pendant sa vie, ni regretté comme il aurait dû l’être par ses concitoyens. » — « Telle est souvent, dit Necker, la destinée du grand homme. Il ne jouit pas lui-même de sa gloire, mais le jour vient où la vérité, conduite par le temps, s'approche de son tombeau et lui crie : « Lève-toi, revêts ta gloire, « Les hommes demandent à Le connaître, »
Malgré la perte du Canada et leur retour en France, les compagnons d'armes de Montcalm n'avaient pas oublié le théâtre de tant d’exploits, ni un général qui avait été leur idole. Ils avaient songé immédiatement à élever un monument à sa mémoire pour honorer le lieu de sa sépulture et laisser dans ce pays un souvenir éloquent de leurs regrets.
M. de Bougainville, lieutenant-colonel d'infanterie, écrivit la lettre suivante à Messieurs de l’Académie des Inscriptions à Paris, pour obtenir leur concours:
250 APPENDICE N° 3 « Messieurs,
« La Grèce et l'Italie étaient pleines de monuments décernés par la voix publique aux défenseurs de l'État, gages immortels et précieux de la reconnaissance nationale, et qui furent, vous le savez, une des causes de cet héroïsme dont l’histoire ancienne nous offre des traits si fréquents; l'envie de les mériter, l'espoir de les obtenir avaient fait du désir de la véritable gloire et de l'amour de la patrie des vertus communes dans les beaux jours d'Athènes et de Rome.
« Si ces monuments sont un des principaux objets de vos études, la plus noble de vos prérogatives est le droit que vous avez, messieurs, d'en consacrer de pareils à ceux de vos concitoyens que des qualités rares, des services importants, de grandes actions produites par de grands motifs ont rendus chers à la France. La nation se repose sur vous du soin que d'anciennes Républiques prenaient d’elles-mèêmes ; c’est à vous qu'il appartient d’acquitter ce que l’on croit devoir aux hommes illustres qu'elle a perdus, mais qui se sont immortalisés en la servant.
« Le marquis de Montcalm mérite de vous cet honneur. Il a vécu trop peu pour la patrie, assez pour sa propre gloire, puisqu'il n’est mort qu'après avoir eu le temps et les occasions de manifester à nos
yeux des talents, un courage et une vertu que des épreuves décisives de plus d'un genre ont mis dans tout leur jour. Nos ennemis, en même temps qu'ils prodiguaient les témoignages de la plus haute estime à leur chef tué dans la même affaire, ont comme nous pleuré notre général, Les habitants de leurs provinces, dont le nom de Montcalm fut la terreur, ont mèlé leurs regrets aux larmes de nos soldats, dont il était le père ct l'exemple.
«Les Anglais, maitres aujourd'hui des lieux où ses cendres reposent, veulent bien nous y laisser le droit d'y rendre un hommage public à la mémoire d’un homme qu'ils honorent autant que nous le regrettons. Le corps du marquis de Montcalm est déposé dans l’église des Ursulines, à Québec. Une inscription manque à sa tombe. Prètez, messieurs, votre voix à la juste douleur des troupes qu'il commandait, aux regrets des Canadiens qu'il a défendus et aux sentiments que lui doit à jamais sa nation. »
Pour répondre à ce désir, l'Académie composa en latin une inscription historique qui fut gravée sur le marbre et dont voici la traduction :
Ici repose, Pour vivré à jamais dans la mémoire des deux mondes, Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, Marquis de Saint-Véran, baron de Gabriac, Commandeur de l'ordre de Saint-Louis, Lieutenant général dans les armées françaises,
Citoyen éminent, militaire distingué, Qui jamais n'aspira qu'à la seule vraie gloire ; Doué d'un génie également heureux et cultivé;
Élevé successivement à tous les grades par son mérite, Consommé dans toutes les connaissances de l'art militaire, Grand capitaine En Italie, en Bohème, en Allemagne; S'acquittant toujours de ses fonctions comme un homme Capable d'en remplir de plus importantes ;
Ilustre déjà par les dangers qu'il avait affrontés,
Et envoyé à la défense du Canada,
Avec une poignée d'hommes, il repoussa plus d’une fois Les armées ennemies.
Il s'empara de places garnies de troupes et bien fortifiées. Endurei au froid, à la faim, aux veilles, aux fatigues, Plein de sollicitude pour ses soldats, jusqu'à l'oubli De lui-même ; adversaire redoutable, vainqueur magnanime, Il suppléa A la fortune par le courage, et au nombre d'hommes Par l’habileté et l'activité.
Pendant quatre ans, il a retardé, par ses dispositions Et sa valeur, la perte imminente de la colonie;
Enfin, après avoir longtemps déjoué par toutes les ressources De sa prudence Une armée nombreuse, commandée par un général intrépide Et hardi, et une flotte formidable,
Mis dans la nécessité de combattre,
Il tomba blessé au premier rang et au premier choc, Fortifié par la religion qu'il avait toujours pratiquée,
1] mourut Au grand regret des siens, et même de ses ennemis,
Le 14 septembre de l'an du Seigneur 1759,
A l’âge de quarante-huit ans.
Les Français en pleurs Dépostrent dans la fosse que l'éclat d'une bombe avait creusée, Les restes de leur excellent général,
Et les confièrent à la loyauté d'un ennemi généreux,
APPÉNDICE N° 3 253
Mais pour élever un monument de cette nature sur
un sol qui n’appartenait plus à la France il fallait
l’assentiment du gouvernement anglais. Jean-Pierre
de Bougainviile, frère de l’ancien aide de camp de
Montcalm et secrétaire de l'Académie, fut chargé d’en faire la demande.
Voici sa lettre à lord Chatham :
« Sir,
« Les honneurs rendus sous votre ministère à M. Wolf m'assurent que vous ne désapprouverez pas que les troupes françaises, dans leur reconnaissance, fassent leurs efforts pour perpétuer la mémoire du marquis de Montcalm. Le corps de ce général, que votre nation même a regretté, est enterré à Québec. J'ai l'honneur de vous envoyer une épitaphe faite par l'Académie des inscriptions. J'ose, monsieur, vous demander la faveur de l’examiner, et, si vous n'avez pas d’objection, vous voudrez bien m'obtenir la permission de l'envoyer à Québec, gravée sur un marbre qui sera placé sur la tombe du marquis de Montcalm. Si l'on m'accorde cette permission, j'ose me flatter que vous voudrez bien m'en informer et m'envoyer en même temps un passe-port, afin que le marbre avec l’épitaphe puisse Ôtre recu sur un vaisseau anglais et placé par les soins de M. Murray dans l'église des Ursulines.
De
« Veuillez me pardonner, sir, si je me suis permis de vous interrompre dans vos occupations si importantes ; mais en travaillant à immortaliser les hommes illustres et les patriotes éminents vous ferez honneur à vous-même.
« Je suis, etc.