‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 6 sur 33 · D4 LE GRAND VAINCU · texte numérisé non relu

D4 LE GRAND VAINCU

Lorsque le bruit de la voiture conduite par le chasseur canadien se fut éteint dans la ville silencieuse, M. Varin s'adressa à ses deux valets :

— Demain, dit-il, au lever du jour, il faudra que mon carrosse soit attelé, Vous, Pierre, vous irez réveiller M. Godard, mon premier commis, vous lui direz de prendre de grands sacs de forte toile ; il y a un forgeron près d'ici, vous lui emprunterez en même temps deux pinces solides, des bêches, des pelles, etc. Ah! vous irez aussi prévenir Sarrol; il nous accompagnera.

Après avoir donné ces ordres, M. Varin remonta chez lui et se mit au lit.

Il dormit mal cette nuit-là, Malgré lui, il était inquiet, tourmenté,.

— Cet homme se joue de moi, pensait-il; si je l’écoutais, demain ce serait un autre prétexte qui m'empêcherait de mettre la main sur le trésor... Pourvu qu'il ne l’enlève pas cette nuit? A quoi bon? S'il avait envie de cet or, n’aurait-il pas dès longtemps pu s’en rendre maître... Non, non, le trésor est toujours dans la grotte et je le trouverai demain matin. Seulement, ce maraud est bien aise de s'amuser de moi comme on s'amuse d’un chien auquel on jette et retire un: os jusqu'à ce qu’enfin on le lui abandonne.— C'est l'âme damnée de Montcalm, j'aurais dû m'en défier... Si demain, en arrivant là-. bas, je ne trouvais plus...

Ce

Cette idée fut si poignante que l’intendant se souleva dans son lit pâle et suffloqué, il sentit une sueur froide perler à ses tempes.

— Je suis fou, pensa-t-il encore, fou à lier! Je me fais peur à moi-même comme un enfant poltron… Je devrais au contraire me féliciter de ce contre-temps, puisque maintenant la grotte m’appartient, elle est à moi, je n'ai plus besoin de me mettre sous la conduite de ce David. Je pourrai y puiser librement, tout à mon aise... De l'or, de l'or! oh! comme j'aurai de l'or!!

Il commençait à s'endormir; avant de fermer tout à fait les veux, il murmura :

— N'importe, j'ai été un sot de rendre à la caisse les dix-huit mille livres.

Les ordres de Varin furent fidèlement exécutés. Le lendemain matin, dès le lever du jour, il trouva son carrosse attelé. Le commis Godard, son complice et son confident, l’attendait, le chapeau à la main, ainsi que Sarrol, l'agent aux vivres.

— I n'a pas plu cette nuit, n’est-ce pas? demanda Varin.

— Non, monsieur l'intendant, répondit respectueusement Godard,

— Bien.

Varin se dirigea vers un enclos en grillage situé dans un coin de la cour et où jappaient plusieurs beaux chiens de chasse,

— Brifaut! cria l’intendant en ouvrant la porte du chenil.

Un bel épagneul vint bondir autour de lui en poussant de joyeux aboiements.

M. Varin monta dans son carrosse avec Godard et Sarrol. Après avoir placé les outils qu'ils s'étaient procurés dans le coffre de la voiture, les deux valets grimpèrent sur le large siége.

Brifaut courait devant le carrosse. Le nez à terre, agitant le panache de sa queue ondoyante, il semblait suivre une piste avec ardeur.

L'intendant avait mis la tête à la portière et considérait attentivement le manége de lintelligent animal.

— Cherche, Brifaut, cherche ! criait-il de temps en temps de sa voix aiguë.

Le carrosse sortit bientôt de Québec.

— Allons, cela va bien! dit l'intendant en se frottant les mains avec le geste qui lui était habituel.

Et comme Goderd et Sarrol regardaient d’un air de profond étonnement les singulières allures de leur chef, Varin, baissant la voix, leur raconta ce qui lui était advenu deux jours auparavant et leur révéla le secret de David; mais, passant sous silence ce qui avait trait à Pierre Kerulaz et au papier qu'il avait signé, il leur dit que le Chasseur de bisons lui avait livré son secret en reconnaissance d’un important service dont il lui avait l'obligation.

— Seulement, poursuivit l'intendant après avoir terminé le récit de sa seconde expédition, vous comprenez qu'on est bien aise de faire ses affaires soimère. Ce David est un homme qui peut être dangereux ; il est fort comme un lion, et s’il avait regretté tout d’un coup le cadeau qu'il me faisait, je n'aurais pas pu le lui arracher de vive force. Voici donc ce que j'ai imaginé; vous allez voir que c'est assez ingénieux. J'avais emporté hier soir un sac rempli de plumes de perdrix, et à mesure que la berline courait dans la nuit noire, je laissais glisser le contenu du sac à travers les planches disjointes de la voiture. Je comptais sur Brifaut pour retrouver le chemin que ec David me cachait si soigneusement.

Et ayant vivement passé la tête par la portière :

— Je ne me trompais pas... Voyez comme il suit bien la piste, le brave animal! Cherche, Brifaut, cherche, mon ami! Remarquez-vous comme nous avons fait des tours et des détours depuis que nous avons quitté Québec? Mais Brifaut débrouille tout cela en brave chien qu'il est... Dans une heure, nous serons à la grotte... Ah! maitre David, murmura-t-il entre ses dents, vous vouliez vous jouer de moi, mais vous aviez affaire à forte partie!

Godard et Sarrol se récrièrent sur l’admirable idée due à l'esprit inventif de leur chef... Varin recevait leurs éloges avec un air d’orgucilleuse satisfaction,

Tout à coup la voiture s’arrèla,

— Monsieur l’intendant, vint dire le cocher en ouvrant la portière, le chien est parti à travers la lande. Je ne puis plus le suivre.

— Nous sommes arrivés! s’écria Varin.

Et il s'empressa de descendre.

Suivi de tout son monde, il entra dans la plaine déserte.

— Brifaut! cria-t-il.

Un aboiement joyeux lui répondit à quelque distance; Varin marcha d’un pas ferme dans cette direction, [Il arriva ainsi aux rochers disposés en forme de cercle qui marquaient l'entrée de la grotte.

Les cinq hommes entrèrent dans les broussailles et pénétrèrent dans le large souterrain.

La pâle lueur du jour filtrant à travers l'issue placée près du bord du fleuve guidait seule leur marche.

— Entrons ici, dit Varin en montrant l’excavation où David l'avait introduit deux jours auparavant.

Godard, Sarrol et les deux valets qui portaient les outils le suivirent : on alluma une grosse lanterne.

L'intendant se pencha et examina soigneusement les quartiers de roche qui recouvraient le trésor. Aucun indice ne révélait qu'on les eût déplacés récemment,.

— Ici, dit Varin en frappant du pied un des rochers, il y a un sac de lingots. Tenez, voyez-vous sous cette roche le bout de la pince brisée? Celles que nous apportons sont solides... elles pourraient soulever la

falaise. Allons! à l'ouvrage! Voici pour vous donner du cœur.

Il mitune poignée de louis dans la main de ses valets,

— Quant à vous, dit-il à Godard et à Sarrol, je vous promets une bonne part sur la prise.

Les deux pinces furent glissées sous le rocher; on Bt un vigoureux effort et, cette large pierre avant été déplacée, on mit à jour un grand sac de toile grise où les lingots accumulés faisaient de grosses bosses rondes. Ainsi que Varin avait pu le constater deux jours auparavant, le sac était éventré près de l’ouverture ; on y voyait scintiller l'éclat de l’or.

Varin se jeta à terre avec un empressement cupide; il plongea sa main avide dans le sac...

Mais en même temps une sourde exclamation de rage s’échappa de ses lèvres.

I se releva d’un bond, tout pâle ; ses jambes tremblaient sous lui; Godard et Sarrol durent le soutenir pour l'empêcher de tomber.

Puis un flot de sang monta à son visage horriblement contracté, ses dents claquèrent; il était hideux. Il porta les deux mains à son cou, arracha sa cravate de dentelle qui semblait l'étouffer, et murmura d’une voix étranglée :

— Volé! je suis volé, volé, entendez-vous?... Le misérable!... Des cailloux recouverts d’un peu d'or, voilà les lingots!... S'il était là, oui, s’il était là, vous m'aideriez à me venger, n'est-ce pas? Oui, me venger...

il le faut... d'une manière terrible! Oh! j'étoulfe!.….. Les deux commis l’assirent sur un des rocher: de la grotte et le regardèrent d’un air consterné. Les valets, qui avaient reçu d'avance leur part de prise, échangeaient des regards sournois et moqueurs.

— Mais, monsieur l'intendant, insinua Godard à demi-voix, si l’on soulcvait les autres rochers, on trouverait peut-être.

— Je vous dis que je suis volé, volé par un misérable qui s’est joué de moi! fit l'intendant en se redressant pourpre de colère. Sortons d'ici... vite, vite! Je veux aller à Québec; vous m'’aiderez, n'est-ce pas? à le trouver, à le punir... Oh! je voudrais l’étrangler de mes mains.

Laissant leur chef exhaler sa rage impuissant, les agents aux vivres firent un signe aux deux valets et, saisissant de nouveau les pinces, ils retournèrent les autres rochers.

Mais ils n’y trouvèrent même pas une apparence de lingots, comme sous la première roche.

Selon son expression, l’intendant Varin était bel et bien volé,

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